‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 28 sur 159 · Voyez la Mcntrur, v · texte numérisé non relu

Voyez la Mcntrur, v

î. Saint-Marc Gircirdin : Cours de littérature dramatique, I, 8.

rapprochent l'un de l'autre. M. Saint-Marc Girardin, par exemple, vante la délicatesse du vieil Horace, qui sait consoler comme on console, en s'associant à la douleur de sa fille et de sa bru. Nous crai^'nons, au contraire, qu'il ne soit un fort médiocre consolateur. Eh quoi! les plus chères espérances de Camille viennent d'êlre tranchées dans leur llcur; il la voit atteinte au plus profond de l'àme par la mort de son fiancé. En cette situation terrible, quelles paroles ce père trouve-t-il pour alléger la douleur de sa fille? Il lui parle de l'État sauvé, de Rome triomphante, comme si toutes ces froides raisons pouvaient arrêter l'explosion de ce fiévreux désespoir! Il va plus loin : cette âme déjà froissée, il ne craint pas de la froisser encore par les considérations les plus vulgaires, les plus tristement pratiques, les plus indignes de lui et d'elle. Alors que l'image de Curiace sanglant l'occupe tout entière, il ose lui parler d'un autre fiancé, d'une autre union prochaine :

En la mort d'un amant, vous ne perdez qu'un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome : Après cette victoire, il n'est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main'.

D'où lui vient cette gaucherie naïve que, chez d'autres, on qualifierait plus sévèrement? De ce qu'au fond i! comprend le patriotisme comme son fils, de ce qu'il n'admet pas qu'on se plaigne quand la pairie est victorieuse, de ce qu'il subordonne tous les autres sentiments à ce sentiment jaloux et absolu. Ne le prouve-t-il pas quand, armé de sa toute-puissance paternelle 2, il jure de punir par ses propres mains son fils de sa lâcheté? Le jeune Horace, ce dévot de la patrie, intolérant comme tous les dévots, frappe sa sœur, parce qu'elle a, comme on dirait aujourd'hui, blasphémé le saint nom de Rome. Le vieil Horace veut frapper son fils, parce que, seul contre trois, il a renoncé à un combat devenu presque impossible. Des deux côtés, sauf les différences de mesure et de situation, le patriotisme n'est-il pas également exclusif?

Mais le vieil Horace est, dit-on. p'.us tendre et plus humain ^que sonlils. Oui, sans doute, et il n'y a point là de contradiction: car le vieil Horace, c'est le jeune Horace vieilli, attendri, apaisé. Si le patriotisme chez tous deux est le même, il revêt chez tous deux des formes diverses. Prétendra-t-on — mal;:;ré le plaidoyer du cinquième acte, où le père s'identifie avec le fils —

i. Acte IV, se. III.

S, Sur cette toute-puissance, voir la première partie de l'Introduction.

que Corneille a voulu créer deux caractères opposés? Nous demanderons où est ropposilion. sinon dans ces vertus paisibles et sereines qui sont les vertus de la vieillesse. Vieux, on peut être, au moins dans la forme, tout autre qu'on ne l'était dans la jeunesse. Les plus féroces batailleurs des épopées du moyen âge meurent couronnés de l'auréole des saints. Au xvii'^ siècle, le plus belliqueux et le plus vaniteux des égoïstes, La Rochefoucauld, mûri et adouci par l'expérience, recevait de M'"'' de Sévigné le beau mais étonnant surnom de « patriarche «. Corneille lui même ne nous peignait-il pas, presque en même temps que la figure du vieil Horace, celle d'un empereur clément qui avait commencé par être le plus cruel des dictateurs? L'Auguste magnanime que les conjurés bénissent au cinquième acte de Cwina est-il bien le sanglant Octave qu'ils maudissent au premier?

Ainsi du vieil Horace : en ces temps de crise, le patrioti sme ne pouvait êlre sincère eteflïcace qu a condittoïi d'être tjranoique. Le vieil Horace, ieunc. a dià être patriote avec le inôjiie emportement que son iiîs^; vieux, irTexcuse avec unê~indulgerrr^-TUtSTTTelle la conjjM^çue^. mais"frïïnR r.nmplicité iiirniis'ciente : car, en ce dernleFdeses enfants, il voit avec comp 1 a i- Sduce revivie l'éneigie de 'Str jeunesse. Un dit que les Romains atniaient a tenqjerer par le doux vm de Chio l'âpreté de leur Falerne ou de leur Cécube. fibbien^ la vertu du jeune Horace, c'est le vin pur du terroir, le vin qui donne l'ivresse sauvage; mais à la vertu franche du vieil Horace l'âge a mêlé la tendresse, ce vin de Chio qui réchauU'e et n'égare pas.

S'il n'était pas dangereux de prêtera Corneille des intentions systématiques qui peut-être étaient loin de sa pensée, nous dirions que dans les deux Horaces sont persoimifîées deux phases, non seulement de la vie et de l'âme humaine, mais encore de l'histoire du peuple romain, intraitable tant que les nécessités de sa situation lui tirent un devoir de l'être, puis devenu moins égoïste et moi-ns fanaii(iue lorsqu'il put se relâcher sans péril de sa rudesse primitive.

Le jeune Horace serait-il incapable de s'élever un jour a celte sérénité qui n'est pas l'inditférence? L'amour exagéré de l'antithèse n'a-t-il pas conduit la plupart des critiques à grossir le trait dominant de ce caractère, qui, si l'on y regarde de plus près, admet quelques nuances très légères? Est-il vraisemblable que Corneille ait voulu faire son héros d'un simple fou furieux, d'un soldat sans intelligence et sans cœur? car l'intenlion de Corneille ne parait point douteuse : il intitule sa tragédie Horace, et c'est le jeune Horace seul qu'il appelle de ce nom, tandis que le vieil Horace est toujours

appelé par lui Horace le père. On objecte que Corneille peint des héros absolus et tout d'une pièce, que son imagination, éprise d'un pur idéal, dédaigne les nuances, les sentiments mixtes et contradictoires où triomphe Racine, qu'il conçoit une passion abstraite et la suit jusqu'au bout en ses conséquences logiques; que, par suite, chez Horace, le patriotisme doit étouffer la sensibililé. Mais un héros est au-dessus, non en dehors de l'humanité. S'il va droit à son devoir, sans hésitation et sans déchirement intérieur, alors qu'un suprême combat devrait se livrer dans son âme, ne dites pas qu'il est surhumain, dites qu'il n'est plus humain. Un héros ne nous émeut que dans la mesure où il est homme, et Horace nous émeut — moins, il est vrai, qu'il ne nous étonne. Songeons combien de sacrifices il doit taire à la patrie : il aime son père, et, au moment de marcher à la mort, il le quitte sans trouble, du moins apparent; il aime sa femme et sa sœur, et il s'apprête à les désespérer. Est-il possible qu'il atteigne sans etl'ort à cette stoïque impassibilité?

Prenons cet admirable acte II, où son caractère se détache avec un relief si saisissant. L'acte H s'ouvre précisément par deux scènes où Horace est au premier plan, mais se fait voir sous deux aspects assez divers. Dans la première, il sait qu'il est l'élu de Rome, mais il ignore quels seront les élus d'Albe. Ce choix l'enorgueillit, mais l'étonné encore plus. Il est modeste encore, ou fout au moins — car la modestie n'est pas une vertu antique — il est encore éloigné de cette jactance qui gâtera bientôt son héroïsme. Il parle à Curiace en ami, en frère. Dans la seconde scène, il lui parlera en ennemi et ne lui ménagera ni les injustes reproches ni les sarcasmes d'une ironie cruelle. Que s'est-il donc passé dans l'intervalle de la scène n à la scène m? Albe a désigné les Curiaces pour ses champions; il ne veut plus les connaître, et le ton dont il parle à l'un d'eux change aussitôt, à peu près comme change le ton de Rodrigue, qui, dans les stances du premier acte, s'attendrit à la pensée de combattre « le père de Chimène » et qui, au second acte, le provoque avec une insultante hauteur. Seulement, la lutte morale qui peut, qui doit se livrer dans l'âme d'Horace entre des sentiments si divers est à peine indiqu/'e dans Horace, tandis qu'elle occupe toute une scène du Ciel. La transition manque : on ne voit pas bien pourquoi ce patriotisme, paisible d'abord, prend ensuite des airs de défi. Quelques mots pourtant çà et là laissent deviner l'effort :

.Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime. S'attacher au combat contre U7i autre soi-même,

Attaquer un parti qui prend pour défenseur

Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur.

Et, roii'/iant tous ces nœuds, s'armer pour la Patrie

Contre nu sang qu'on voudrait racheter de sa vie.

Une telle vertu n'appartenait qu'à nous'.

Est-ce qu'après de telles paroles, significatives dans la bouche de ce soldat, l'acteur Baron était si blâmable de mettre une nuance d'émotion contenue et bientôt réprimée dans le vers fameux :

Albe vous a nommé : je ne vous connais plus 2 ?

Est-ce que, même après la résolution prise, devant les pleurs de Sabine et de Camille, Horace ne se laisse pas attendrir, et n'a pas à se reprocher à lui-même cet instant fugitif, où des femmes ont « étonné » sa vertu 3? 11 est vrai que cet instant ne reviendra plas.'GommePolyeucte, mais avec moins d'efforts, de plus en plus il se dégage des allections individuelles et de plus en plus il s'exalte dans celte religion du jiatriolisme qui à ses raarlyrs, et aussi ses fanatiques. Désormais, il ne s'appartient plus; il n'est plus que l'instrument passif de Rome; dès que Rome l'ordonnera, il frappera, sans regarder s'il frappe Curiace ou Camille.

« S'il ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain. » Ce mot de Corneille sur Valère, dans son Examen, il nous semble qu'on pourrait l'appliquer au jeune Horace. Si en lui vil " l'àme des Brulus", » peisonnages fort sublimes, mais fort peu aimables, il ne faut pas trop s'étonner de la violence sauvage qu'il apporte à l'accomplissement de son devoir. Il est convenu que l'opposition du caractère de Curiace à ceTïïr"9Tlorace est deslmée à faire ressortir~Ti~mÊru- Vu[sçôjJi:âg3ëIpâïHSaim¥Iîn3i^£^ <^ Une

cfrlamegrândeur, également éloignée d'un héroïsme impossible et d'une vertu ordinaire, tel est le trait commun aux principaux personnages de Corneille... Cette grandeur est quelquefois hors de la nature; la force d'âme y paraît toucher à la dureté,- par exemple dans les deux Horaces, chez qui le citoyen a tué l'homme. Corneille lui-même en a du scrupule. K ces paroles du jeune Horace d'un sublime un peu sauvage :

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus s,

\. Aole II, sr. m.

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