PLANCHE IV. — FRIEDLAND
(Musée de Versailles)
L’Empereur, à cheval sur une hauteur, suit d’un regard attentif les phases de la bataille qui se déroule à ses pieds. Dans la plaine on aperçoit les escadrons qui galopent au milieu de la fumée. Sans détourner ses yeux de sa lorgnette, Napoléon tend sa carte à un aide de camp qui s’empresse. Toutes les attitudes, dans ce tableau, sont d’un naturel parfait.
partisme vaincu. Les frondeurs du nouveau régime étaient les sabreurs de l’Empire qui faisaient alliance maintenant avec cette même bourgeoisie qu’ils avaient si longtemps contenue et méprisée et qui à son tour les vantait après les avoir subis. Horace donna, lui aussi, dans ce malentendu : son atelier devint le rendez-vous de tous les fidèles de V Autre., de tous les demi-solde, de tous les mécontents en frac ou en uniforme. On y voyait venir les colonels Bro et de Brack, le rude général Boyer, le général Laribôisière ; quelques députés marquants, tels que Dupin, Chauvelin, Sebastiani et enfin des étrangers notables, tels que le général espagnol Quiroga.
Pour servir efficacement la cause du libéralisme contre la Restauration, Horace Vernet se souvint qu’il avait manié naguère, et non sans succès, le crayon du caricaturiste dans le Journal des Modes. Il n’est même pas sans inté-
rêt de rappeler ici que ses dessins d’après les Incroyables et les Merveilleuses de l’Empire sont des oeuvres d’art. Chez lui le costume habille non pas un mannequin, mais un être vivant dont la désinvolture est toujours conforme à son habit. “ L’esprit du temps, écrit Charles Blanc, anime toutes ses figures et en justifie l’accoutrement. Chaque tête est choisie pour la coiffure qu’elle porte, et le personnage se meut et se grime selon le caractère du vêtement dont il préconise la grâce vraie ou fausse. Lorsqu’on a sous les yeux les Modes d’Horace Vernet — et rien n’est plus amusant — on reconnaît que toutes ses figures sont contemporaines de Napoléon et de Pauline Borghèse, à tel point que si l’on cachait les costumes, les seuls traitsdu visage trahiraient encore l’épôque de l’Empire ”.
Précisément à l’époque où Horace Vernet se mit à fronder la royauté, un procédé nouveau
venait d’être inventé qui était comme une arme d’escarmouche, la lithographie. Les Vernet, Géricault, Charlet furent des premiers à en faire usage. Dès i8i8, Horace crayonnait sur les pierres de Lasteyrie et d’Engelmann des scènes militaires qui étaient une manière de satire politique, par cela seul qu’elles jetaient de l’intérêt sur les soldats persécutés de l’Empire, sur ceux qu’on avait appelés un instant les Brigands de la Loire, Mais là où Charlet et Géricault mettaient un accent passionné, une émotion dramatique, un sentiment fier, libre, quelquefois amer, Horace n’apportait qu’une pointe d’esprit, une intention libre et passagère, un trait comique sans causticité, sans aigreur et même sans malice. “ Les anecdotes du bivouac, écrit Charles Blanc, les jeux et les bonnes farces du camp, la drogue, la maraude, voilà ce qu’il exploitait de préférence dans ses lithographies. Son crayon léger
effleurait la pierre, mais avec une sûreté qui étonnait Géricault. 11 excellait à poser un soldat sur ses pieds, et du premier côup il lui imprimait un mouvement voulu, il le caractérisait par un geste qui allait droit au but, je veux dire à l’expression probable. Mon caporal, je n’ai pu avoz'r que ça, dit un Jean-Jean qu’on a envoyé en maraude, et il montre un serin dans une cage ! Un autre, mieux avisé, un hussard de la vieille, a volé un cochon à un paysan qui vient le réclamer à l’officier. Le rusé maraudeur a coiffé l’animal d’un bonnet de police et il l’a étendu garrotté sous les plis de sa houppelande : Mon lieutenant, c’est un conscrit, dit-il, et il fait le salut militaire. Plus loin, ce sont encore des hussards qui ont pénétré dans une basse-cour et qui appellent des poulets retirés dans leur poulailler, en leur jetant du grain devant le trou de la porte. Tandis que l’un d’eux attire
les innocents volatiles en leur criant de sa voix la plus douce : Petits! Petits! Petits! l’autre tient un sabre pour leur couper le cou au fur et à mesure de leurs imprudences. Tout cela exprimé spirituellement, à peu de frais, sans repentir aucun, sans retouches, et le spectateur croit avoir vu de ses yeux ces petites scènes, tant elles lui sont vivement présentées par le côté vraisemblable, qui est souvent plus vrai que la vérité même. ”
Horace Vernet n’employait pas son crayon à la seule expression de ses sentiments politiques ; il l’utilisait, mais avec moins de bonheur, à illustrer l’œuvre des poètes, car ce peintre généralement rivé à la prose raffolait de poésie, et la poésie la plus vague et la plus romantique : celle du Tasse, de lord Byron, de Walter Scott, était celle qu’il aimait le mieux. Il est aisé de comprendre qu’il y réussit mal et qu’il ne put suivre ses modèles dans les
régions sans fin de l’idéal. Ses ailes n’avaient pas assez d’envergure. Il fut plus heureux dans son interprétation des Fables de La Fontaine : et encore convient-il d’observer qu’il réussit particulièrement celles qui ne demandaient ni le senti men t de la nature rus tique ni une échappée de vue sur le paysage, ni la tendresse d’un cœur ému d’ambur, ni cetélan de lyrisme auquel s’est élevé le poète en faisant parler le Chêne et le Roseau. Les meilleures compositions d’Horace, d’après La Fontaine, sont la Vieille et les deux servantes, la Femme et le secret, l’Enfant et le pédant, et en général les apologues qui ne voulaient qu’une pantomimejuste, une observation intelligente des choses vulgaires, de la bonhomie. Ce qu’il y a de profondément humain et d’intime dans le fabuliste, Vernet ne pouvait le pénétrer et, à plus forte raison, le traduire. Quant à lord Byron, il n’était pas fait pour
atteindre à une telle poésie. Toutefois, il fut heureusement inspiré par Mazeppa, attaché à son cheval, qui tombe expirant à la lisière d’une forêt. En entendant le douloureux hennissement de leur compagnon, “ les chevaux du désert s’approchent, tressaillent, respirent l’air avec inquiétude, galopent çà et là, s’approchent encore, tournent en tous sens, puis bondissent, jettent l’écume par leurs naseaux, et s’éloignent en fuyant vers la forêt, effrayés par instinct à la vue d’un homme Ici, par exception, la peinture est presque aussi éloquente que le récit du poète, et ce qu’il n’a jamais su exprimer dans les figures humaines, la passion, Vernet l’a exprimé cette fois et avec énergie dans une horde épouvantée d’animaux sauvages.