LES DUUMVIRS
« La douleur vous trouble, et vous perdez la raison.
« PUBLIUS UORATIUS.
« Vous l'avez perdue vous-même, si vous croyez que la loi existe encore. Ni roi, ni décret, ni sénat, ni liberté, il n'a[)!us rien existé dans Rome, du moment où mon fils s'est présenté au combat; dès lors, tout a dépendu de son épée, de sa valeur. S'il s'était montré moins grand aujourd'hui, sénat, liberté, roi, décret, Albe avait tout en sa puissance. Il faut donc au moins que, pendant ce jour, devenu glorieux, mémorable et sacré parla vertu de ce jeune héros, ce soit lui seul qui soit maître de punir et de pardonner. Demain, la patrie, la cité reprendra son empire, et la loi tout son pouvoir. »
En somme, et malgré tous ces mérites, qu'y a-t-il de vraiment original dans VOrazia? Rien, peut-être, si ce n'est le coup de tonnerre de la fin. On avouera que c'est insuffisant.
En réalité, Corneille n'eut, du moins sur la scène française, qu'un devancier: c'est un certain Pierre de Laudun d'Aigaliers, auteur d'un Art poétique et de deux tragédies : la première, Dioclétian, raconte le martyre de saint Sébastien; la seconde, Horace trigémine^lles trois Horaces), dédiée au duc de Joyeuse, s'inspire de Tite-Live et de bien d'autres encore; car l'auteur trouve moyen de citer pêle-mêle « Plinius Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomœus, Chronica chroiiicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus ». Elle se compose de trois parties, gauchement reliées entre elles: {" le combat des Horaces et des Curiaces, épisode héroïque traité en style pittoresque ; qu'on en juge par ce vers^ souvent cité;
Çà, çà, tue, tue, tue! — Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf;
2° Le procès du « sorricide » et son acquittement : — 3° La mort de Tullus Hoslilius, qui, coupable d'avoir fait écarteler lechef des Albains, Metius Suffelius, est foudroyé « avec son gentilhomme ». On a critiqué la duplicité d'action de la tragédie cornélienne; mais que dire de l'action triple et du double dénouement de V Horace trigémine?
Ce serait faire injure à Corneille que d'insister sur cette comparaison; mais le troisième de ses devanciers est plus digne d'être nommé à côté de lui. C'est à soixante ans (1662)
1. Les poésies de Pierre de Laudun d'Aip:alicrs, contenant deux tragédies, la Diane, mélanges et aorosticlies. Œuvre autant docte et pleine de moralité que. (•3 matières y traitées sont doctes et récréatives.
que l'infaligable LopedeVega publia el Honrado hermano, dont nous empruiilons l'analyse à Tédilion Régnier '.« Le sujet de celte pièce se détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. )) « Nous ne sommes occupés, dit M. Saint-Marc Girardin, que de filles qu'on veut faire religieuses, de femmes déguisées sn cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les yeux mômes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et les Curiaces ? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraientaussi bien s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait rien ; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le caractère romain, Lope ramasse dans Tite-Live divers détails matériels qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont Vinterrcgnum, ce régime ])izarre qui, en attendant une élection définitive, donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines, conséquence de cette anarchie ; deux ou trois ambassades d'Alhe et de Rome, conduites tout autrement que dans Tite-Live; la harangue de Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace ; enfin sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la poursuite inégale deschampions blessés, la fuite simulée de l'Horace survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une jactance de matamore. Le dénouement de cette tragi-comédie exigeait un maiiage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en abaisser le ton bien sensiblement. Florace a chez lui une fille de sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et, pendant ce temps, Horace est absous iaar une acclamation populaire 2.
Des trois devanciers de Corneille, les deux derniers doivent donc être écartés par une sorte de question préalable: Pierre Laudun d'Aigaliers, à cause de sa visible insuffisance, Lope de ■Vega, parce qu'il a composé un drame dépure fantaisie, romain d'apparence, espagnol par l'espiit et les complications roma-