ACTE III, SCENE IV
Si VOUS aviez à craindre autant que je le dois,
Et si vons attendiez de leurs armes fatales
Des maux pareils aux miens, et des pertes égales?
CAMILLE
Parlez plus sainement de vos maux et des miens : J
Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens; Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; L'hymen qui nous attache en une autre famille / <^ f-<^f.jî^ Nous détache de celle où l'on a vécu fille ; ^^-.^
On voit d'un œil divers des nœuds si différens, Et pour suivre un mari l'on quitte ses parens : Mais, si près d'un hymen, l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;. Nos sentimens entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible, et nos vœux confondus. Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter. Pour moi j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.
SABINE
Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différens. C'est sans les oublier qu'on quitte ses parens : L'hymen n'efface point ces profonds caractères ; Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères; La nature en tout temps garde ses premiers droits, Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix : Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;. Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes. Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez Ne vous est, après tout, que ce que vous vouiez; Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, En fait assez souvent passer la fantaisie. Ce que peut le caprice, osez-le par raison,
32 EORACE.
Et laissez votre sang hors de comparaison :
C'est crime qu'opposer des liens volontaires
A ceux que la naissance a rendus nécessaires.
Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,
Seule j'ai tout h craindre, et rien à souhaiter;
jSIais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes.
Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.
CAMILLE
Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais;
Vous ne connoissez point ni l'amour ni ses traits : â-u^iJ'^J^^ i^c<^^
On peut lui résister quand il commence à naître,^-- " , -^ .i<,'6c^-(^jL.
Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître,
Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi,
A fait de ce tyran un légitime roi :
Il entre avec douceur, mais il règne par force ;
Et quand l'âme une fois a goûté son amorce,
Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,
Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut :
Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.