ACTE III, SCENE IV
Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme;
Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois.
Si vous aviez à craindre autant que je le dois,
Et si vous attendiez de leurs armes fatales 875
Des maux pareils aux miens et des pertes égales?
CAMILLE
Parlez plus sainement de vos maux et des miens :
Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens;
Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge,
Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880
La seule mort d'Horace est à craindre pour vous.
Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux ;
L'hymen qui nous attache en une autre famille
Nous détache de celle où l'on a vécu fille ;
On voit d'un œil divers des nœuds si différents, 885
Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents.
Mais, si près d'un hymen, l'amant que donne un père
Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;
Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,
Notre choix impossible, et nos vœux confondus. 890
Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes
Où porter vos souhaits et terminer vos craintes ;
Mais, si le ciel s'obstine à nous persécuter,
Pour moi j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.
SABINE
Quand il faut que l'un meure, et par les mains de l'autre, 895
coup de théâtre, Voltaire fait, avec bien des réserves, il est vrai, l'éloge de Slinkcspeare « de tous les auteurs tragiques celui où l'on trouve le moins de ces scènes de pure conversation ».
872. Var. Je ne puis approuver tant do trouble en notre âme- (1651-1648.)
877. Plus sainement, avec un esprit plus sain, plus raisonnablement.
878. Comparez le vers 1439 ; M. (îéruzez cite le vers de La Fontaine :
On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. (I, 7.)
879. Où, dans lesquels ; avec Vaugelas, nous trouvons que « l'usage en est élégant et commode, <> et nous regrettons qu'on préfère aujourd'hui à ce mot si court et si vif le lourd pronom relatif.
882. A l'égal de, au prix de, en comparaison de; cette locution aura un sens différent au vers 1056.
883. Attache en pour attache à. Attacher, pris au figuré, avait le sens, noa «eulement d'unir, mais de fixer.
Le (leïoir auprès il'elle eût attaché nos vœux. (Bodogune, 1298;
Quanil vous voudrez tous deux attacher vos tendresses. (Suréna, 3B7.)
884. Cela était vrai surtout à Rome ou le mariage était pour la femme, absorbée dans sa famille nouvelle, une soi te de rupture avec la famille ancienne. Mais ce n'est pas ainsi que l'entend Camille.