HORACE, CAMILLE, PROCULE
(Procule porte en main les trois épées des Curiaces.)
Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins conlraires,
Qui nous rend maîtres d'Albe ; enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États.
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, 1255
Et rends ce que lu dois à l'heur de ma victoire.
CAMILLE
Recevez donc mespleurs, c'est ce que je lui dois.
Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : 1260
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
CAMILLE
Puisqu'ils sont satisfaits par le sang répandu,
nous, qui nous montrent Camille s'étudiant à montrer son affliction et répétant pour ainsi dire, sa leçon de douleur. Mais, outre que ce monologue est nécessaire, comme on l'a déjà observé, il devait plaire aux contemporains, curieux de ces analyses morales, de ces traits brillants, de ces antithèses prolongées. Ajoutons que ce monologue résume avec une délicatesse rafQnée tous les événements qui se sont accomplis précédemment, tous les malheurs successifs qui ont éprouvé Camille, tous les sentiments opposés qu'elle a traversés, et, en éclairant mieux ainsi ce caractère, nous fait preioir jusqu'à quel excès de désespoir il s'emportera tout à l'heure.
1251. Nous nous dispenserons de reproduire ici les longues critiques de 'Voltaire et des commentateurs qui l'ont suivi. Sans vouloir justiûer ceque le langage d'Horace a ici de puérilement vaniteux et de brutal, nous avons essayé dans l'Introduction de m ntrer la logique de ce caractère, qui, en dépit de Voltaire, ne subit pas ici de brusque métamorphose.
1256. Sur heur, pour bonheur, voyez la note du vers 58.
1257. Dans el Honrado hermano, de Lope de Véga, Julie, la Camille de Corneille, dit à peu près de même : « Je ne viens pns avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est par mes pleurs. »
1200. Sont trop payés de sang, c'est-à-dire : sont trop vengés par le sang qu6 j'ai répandu.
1262. « Epandre indique, dans l'action, une sorte d'ordre et d'arrangement qui n'est pas dans répandre. » (M. Littré.) Nous craignons que cette distinction ne soit illusoire, au moins pour ce qui regarde le ivii" siècle, Corneille dit souvent épandre son sang. (Mélite, 1510 ; Cid, 01 ; Rodorjunc, 582 ; Théodore, 1079.) Nous croyons donc, avec M. Marty-Laveaux, qu'épandre s'employait jadis «ans toutes les acceptions que nous réservons aujourd'hui au composé répai^dr».
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j'oublierai leur mort, que vous avez vengée ;
Mais qui me vengera de celle d'un amant 1265
Pour me faire oublier sa perte en un moment?
Que dis4u, malheureuse ?
0 mon cher Curiace !
0 d'une indigne sœur insupportable audace!
D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur! 1270
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire !
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs ;
Tes flammes désormais doivent être étouft'ées ; 1275
Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées ;
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
CAMILLE
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;
Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme.
Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme : 1280
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort;
Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, Qui, comme une Furia attachée à tes pas, 1283
Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes. Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que, jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois! 1290
Puissent tant de malheurs accompagner la vie
1269. I/un ennemi puhlic, (l'an ennemi de l'Etat, de l.i [latric, de Rome; c'est là le mot décisif qui condamne Camille. Voyez l'Introduction. iî72. Respirer, souhaiter passionnément.
On m'en veut plus (|a'à vous: c'est ma mort iju'ils rw)(>cn^ [Pompie. 1429. > • Sa ûlle la veut bien, son amant le respire. (Racine, Plaideurs, 111. 4.)
1287. Var. Tigre affamé Jo sang, qni me dérends les larmes. (lS4t-1648.) On ne dit (fuère affamé de sang ; Corneille a donc eu raison de substituer à C« texte primitif altez-é de sang, qu'il emploiera encore dans Polyeuctc (IV, 2) :
Tigre altéré de lang, Décio imiiitoyablo. 119t. Ici commence une tournure elliptique: puissent tant de mallieurs... et