‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 65 sur 159 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Tu fuis une bataille à les vœux si funeste.

Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu'un autre considère ici ta renommée.

Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée ;

Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer :

Plus ton amour paraît, plus elle doit t'aimer ; 250

Et, si lu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître.

Plus tu quittes pour moi, plus tu le lais paraître.

Mais as- tu vu mon père? et peut-il endurer

Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer?

Ne préfère-t-il point l'Etat à sa famille? 255

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi?

T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

CURIACE

Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse

Qui témoignait assez une entière allégresse; 260

Mais il ne m'a point vu, par une trahison,

Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.

Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville ;

J'aime encor mon honneur en adorant Camille.

Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 26ï

par le poids des fers; mais cette figure ne manque pas de justesse, parce qu'en effet il y a de la rougeur dans l'un et l'autre cas. » (Voltaire.)

244. Voltaire juge, et, semble-t-il, avec raison, qu'il est fort étrange que Camille interrompe Curiace pour le soupçonner et le louer d'être un lâche. Mais si ce « défaut )) est volontaire? si dans ces contradictions et ces élans passionnés réside précisément l'intérêt de ce caractère? Voj'ez à ce sujet, l'Introduction.

249. « Mésestimer, c'est accorder une estime moindre qu'il ne faut; mépriser, c'est accorder un prii moindre qu'il ne faut. Ces deux mots sont donc très voisins ; ils ne se distinguent que par la nuance entre estime et prix. » (M. Liltré.)

253. « Ce mot endurer est du style de la comédie, » écrit Voltaire, qui critique également la tournure en(?urer que. M. Littré en cite pourtant plusieurs exemples, empruntés, non seulement à Corneille ou à Molière, mais à Bossuet et à Racine :

Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer

Que Pyrrlius d'un regard la vouhU honorer. (Andromaque, IV, 2.)

256. Regarder a ici le sens du latin respicare, ou de spcctare, au figuré.

2B7. Aime-le donc, chrétien, comme le seul ami

Qui puisse enfin te faire un bonheur affermi. {Imitation, ii, 692.)

259. « Gendre; ce mot n'est que du style famillier. » (Carpentier, Gradus français.) Mais M. Marty-Laveaux n'a pas de peine à montrer que cette prétendue règle est toute moderne et que Racine lui-même [Mithridate, 894) a employé ce mot sans déroger à la dignité du style tragique.

2&i. yfZ/e, pour patrie, et fille ne rimeraient plus aujourd'hui, mais rimaient al an :

ie n'ai pas résolu d'embraser une ville ;

On n'agit pat ainsi dans l'esprit d'une fille. (Rotroa, Heureuse constance, Œ.)

Aussi bon citoyen que véritable amant;

D'Albe avec mon amour j'accordais la querelle ;

Je soupirais pour vous en combattant pour elle,

Et, s'il fallait encor que l'on en vint aux coups,

Je combattrais pour elle en soupirant pour vous. 270

Oui, malgré les désirs de mon âme cbarmée,

Si la guerre durait, je serais dans l'armée.

C'est la paix qui cbez vous me donne un libre accès,

La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

CAMILLE

La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275

JULIE

Camille, pour le moins, croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.

CURIACE

L'aurait-on jamais cru? déjà les deux armées,

D'une égale chaleur au combat animées, 280

Se menaçaient des yeux, et, marchant fièrement.

N'attendaient, pour donner, que le commandement,

Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,

Demande à votre prince un moment de silence,

Et, l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains, 283

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