Livre I, ch. xzui-iiti
des deux villes ; les deux peuples se confondirent en un seul. LesÂlbains avaient pris les devants el fail irniplion sur le territoire de Rome avec une armée immense. Ils posent leur camp à cinq milles seulement de la ville, et l'enLourent d'un fossé, qui, pendant plusieurs siècles, conserva le nom du général Albain Cluilius. Le temps a fini par effacer et la trace de ce travail et son nom. Dans ce camp, les Albains perdent leur roi Cluilius; ils créent un dictateur, Melius Sulletius. Cependant Tullus, enhardi encore par la mort du roi, publiait que la vengeance des dieux avait commencé par ce roi pour faire tomber ensuite sur tout le peuple le châtiment d'une guerre impie. A la faveur de la nuit, il tourne le camp ennemi et s'avance vers le territoire d'AllDe avec une armée menaçante. Cette manœuvre lire Metius de sa position. Il s'approche le plus qu'il peut de l'ennemi, puis envoie un héraut demander à Tullus une entrevue avant le combat : s'il s'y rend, il peut être assuré d'entendre des propositions dans l'intérêt de Rome non moins que dans celui d'Albe. Tullus ne refuse pas, bien que persuadé de l'inulililé de cet entretien. Il range ses soldats en bataille, les Albains en font autant. Les deux armées ainsi sous les armes, les chefs s'avancent avec une escorte d'officiers. Le général albain parle le premier : « D'injustes « attaques, le refus de rendre le butin aux termes du traité, « telles sont les causes qu'il me semble avoir entendu donner « à cette guerre par notre roi Cluihus, et celles que tu dois « alléguer, Tullus, je n'en doute pas. Mais laissons les vains « prétextes, et disons la vérité : c'est une ambition rivale qui M met aux prises deux peuples voisins et parents. Est-ce à « raison? est-ce à tort? je ne l'examine pas; ce soin regardait « celui qui a entrepris la guerre. Moi, les Albains ne m'ont « élu chef que pour la bien conduire. Ce que je veux, Tullus, « c'est t'avertir d'une chose : l'Etrurie qui nous environne est « bien menaçante : tu le sais mieux que nous, loi qui en es « plus prés'. Puis santé sur terre, elle l'est plus encore sur H mer^. Souviens-toi, quand tu donneras le signal du combat, « qu'elle aura l'œil fixé sur nos deux armées, prête à fondre « sur les deux peuples fatigués de la lutte ou accablés, sur les <i vainqueurs comme sur les vaincus. Aussi, puisque, non con- « tents d'une liberté assurée, nous courons la chance de de- « venir esclaves, dans l'espoir d'une domination incertaine, u cherchons, avec l'aide des dieux, quelque moyen de décider « entre les deux peuples sans qu'il en coûte à tous les deux
i. Albe était située &u suil-e^t de Rome, et sônrtrée par elle He l'i^truriet 2. La coofédératioD étrusque s'étendait de la Ligurie au Lutium.
(f bien des pertes et des flots de sang. « Celte proposilion ne déplut pas à Tullus, bien que son audace fût encore accrue par l'espoir de la victoire. Les deux chefs cherchaient un nioj'en d'exécuter ce projet; la fortune le leur fournit d'elle-niêine.
u II y avait alors dans chacune des deux armées trois frères du même âge et de la même force, les Horaces et les Curiaces; leur nom est bien connu, et, dans l'antiquité, il n'y a guère d'événement plus fameux. Cependant, sur un détail de cette histoire si répandue plane encore quelque incertitude. Les Horaces étaient-ils Romains, ou bien les Curiaces ? on ne sait. Les auteurs sont partagés : le plus grand nombre cependant veulent que les Horaces soient Romains, et j'incline vers celte opinion. Chacun des rois charge les trois frères de s'armer et de combattre pour la patrie : 1 empire restera où aura été la victoire. Tout est accepté : on s'accorde sur l'heure du combat. Avant que la lutte s'engageât, un traité fut conclu entre les Romains et les Albains : celui des deux peuples dont les soldats seraient vainqueurs devait gouverner l'autre, mais sans l'opprimer *...
« Le traité conclu, de chaque côté le« trois frères prennent les armes, comme on en est convenu. Chaque peuple exhortait ses combattants, leur rappelant que les dieux de la patrie, la patrie elle-même, leurs parents, tout ce que la ville, tout ce que l'aimée contenait de citoyens, avaient en ce moment les yeux fixés sur leurs armes et sur leurs bras. Leur ardeur naturelle encore enflammée par ces encouragements, ils s'avancent entre les deux armées. Les soldats s'étaient rangés devant chaque camp, à l'abri du danger, mais non de l'inquiétude : car il s'agissait de l'empire, et tout reposait sur la fortune et le courage de trois hommes. Aussi, palpitants d'espoir et de crainte, ils sont tout entiers à ce spectacle plein d'angoisses. Le signal est donné. Les six guerriors, les armes en avant, s'abordent de front, comme le feraient deux bataillons. Deux grandes armées ne s'élancent pas avec plus d'animation. Ni les uns ni les autres ne songent à leur propre danger : ils ne voient que le pays asservi ou triomphant, et la fortune à venir de leur patrie, qui sera ce qu'ils vont la faire. Lorsqu'au premier choc les armes ont retenti et que les épées ont brillé au soleil, tous les spectateurs frissonnent de crainte : l'incertitude, encore complète, ferme toutes les bouches, arrête toutes les respirations. La lutte s'engage : ce n'étaient pas
î. Ici se place une curieuse tlcsri'iijtlon des cérémonies assez étranges qui précédaient la conclusion d'un traité; Corneille l'a supprimée, comme inutile au récit particulier.
seulement le mouvement du corps, le cljoc des armes, qui fixaient les regards, mais déjà des blessures et du sang, lorsque, devant les trois Albains blessés, deux Romains tombent expiianls l'un sur l'autre. A cette vue, l'année albaine a poussé un cri de joie. Les légions romaines n'ont plus d'espoir; mais elles s'intéressent encore à la lutte : car elles tremblent pour ce guerrier seul qu'enveloppent les trois Curiaces. Heureusement, il n'avait aucune blessure, et, trop faible contre eux tous, il était redoutable pour cbacun séparément. Afin donc de diviser leur attaque, il prend la fuite, persuadé qu'ils le suivront à d'inégales distances, selon la giavité de leurs blessures. Déjà il était assez loin du théâtre du combat, lorsque, regardant derrière lui, il les voit à des distances bien mégaies en effet. L'un d'eux n'était pas loin : il se retourne et fond sur lui avec impétuosité. L'armée albaine criait encore aux Curiaces de secourir leur frère, qu'Horace vainqueur l'avait immolé et courait vers un second enmnii. Un cri, tel qu'en arache un triomphe inespéré, part de l'armée romaine et encourage le guerrier; il se hâte d'en finir : avant d'être rejoint par le troisième Curiace, qui n'est pas éloigné, il tue le second. Dès lors, ils étaient un contre un : le nombre était le môme, mais non pas la confiance et la force. L'un n'avait pas une blessure ; fier de ses deux victoires, il s'avançait, assuré de ja troisième; l'autre, fatigué par sa blessure, haletant et épuisé par la course, et vaincu d'avance par la défaite de ses frères, ne fit que s'ofl'rir au fer du vainqueur. Ce ne fut pas un combat. Le Romain, triomphant, s'écrie : « J'en « ai immolé deux aux mânes de mes frères; le troisième, je « l'immole aux intérêts dont doit décider cette guerre, afin « que Rome règne sur Albe. » A peine son ennemi soutenait-il ses armes : il lui plonge son épée dans la gorge, et le dépouille renversé à terre. Les Romains accueillent Horace avec des cris de joie et de triomphe. L'allégresse était d'autant plus vive qu'on avait désespéré du succès. Les deux peuples s'occupent alois d'ensevelir leurs morts, mais avec des dispositions d'esprit bien différentes, puisque l'un devenait maître, l'autre sujet. Les tombeaux subsistent à la place où tombèrent les combattants. Ceux des deux Romains sont ensemble du côté d'Albe, ceux des trois Albains sont plus près de Rome, mais éloignés les uns des autres, à l'endroit où a eu lieu chaque combat. « Avant de se séparer, Metius demande, aux termes du ti aité, les ordres de TuUus. Tullus lui orilonne de tenir ses soldats sous les armes; il s'en servira, s'il a à faire la guerre aux Véiens. Les deux armées rentrèrent ainsi dans leur ville. A la tête des Romains marchait Horace, précédé des dépouilles des
trois vaincus. Sa sœur, jeune fille, fiancée à Tan des Curiaccs, était venue à sa rencontre près de la porte Capène. En reconnaissant sur les épaules de son frère la polte d'armes qu'elle .avait tissue de ses mains pour son fiancé, elle s'arrache les cheiveux et, avec des cris lamentables, appelle son Curiace qui n'est plus. Le farouche orgueil du jeune homme s'irrite de ces plaintes qui troublent sa victoire et la joie si vive de tout un peuple; il tire son épée et perce la jeune fille, en lui disant dans sa colère : « Va, avec ton amour sacrilège, va retrouver « ton fiancé, toi qui oublies tes frères morts, ton frèie « vivant, la patrie. Ainsi périsse toute femme qui pleurera « un ennemi de Rome! » Cette conduite parut bien cruelle au sénat et au peuple; mais le service récent d'Horace atténuait l'effet de son crime. On le mène cependant au tribunal du roi. Tullus, pour s'épargner l'odieux d'une sentence si terrible, qui devait mécontenter la multitude, et du supplice qui devait suivre, convoque le peuple : « Je nomme des duumvirs, dit-il, « pour juger le crime d'Horace, selon la loi. » Les dispositions de cette loi étaient efïraj'antes : « Que les duumvirs pro- « noncent sur le crime; si l'accusé en appelle, qu'il soit pro- « nonce sur cet appel. Si l'arrêt est confirmé, qu'on voile la « tête du condamné, qu'on le suspende à l'arbre fatal ', qu'or. « le batte de verges 2, soit dans l'enceinte, soit hors de l'enceinte « de la ville. » Les duumvirs, d'après cette loi, n'auraient pas cru pouvoir absoudre même un meurtre involontaire ; ils condamnèrent Horace. « Horace, dit l'un d'eux, je le déclare cou- « pable; licteur, attache-lui les mains. » Le licteur s'était approché, et déjà il passait la corde : « J'en appelle, » s'écrie Horace, sur le conseil de Tullus, qui voulait le voir user du bénéfice de la loi. L'appel est donc porté devant le peuple. Tous les cœurs étaient émus, surtout lorsqu'on entendit le père d'Horace s'écrier qu'à ses yeux sa fille avait subi un juste châtiment. Innocente, il l'eût vengée lui-même; armé de ses droits de père, il eût sévi contre son fils. Puis, il conjurait le peuple, qui l'avait vu naguère entouré d'une si belle famille, de ne pas le priver de son dernier enfant. Et alors le vieillard, d'une main tenant son fils sur sa poitrine, de l'autre montrant les dépouilles des Curiaces attachées à l'endroit nommé aujourd'hui Pilier des Horaces^ : « Quoi! s'écria-t-il, un guerrier