PLANCHE IL — FONTENOY
(Musée de Versailles)
L’une des toiles les plus brillantes et les mieux composées d’Horace Vernet. L’artiste a fort heureusement augmenté l’intérêt en ajoutant, à l’épisode principal des drapeaux ennemis présentés à Louis XV, des épisodes particuliers qui enlèvent au tableau toute raideur officielle, tels que le groupe des blessés, à gauche, et celui du jeune grenadier qui se jette dans les bras de son père en lui montrant la croix que vient de lui mériter sa bravoure.
■: (.> /: ■ l , '' -v‘^ "" iy t y,' MyJ:, Zj^' . rr ^'7 ^ . ?■ ) -".' )' ' :-Vv^r r-'t r
- - ■ ■■■ . /■ -;K‘Kr>';v"^v5
■îv:.'';;
. . • '■' •, "' '‘■‘/îi V- „■ . "aV-Vs-v-
••*,•. ■.'. ir'i V^:'SVilî>i
' • • r . *'» 1 >:-v'W'ï'vtirrti;
"r-jf«; -.■' K^v'."' ■■■’’^ "Sæ
-* :-4 / • ' .*‘-,'.4 ■• • /'■. • >ig .t4v
voilà nos artilleurs qui se mettent en devoir d’arracher un gond de porte, de le perforer, de le bourrer de poudre. Horace monte la pièce sur un affût, prend l’étôupe allumée et fait partir le canon qui éclate, cela va sans dire, en ne lui emportant heureusement qu’une mèche de cheveux. C’est ainsi que le petit Vernet, véritable enfant de la balle, préludait à son rôle et trahissait déjà son instinct et son imagination de troupier.
Quand il fut en âge d’apprendre, on le plaça au collège des Quatre-Nations. Malgré sa vive intelligence, il ne fut pas un très brillant élève ; le grec et le latin l’attiraient peu : il ne montrait de goût que pour le dessin. Ses cahiers, au lieu des thèmes commandés, se couvraient de soldats qui se livraient des batailles rangées sur les marges, au grand scandale de ses professeurs. Quand il quitta le collège, il n’avait qu’une vague teinture d’humanités, mais il pos-
i8 HORACE VERNET
sédait d’instinct les rudiments de son métier de peintre.
Sa précocité fut prodigieuse. “ A onze ans, écrit un des biographes, il fit pour M"'” de Périgord un dessin de tulipe qu’elle lui paya vingt-quatre sous, et à l’âge de treize ans, il avait des commandes en assez grande quantité pour se suffire à lui-même. Une de ses premières œuvres fut la vignette qui, suivant le goût de ce temps, ornait les lettres d’invitation pour les chasses impériales, et tel était le mérite de cette vignette, qu’un graveur très renommé, Duplessis-Bertaux n’hésita pas à la déclarer digne de son propre burin. Les commandes se succédaient rapidement chez le jeune Vernet : dessins à dix francs, tableaux à vingt francs. Il travaillait pour le Journal des Modes, dont il devint le dessinateur en titre, et c’est peut-être de ces travaux en ce genre que lui vint le talent de caricature
dont il amusa ses amis, souvent à leurs propres dépens, ”
Ces succès ravissaient son père, l’enchantaient lui-même, sans que ni l’un ni l’autre s’abusât sur la solidité de cette précoce gloire. Carie Vernet encourageait son fils à travailler et celui-ci s’acharnait à dessiner, à assouplir sa main, à préparer sa réputation future. Dans le même temps où il cueillait de faciles lauriers dans le Journal des Modes, il s’astreignait à la tâche moins brillante, mais plus utile, de peindre des académies dans l’atelier de Vincent, un peintre ami de sa famille.
Ce Vincent, aujourd’hui bien oublié, ne manquait pas de mérite : il partageait avec Régnault la gloire de se trouver en rivalité d’art avec David, et cette opposition lui valait à cette époque une certaine réputation. Il la méritait d’ailleurs par d’autres qualités : il avait mis de l’intelligence et du talent à peindre les
héros de notre histoire, notamment le Président Molé résistant aux factieux ; il avait SU jeter de l’intérêt sur ses personnages en conservant leur physionomie traditionnelle et leur costume. Après quelques excursions dans le domaine de l’antique, il s’était rabattu sur les sujets modernes et y avait réussi en suivant une toute autre voie que son rival, c’est-à-dire en particularisant ce que David s’efforçait de généraliser, ou, si l’on veut, en s’attachant à la couleur locale, aux accessoires, au côté relatif des choses et, comme disait David, au’côté “ français Horace Vernet affectionnait particulièrement ce “ côté français ” de la peinture. Il avait bien commencé à dessiner comme les autres d’après l’antique et d’après nature : mais la nature et l’antique le troublaient singulièrement, le déconcertaient. Ses camarades d’atelier ont raconté que Vernet, en présence
du modèle, ne venait à bout de rien. Il voyait mal l’ensemble, il dessinait à côté; il n’était pas, comme l’on dit, dans le caractère et, chose étrange, il était le premier à s’en apercevoir et presque toujours, après avoir ébauché sa figure d’après le nu, il allait l’achever de mémoire dans une autre chambre ou dans le corridor de l’atelier, n’ayant jamais conscience de bien voir la nature que lorsqu’il ne la voyait plus.
La mémoire, ce fut la grande, la prodigieuse faculté d’Horace Vernet; ce fut le secret de ce talent facile, abondant, incisif qui, à force de vraisemblance et d’approximation, devait séduire si fortement le gros de la société française, d’une société qui, en fait d’art, se contente volontiers de l’à peu près, se paie du semblant des choses, aime l’éloquence terre à terre, et qui, toujours pressée de jouir, prodigue ses sympathies à ceux qui se font comprendre
vite en disant avec vivacité ce qui est dans l’esprit de tout le monde.
L’enseignement de Vincent et ses goûts personnels portaient donc le jeune artiste vers la peinture moderne; les circonstances au milieu desquelles il avait grandi décidèrent de sa vocation pour les sujets militaires.
Son talent prenait corps à la minute même où la France entière s’agitait dans une fièvre d’épopée. Dans les rues, dans les salons, partout, il n’était question que de victoires, de pays conquis, et ces récits enflammaient le jeune Horace. “ Il vivait, écrit M. Olivier Merson, à une époque où l’on ne parlait que de combats, où les récits des rudes travaux de nos armées servaient de texte inépuisable aux conversations de chaque jour. A tout instant, des officiers, de retour des frontières, venaient chez Carie; là, dans le cours des séances, interrogés sans relâche, pressés de l'épondre sur tous les
PLANCHE ÏII. — lÉNA (Musée de Versailles)
Ce magnifique tableau, si plein de mouvement, fixe un incident fameux de la grande journée d’Iéna. Un jeune grenadier, impatient de courir au feu, pousse le cri de : « En avant ! » au moment où l’empereur passe au galop. Celui-ci se retourne sur son cheval et dit sévèrement : «Çui a crié? Sans doute quelque blanc-bec sans poil au menton. Qu’il attende, pour me donner des ordres, d’avoir commandé dans vingt batailles. » Cette anecdote est admirablement interprétée.
points, ils faisaient pénétrer les auditeurs dans le cœur des batailles auxquelles ils avaient assisté, énuméraient leurs exploits, ceux de leurs compagnons de dangers et de gloire, et Horace de croquer sans retard les épisodes guerriers dont il entendait raconter les détails par les témoins oculaires, quelquefois par les héros eux-mêmes. ”
Ce fut donc par un tableau militaire qu’Horace débuta dans la carrière artistique. La Prise d’un camp retranché figura au Salon de
1810 où on le remarqua, d’abord parce qu’il était signé d’un nom connu et estimé, ensuite parce qu’il y avait un talent d’observation pratique, un mouvement, un accent de vérité qui n’étaient plus ordinaires dans notre école où, même pour les sujets modernes, on calquait, suivant l’expression de Charles Blanc, “ les figures et les groupes antiques, sauf à cacher sous l’habit de cour ou sous l’uniforme
le torse du Belvédère du bien la rotule du Méléagre, le noble geste de l’Apollon Pythien ou la posture de Cincinnatus
Le succès obtenu par ce premier tableau fixa définitivement la vocation d’Horace Vernet; il influa même sur ses propres manières. Le jeune peintre se donna, à dater de ce moment, une allure militaire que favorisaient une taille élancée et de longues moustaches auxquelles il savait donner un tour guerrier. Sans avoir jamais endossé d’autre uniforme que celui de la garde nationale, il avait l’air d’un officier de l’armée, il en avait le langage bref, les habitudes, les manières. Avec cela bel homme, maniant un cheval avec l’aisance d’un officier des guides.
A cdntempler ses tableaux, à le voir luimême, beaucoup de ses contemporains ont cru qu’ Horace Vernet avait été militaire. La vérité est que s’étant marié en i8io, au moment où il
allait tirer à la conscription, il fut exempté du service par le fait même de son mariage avec M"® Lôuise Pujol. On regrette presque le bonheur qui lui échut en pensant à ce qu’eussent peut-être été ses batailles s’il avait pu les vivre lui-même, s’il avait pu noter ses épisodes militaires dans la fièvre même des combats au lieu de les transcrire d’après les récits atténués des témoins ou des bulletins officiels. Lui qui donnait tant de vie et de mouvement à des scènes qu’il n’avait pas vues, de quelle flamme brûlante n’aurait-il pas animé les grandes ournées d’Iéna et de Friedland s’il y avait tenu un rôle quelconque, si modeste fût-il.
Sa. Prise d’un camp retranché, en attirant l’attention sur lui, lui amena une aubaine rare qui fut le commencement de sa fortune. Il fit le Portrait de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, portrait qu’on lui paya huit mille francs et qui, au Salon de 1812, lui valut une première
médaille. On remarqua surtout dans ce tableau l’exécution du cheval monté par le frère de l’Empereur. Horace, à l’exemple de son père, avait fait du cheval une étude particulière et favorite; il en savait par cœur l’anatomie et les proportions, et les feuilletonnistes ne manquaient pas de dire dans le style du * mps qu’il dessinait à merveille “ le plus noble des animaux ”.
Il était intimement lié avec Géricault qui peignait aussi les chevaux. Ils avaient puisé l’un et l’autre le goût de ce noble animal dans l’atelier de Carie Vernet, dont ils avaient tous les deux été les élèves. Mais tandis que Vernet ne voyait dans les chevaux que les types fixes et maigres des chevaux de main, des coureurs, Géricault se sentait porté de préférence vers les races plus robustes, sans doute à cause de l’énergie de son tempérament. Les chevaux de Géricault ont plus de vigueur, plus de muscles,
plus de vie véritable, ceux d’Horace Vernet ont plus d’allure, plus de légéreté, plus de race. On pourrait dire que le premier peignait excellemment les chevaux de troupe, laissant à l’autre la peinture des coursiers montés par les hauts dignitaires de l’armée.
Quoi qu’il en soit, une amitié solide unissait les deux artistes; ils faisaient ensemble tous les jours une promenade à cheval; c’est même au retour d’une de ces randonnées que Géricault fut victime de l’accident qui amena sa mort prématurée. Un autre lien existait entre eux : ils étaient l’un et l’autre ardemment bonapartistes, comme toute la jeunesse de ce temps.
Les opinions politiques d’Horace Vernet étaient en complète opposition avec celles de son père, demeuré fidèle à l’ancien régime, sans que ces divergences d’idées aient jamais influé sur les rapports affectueux du père et du fils. Carie se souvenait de l’amitié dont le roi
Louis XV honorait son père Joseph Vernet et il ne pouvait davantage oublier que Louis XVI lui avait continué à lui-même cette estime. Aussi, deux ans après que son fils avait peint Jérôme Bonaparte, il exposaitau Salon de 1814 un brillant portrait du duc de Berry dans son uniforme de colonel général des chevauxlégers. Ce portrait, qui avait presque une importance politique ayant pour but de populariser l’effigie et la bonne grâce d’un Bourbon, ce portrait, dis-je, était comme une protestation de Carie contre le bonapartisme de son fils, protestation parfaitement sincère, d’ailleurs, de la part d’un homme qui conservait les sentiments des anciens émigrés sans avoir partagé leurs aventures.
Décoré par Napoléon en 1814, pouravoirpris une part brillante à la défense de Paris, Horace fut des premiers à confondre, par une étrange méprise, le libéralisme naissant avec le bona-