ACTE V, SCÈNE II iSl
Et que, déjà votre âme élant trop résolue,
Ma consolation vous serait siiperilue :
Mais je viens de savoir quel étrange malheur
D'un fils victorieux a suivi la valeur,
Et que son trop d'amour pour la cause publique I4oo
Par ses mains à son père ôte une fille unique.
Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus lort,
Et je doute comment vous portez cette mort.
LE VIEIL UORACE.
Sire, avec déplaisir, mais avec patience.
TULLE
C'est l'effet vertueux de votre expérience. 14G0
Beaucoup par un long âge ont appris comme vous
Que le malheur succède au bonheur le plus doux :
Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,
Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.
Si vous pouvez trouver dans ma compassion 14G5
Quelque soulagement pour votre aftliction,
Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,
Et que je vous en plains autant que je vous aime.
VALÈRE
Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
a point de doute que, lorsqu'on interroge ou qu'on se sert du verbe demander, il faut dire comment et non comme. » (Vaugekis.) Malherbe a été plus suivi que ne le croit Vaugelas. Porter, pour supporter, se retrouvera un peu plus bas, au vers 1458; cette conimode traduction du latin ferre n'est plus usitée.
1431. Et que; sur ces sortes de tournures, voyez les vers 867, 1103 et 1455.
H53. Etrange avait un sons beaucoup plus énergique qu'aujourd'hui; voir la note du vers 673.
1455. Pour la cause publique, pour la cause de l'État, pour l'intérêt public:
Soas la cause publique il voue cachait sa flamme. (Cin?ia,7o0.)
1457. Yar. Je sais que peatcecoup sar l'esprit le plus fort. (1G41-1G47.) AVesprit, pourl'espi-it.
1458. Je doute, je ne sais :
Je doute quel rival s'est fait mieux écouter. (Surcna, II, 3.)
1459. Déplaisir, comme ennui, gêne, etc., est un des mots dont le sens a le plus perdu da sa force depuis le xvii° siècle; voyez le vers il. Dans Rodor/une, Cléopàtre expirante ne trouve pas de terme plus énergique pour exhaler sa lureur;
C'est le seul déplaisir qu'en mourant je r,.>çoi. (1811.)
Patience a même ici le sens de résignati rn stoïque.
1404. Bans leur intérêt ne nous parait pas signifier exactement, comme le veut M. Géruzez, « dans notre aflliction », mais simplement: quand notre intérêt est en jeu.
1468. Val". Et quo Tulle vous plaint autant comme il vous aime. (1041-1648.)
1400. « Il faut avouer que ce Valère fait là un f irt mauvais personnage. » (Voltairo.) Son discours n'en sera pas moins fort habile.
Dépose sa justice et la force des lois, l 'iTO
Et que l'iLtat demande aux princes légitimes
Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir
Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir.
Souffrez...
LE VIEIL HORACE
Quoi! qu'on envoie un vainqueur au supplice? 1475
TULLE
Permettez qu'il achève, et je ferai justice.
J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.
C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;
Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service
On puisse contre lui me demander justice. 1480
VALÈIIE.
Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s'irritent; S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits les méritent; Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer, 1485
Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer : Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable, Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
1476. En général, faire justice est suivi d'un régime.
Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse.
(Racine, Milhridale, III, B.)
On peut l'employer aussi absolument, mais non pas, en ce cas, comme le fait Corneille au vers suivant, faire rapporter le prnnom la au mot indéterminé de justice. C'était pourtant une habitude chez Corneille:
J'offenserais Ut roi. <]ai m'a promis yi/s/ioc.
— Vous savez iin'cllc marche avec tant de langaear
Que bien souvent le crime écbappe à sa longueur. (CW, 783.) - Je vous il ai moi-mr-me en demamler j».s//cc.
— N'oubliez pas alois ijae je la dois à tous. [Thcodnrc, 337.)
1470. Et c'est dont. « On peut supprimer ce dans le style familier, et, en des cas comme celui-ci: Ah! poltron, rfonf j'enrage. (Molière, S,'/aïiarc//e, 21 .) Dans la langue du ivu" siècle, ce se supprimait couramment, cl il est dommage que cette ellipse, qui allégeait la plirase, suit tombée en désuétude. » (M. Litiré.) — « Hélène est arrivée, dont ^c suis ravie. " (M"« de Sévigné.) « Elle se meut un peu plus vile, dont la r:iison est évidente. » (Descarte<;, Météores, I.)
i481. Voltaire reniarrpie que les premiers rois de Rome ne rendaient pas seuls la justice, et qu'il fallait le concours du Sénat entier ou des délégués. Le tcile de Ïite-Live dit: Raplus in jus ad regem. Il ajiute, il est vrai, que le roi convoqua le
tieuple et fit nommer des duum%irs. Ainsi, même chez l'historien latin, ce n'est pas e peuple, ni même le Sénat entier qui décide ; l'initiative vient du roi, et 1m duiimvirs jugent pour lui.
1480. Sur pi et de, pour prêt à, voyez la note du vers i7l.
ACTR V, SCÈNE II lo3
Si vous voulez régner, le rosle des Romains; <.490
Il y va de l.i perte ou du salut du reste.
La guerre avait un cours si sanglant, si funeste. Et les nœuds de l'hymen, durant nos bons destins, Ont tant de fois uni des peuples si voisins, Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1493
N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur public à leurs propres malheurs. Si c'est otl'enser Rome, et que l'heur de ses armes L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500
Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur, Et ne peut excuser celte douleur pressante Que la mort d'un amant jette au cœur d'une amante, Quand, près d'être éclairés du nuptial llambcau, 1505
Elle voit avec lui son espoir au tombeau? Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; Il a sui- nous un droit et de mort et de vie, Et nos jours criminels ne pourront plus durer Qu'autant qu'à sa clémence il plaiia l'endurer. ISIC
Je pourrais ajouter aux intérêts de Rome Combien un pareil coup est indigne d'un homme :
1491. C'est à cet argLimcnt, plus habile que juste, de Valcre, que le vieil Horace répondra au vers 1671.
Ii02. Var. Vu le saug qu'a versé celle guerre funeste.
Et tant de nœuds d'iiymcn dont nos heureux destins
Ont uni si souvient de» peuples si voisins,
Peu de nous onl joui d'un succès si pros|>ère
Qu'ils n'aient perdu dans Albe, un cousin, un beau-frère.
Un oncle, un gendre mùme et ne donnent des pleurs. (16'>l-16't8.)
1193. Sur intéresser en ou dans, pour à, voir la noie du v. 1430. 1 i'.J9. L'heur ; voyez la note du v. 58.
1503. Pressant, qui presse, oppresse, accable; voyez les v. 1355 el 1383.
Sous ce pressant remords il a trop succombé. {Cinna, 1115.)
1504. Au cœur, dans le cœur; voyez le v. 451.
1505. Près d être, elle voit, tournure elliptique très vive. — Nuptial flambeau; l'on mettait volontiers, au xvii» siècle, avant les substantifs tous les adjectifs; qMcls qu'ils fussent; c'est ainsi qu'on disait: la natale terre, le sacré soleil, etc.
1510. Il plaira l'endurer. Dans l'emploi impersonnel, dit M. Lillré, l'infînitil qui suit le verbe plaire est mis souvent sans préposition : « Vous plait-il, don Juan, nous cclairsir ces beaux mystères? » (Molière, Festin de Pierre, I, 3.) Quoi qu'il me plût oser, il n'osait me déplaire. {Itodog^me, 460.)
1512. Corneille emploie ce mot, aujourd'hui vulgaire, de coup, en lui donnant le sens le plus tragique, et Racine suit son exemple :
Voire bras dans Pharsale a fail de plus grands coups. (Pompée, IV, 3.) Giriloz qu'avant le coup votre dessein n'éclate. (Andrcmaque, III, 1.) Ci:l ouiraj'c. inada:r.e, est un cou^ d'.Agrippine. [Dritannicus, V, 1.;
i'.i HORACE
Je pourrais demanrlor qu'on mil devant vos yeux
Ce grand et rare exploit d"un bras victorieux :
Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, lo{5
D'un frère si cruel rejaillir au visage;
Vous veniez des horreurs qu'on ne peut concevoir;
Son âge et sa beauté vous pourraient émouvoir :
Mais je hais ces moyens qui sentent rarlificc.
Vous avez à demain remis le sacrifice ; 152C
Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocents,
D'une main parricide acceptent de l'encens?
Sur vous ce sacrilège attirerait sa peine;
Ne le considérez qu'en l'objet de leur haine.
Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats 152î
Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
Puisipie ces mêmes dieux, auteurs de sa victoire,
Ont i)crmis qu'aussitôt il en souillât la gloire.
Et qu'un si grand courage, après ce noble cliort.
Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530
Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.
En ce lieu. Home a vu le premier parricide;
La suite en est à crairlre, et la haine des cieux.
Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux.
TULLE
Défendez-vous, Horace.
A quoi bon me défendre? 1535
Vous savez l'action, vous la venez d'enicndre;
1510. « Cu ti-ait est de l'art oratoire ot non de l'art tragique... Ce plaidoyer ressemble à celui d'un avocat qui s'est piéparé. » (Voltaire.) On sent trop eu clfet l'artifice, précisément quand Valere semble le rc[iousser ; il dit fort bien ro qu'il assure iic pis vouloir dire : c'est une « prétérition », comme on disait dan* 'ancienne rliotcuiiino.
1522. Parrici le ; sur lo sens de ce mot à l'épo^fiie où écrivait Cornoillj, voir la otedu y. 320. il s'agit ici du meurtre de Camille. Vaugela? condamnait lo mot do u fratricide » qu'appr uvait au contraire Chapelain, si l'on en croit Tlioma» Corneille.
1520. On a doj.'i vu coitrai/c employé pour crur.
ÏS'iO. En ma me jour ; la suppression de l'article est familière à Corneille ; voycf Il note du y. 054.
1.t32. Voir la noie du v. 1522 ; ici, parrici le est su'.)«l inlif : mais lo sens re«lo le même. Vali-rp, oh^crve M. UiMuze/., oublie le meurtre de Komulus par llcmu» que Tulle va r;ippeler fort à propos.
1533. La suite rn c>l .'i rraimlre : en ce hardi niélior
La peur plus il'unc fois fll rcp;ntii Régnier. (Uoilcau, SiKiVc IX.)
?ui cette consiruction de et, voyez la njlc du v. C.10. Voyez aussi dans l'Introdurlio.i le juT^meot do r.ibbo d'Aubignac sur ce discours de Valere.
lane. Vous la l'Ciiez d'ciUemlrc, [)our : vous vc:.cz de l'onlcndri;. Cu:;.iiaieî le» > tO>îet 1150.