‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 17 sur 159 · Letlie de Chapelain à Balzac, 17 novembre · texte numérisé non relu

Letlie de Chapelain à Balzac, 17 novembre

Sabine, bien imaginé pour inlroduire les passions d'une femme à côlé de celles d'une amante, la manière émouvante et rapide dont l'action est engagée : « Le plus bel artifice est d'ouvrir Je théâtre le plus près possible de la catastrophe. Le théâtre des Horaces est ouvert un moment devant le combat et après le choix des six combattants, qui en sont avertis aussitôt qu'ils paraissent' ». Mais il signalait l'inutilité de l'oracle, qui ne lait point le nœud de la pièce, et dont les spectateurs ne se donnent pas la peine de pénétrer le sens. Le discours de Valère au cinquième acte lui semblait froid, inutile et odieux : car, dans le cours de la pièce, "Valère n'avait point paru touché d'un si grand amour pour Camille: u Selon l'humeur des Français, il devrait chercher une plus noble voie pour venger sa maîtresse, et noussouiïririons plus volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès^. » Comme on voit que d'Aubignac n'était pas Normand !

Comme on voit aussi toute la dislance qui sépare la spéculation de l'art! Sait-on quelle péripétie l'ingénieux d'Aubignac avait imaginé de substituer au meurtre de Camille, dont son humanité était blessée? Lui-même se chargera de nous l'exposer: « La scène ne donne point les choses comme elles ont été, mais comme elles devaient être... C'est pourquoi la mort de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avais été d'avis, pour sauver enquelque sorte l'histoire et tout ensemble la bienséance delà scène, que cette fille désespérée, voyant son frère l'épée à la main, se fût précipitée dessus; ainsi elle fût morte par la main d'Horace, et lui eût été digne de compassion, comme un malheureux innocent. L'histoire et le théâtre auraient été d'accord^. »Elrange accord, en vérité, et qui n'épargnerait pas à Horace l'odieux d'une action dont il aurait déjà conçu la pensée, sans avoir le temps de l'accomplir!

En face de ces critiques souvent puériles, toujours pédantesques, quelle était l'altitude de Corneille? S'il a sollicité sincèrement l'avis de Boisrobert, de Chapelain et de d'Aubignac, nous allons le voir sans doute accueillir leurs critiques, les discuter tout au moins. Il en discutera quelques-unes, en etfet, dans son Examen, mais sans écrire jamais le nom d'un seul de ses contradicteurs; or, l'examen d'Horace ne parut que trois ans après le grand ouvrage de l'abbé d'Aubignac, la Pra-

1. Pratique du théâtre, de l'abbé d'Aubignac; II, 3, 7 ; IV, 3. 8. Ibidem, II, 9; IV, 6 I. Ibidem, U, 1.

tique du Théâtre, qui lui -môme est poslérieur à la lecture dont nous avons parlé. C'est donc à tête reposée et lorsqu'il est bien sûr de la victoire définitive, que Corneille se donne le plaisir de rouvrir un débat où toutes les chances d'un facile Irioniphe sont pourlui. 11 argumente, il raille, aux dépens de ceux qui voudraient faire prendre à un Romain « le procédé de France » et l'iiabiller à lafrançaise. Mais alorsil défendait avec opiniâtreté son sentiment, et allait jusqu'à dire à Cliapelain « qu'en matière d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait bien fait*. » Puis, craignant, non sans raison, d'avoir blessé un arbitre aussi redoutable, il allait spontanément à lui, déclarait se rendre à son opinion, et l'assurait qu'il changerait son cinquième acte, mais ne le changeait pas. Toujours ce même mélange de prudence et de fierté.

Laissé à lui-même, au contraire, et délivré des avis importuns, celui qui s'obstinait tout à l'heure contre le jugement de tous reconnaîtra de bonne foi son erreur. 11 avouera la duplicité d'action que le meurtre inutile de Camille introduit dans la pièce ^; il ira même jusqu'à reconnaître — ce qui est au moins contestable — que ce meurtre « se fait tout d'un coup, sans aucune préparation dans les trois actes qui précédent^. » Il etfacera enfin certaines traces d'un goût douteux: par exemple, à la fin de sa tragédie, il supprimera une scène entière, celle oti Julin, revenant sur l'oracle qui a trompé Camille, en découvre enfin le vrai sens et le fait connaître. Ces sortes de refrains, fort usités dans la littératuie italienne et espagnole, avaient passé de là dans la poésie du xvn^ siècle à ses débuts, et l'on en trouve de fréquents exemples chez Rotrou. Mais le goût de Corneille était déjà plus sévère; la délicatesse de ces retours poétiques, lointains souvenirs du Pastor Jido, lui parut, comme à nous, un peu précieuse, et l'auteur d'Horace sacrifia des vers que l'auteur du Cid n'eût pas sacrifiés. Dans le Cid, l'influence des défauts contemporains était encore visible; les seuls défauts qui persistent dans Horace sont des défauts proprement cornéliens, pour ainsi dire, et dont le poète ne se débarrassera jamais; car ils sont un des caractères originaux de son génie.

C'est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, qu'on peut, avec La Harpe, dire d'Horace, moins harmonieux d'ailleurs dans son ensemble que le Cid, qu'il marque un progrès dans

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