‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 23 sur 159 · L'ACTION ET LES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

L'ACTION ET LES CARACTÈRES

Le second chef-d'œuvre de Corneille doit-il s'intituler Horaceou les Horaces? Au xvu« et au xvm« siècles, on écrivait indiiré»

I. H. Véron : Mémoires d'un bourgeois de Paris, S. M. Desjardins : le grand Corneille historien.

remment les Iloraces ou Horace. Mais Corneille écrit Horace, et ce titre, qu'une telle autorité recommande, est presque universellement adopté aujourd'hui.

Ce n'est pas là un détail si futile qu'on serait tenté de le . croire. Au fond il s'agit de savoir si la pièce a un héros unique, et quel est ce héros. Ya-t-il, non seulement duplicité d'action, mais duplicité d'intéi'êt? et serait-il vrai que le vieil Horace est le héros des deux derniers actes, comme le jeune Horace est le héros des trois premiers? Là seulement est la question : car on n'a point à se demander ici, après Voltaire, si le sujet même de la pièce est hien ou mal choisi. Quel sujet sera donc tragique si celui d'Horace ne l'est pas? H faut bien qu'il le soit, puisque Corneille en a tiré une admirable tragédie. Aucun, d'ailleurs, ne pouvait lui sourire d'avantage; car aucun ne se prêtait mieux à ces oppositions d'idées générales et abstraites, personnifiées en des caractères presque symétriquement antithétiques.

Que représentent les Hnrap.Pj^ et les Curiaces, sinnn trnis

nuances ciitlerentes d'un même sentiment, l'amour de la pa-

lrie,~îci étroit eT~o[bsolU;t5rpl us attendrret pt"s hum^mj et

'^ôm-quoî'Ca'milie est-elle frappée, sinon parce qu'elle est la

passion en révolte contre le devoir?

Ces personnages en qui s'incarnent les idées se meuvent dans - un Q^dxe un peu abstrait comme eux. Avec quel soin le poète repousse tous les détails matériels qui pourraient distraire l'esprit du spectacle idéal qu'il lui propose ! Partout des récits, des monologues, des analyses morales. Schlegel a pu dire, non sans raison, que la pièce entière était une allusion à des faits que l'on ne voit pas. Et pourquoi les verrait-on? Ce ne sont point les faits que Corneille et ses contemporains ont voulu peindre, c'est l'impression produite par ces faits sur l'âme des personnages. Dès lors, comment lui en vouloir d'avoir, auV^ acte, eifacé le peuple, témoin et acteur du procès dans Tite-Live? comment lui reprocher, avec le même Schlegel, d'avoir « représenté intra privâtes parietes un événement public? »

Que le procès se déroule, avec plus ou moins de solennité et de publicité, sur la place publique ou dans la maison du vieil Horace, peu importe au poète : sa tâche se borne à mettre aux prises des sentiments opposés et à s'efforcer de les concilier sans invraisemblance. Pour y arriver, il n'est pas de convention, pas de fiction qu'il ne soit disposé à accepter; de là, cette rigoureuse unité de lieu qu'il se vante d'avoir maintenue jusqu'au bout, et qui simplifie en effet un drame dont la mise en scène se réduisait à ces indication

sommaires : « Horace : Le théâtre est un palais à volonté; au

V" acte, un fauteuil*. »

L'unité d'action et l'unité d'intérêt sont-elles aussi strictement observées que l'unité de lieu? Plus régulier que le Cid, ou du moins plus conforme en apparence aux règles, Horace forme-l-ii un ensemble harmonieux, un (ont logique, ft dont les parties soient inséparables? On a déjà lu les aveu^ (!e Corneille; mais peut-être s'abandonne-t-il trop lui-mêma Ilu elfet, à défaut de l'unité d'action, l'unité d'intérêt est réalisée dans Horace.

Si, comme le veut Corneille*, une action doit avoir un com mencement, un milieu et une fin, sans qu'aucune autre action secondaire puisse se greffer sur l'action principale, il est clair qu'à la fin du IV acte à' Horace une nouvelle action s'ouvre. On peut même accorder à Corneille, — qui met une naïve ardeur à confesser ses fautes en les exagérant, — que cette action nouvelle est mal proportionnée à la première, que la gradation est mauvaise d'un péril illustre et public à un péril infâme et privé ; que, par suite, l'intérêt décroît et même se déplace. M. Merlet, qui voit avec raison dans les trois premiers actes une merveille d'industrie, a fort bien résumé les reproches qui ont été adressés aux deux derniers: « Outre que la fureur de Camille nous laisse assez froids, la violence sauvage qui fait justice de ses imprécations a le tort d'amoindrir à nos 3'eux le sauveur de Rome. Tandis que ce fratricide nous révolte comme un crime, notre sympathie se refuse à une victime qui semble en démence. Ajoutons que, si le vieil Horace ne cesse pas de ravir nos applaudissements, on ne saurait éprouver une crainte sérieuse pour le dernier fils dont il va défendre avec tant d'éloquence l'honneur et la vie ^. » A ces objections M. Mcrlot fait une réponse qui nous parait conclunnte, et nous ne saurions mieux faire que de le citer encore: « N'est-il point incontestable que Corneille ne pouvait terminer l'action au 111° acte? N'est-ce point un prmcipe que le dénouement doit décider avec vraisemblance du sort de tous les personnages et qu'il faut les faire sortir des situations difficiles où les événements les ont engagés? Or, finir le drame à la victoire d'Horace, c'eût été laisser Camille résignée à son malheur, ce qui répugnait à la vérité morale, comme au té-

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