LE WAGNÉRISME ET SES RAMIFICATIONS
Les influences intellectuelles étrangères, si elles sont fortes et pénétrantes, démantèlent un pays
de la même façon que la non-préparation à la guerre, à laquelle du reste elles contribuent. Il serait absurde, et d'ailleurs impossible, de ne pas savoir, d'ignorer systématiquement ce que produit, dans l'ordre de l'esprit, un puissant voisin. Il est dans le tempérament français d'accueillir avec bienveillance, et même avec engouement, les manifestations artistiques venues du deliors. Mais il est dangereux de se livrer, corps et âme, à un génie ennemi, surtout quand ce génie a fait la preuve qu'il était ennemi, et de la façon la plus éclatante, surtout quand il y a, dans ce génie, quelque chose d'irréductiblement opposé à notre tempérament national. Ce fut le cas pour les drames musicaux de Richard Wagner.
Je dis : les drames musicaux. Je ne dis pas : la musique. La proscription de Schubert, de Schumann, de l'immense Beethoven, — dont les origines étaient flamandes, — serait stupide. Avec Wagner il s'agit de tout autre chose : d'une glorification méthodique, systématique, des annales légendaires germaniques, d'un efîbrt de transplantation de la tragédie antique dans le peuple allemand et, pour le peuple allemand, d'une conquête des cerveaux, des imaginations, par les nerfs dans un sens allemand. Origine et Développement, Ursprung und Entwickelung sont inscrits sur le fronton de ce que beaucoup de Français enivrés appelaient, hier encore, le
temple de Bayreuth. Du point de vue qui nous occupe, Richard Wagner a, ethniquement et politiquement, une importance presque comparable à celle d'un Fichte sonore. Il fait, qu'on le veuille ou non, partie intégrante des intentions conquérantes et absorbantes de l'impérialisme allemand. Il a frayé la voie aux armées.
Gomment, en dépit de certaines résistances, mal équipées et mal instruites, s'est-il insinué, puis installé chez nous une quinzaine d'années après la guerre de 1870-7 1 , où il avait écrit contre nous son impardonnable pamphlet : Une capitulation? Voilà ce qui, je crois, a été jusqu'à présent assez mal connu. J'apporte ici le témoignage de mon propre emballement et de celui de tous mes camarades. J'assistais et je manifestais, dans le sens prowagnérien, à la fameuse représentation deLohengrin, dite du « petit marmiton », àl'Eden de la rue Boudreau. Mon père, bien qu'ardemment patriote et ancien combattant de 70-71, y applaudissait Wagner avec moi. Hugues Le Roux avait publié la veille une interview d'Alphonse Daudet dans le Temps — c'était la mode alors — qu'il serait bien intéressant de relire aujourd'hui, et oii l'admirateur de Lohengrin signalait cependant le conflit, en cette affaire, de l'esprit germanique et de l'esprit latin. Il importe que ces mélanges de clairvoyance et d'aveuglement cèdent désormais à une clairvoyance complète.
La vogue de Wagner en France a pris naissance d'abord dans les milieux scientifiques, notamment dans les salles de garde des hôpitaux et chez les jeunes gens de nos Ecoles qui, à l'époque, allaient compléter leurs études dans les laboratoires allemands. S'il s'était agi d'un simple snobisme de désœuvrés, le mal n'eût pas été aussi profond. Il s'agissait de bien autre chose : d'une réaction spiritualiste contre le matérialisme etl'évolutionnisme, qui pesaient si rudement sur ceux de ma génération. On peut dire que l'Allemagne a bénéficié de cette réaction de la jeunesse française sous deux formes : le kantisme et le wagnérisme. Quelques-uns de mes amis, les plus intelligents, les plus laborieux, étaient ainsi complètement germanisés, proclamaient ouvertement la supériorité de la culture allemande en science et en art. Leur exemple était contagieux. A l'époque dont je parle, tout adversaire de la métaphysique allemande ou de Richard Wagner était considéré comme un imbécile, avec lequel il n'y avait même pas lieu de discuter. Une aristocratie intellectuelle était composée de ceux qui avaient fait le pèlerinage de Bayreuth, suivi les cours de Erb, de Wundt, des élèves de Virchow, ou fréquenté le laboratoire de Kôlliker. Un grand nombre d'entre nous parlaient couramment la langue allemande, hsaient Gœthe dans le texte et récitaient les livrets de Tristan et Iseult et de la
Walkyrie en s'extasiant : « C'est du Dante ! » Pour comprendre cet enthousiasme, il faut se rendre compte de la dépression morale de grands garçons de vingt à vingt-cinq ans, surmenés par les concours, passant leur matinée à l'hôpital, leur après-midi dans les laboratoires et les bibliothèques et opprimés par l'ambiance d'un plat réalisme, d'un « naturalisme » extrêmement grossier, ou d'un agnosticisme à la Renan qui, lui aussi, faisait fureur. Avec ce manque de choix qui caractérise, en général, les très jeunes gens, nous étions en quête d'un idéal, d'une fenêtre qui ne donnât pas sur un charnier, ou £ur une doctrine désespérante ou morne, ou sur un doute. Wagner était là, avec ses histoires embrouillées d'or du Rhin pris et repris, de nains, de géants, de vierges guerrières, de héros purs, de « par pitié sachant », — darch mitleid wissend, — et cette mythologie de fer-blanc qui, aujourd'hui, nous fait sourire. On se jeta avidement sur sa symbolique. On analysa ses intentions morales et amorales, on scruta finement sa mystique. Que de fois, au lit des malades, dans ce jour gris d'hiver qui tombe maussadement des fenêtres des hôpitaux, à la salle d'opérations, autour des microscopes en batterie, — microscopes Zeiss, d'Iéna, à immersion naturellement, — j'ai entendu fredonner le thème du feu, celui de l'épée, celui du [sommeil, celui du destin, courtes évasions
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vers le rêve, hors d'un réel immédiat et brutal. Dès que nos conversations d'étudiants s'élevaient au-dessus du terre à terre quotidien, ou du professionnel, ou des brigues et intrigues de Faculté, le nom de Wagner reparaissait. Le jeudi soir, accouraient chez mon père une vingtaine de mes compagnons d'études, totalement étrangers à la littérature, mais désireux de rencontrer là des musiciens ayant connu le maître de Wahnfried, des poètes comme Mendès, ou des correspondants de journaux allemands ayant été admis dans son intimité. On les harcelait de questions, on ne se rassasiait pas d'entendre de leur bouche comment il s'habillait, comment il riait, comment //parlait, comment il grimpait aux arbres ou imitait le chien furibond pour fuir les importuna. Je me rappelle le mot d'un de mes amis, aujourd'hui médecin célèbre, devant le convoi funèbre de Victor Hugo à travers Paris : « Qu'est-ce que Hugo à côté de Wagner P.. . Un moustique I » Un autre disait : « Wagner est le premier des embryologistesetdes ethnographes de tous les temps. Son œuvre a un goût de genèse. Elle est un pont entre la science et l'art. »
On trouverait des vestiges de cet état d'esprit extasié, en feuilletant les collections des petites revues qui pullulaient à l'époque et oii surabondent les gloses et interprétations des divers drames wagnériens. [Ces insanités avaient un
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grand succès. On les répétait, on les colportait un peu partout.
Sans doute y avait-il, dans d'autres milieux, quelques résistances acharnées. Elles paraissaient manquer de sérieux, tenir à l'ignorance ou à la concurrence. L'objection du bonhomme Sarcey : (( J'comprends pas, j'renonce à comprendre », trop souvent répétée, faisait rire. J 'ai entendu un de mes camarades lui répliquer : (( Essayer de comprendre quand on ne comprend pas, c'est précisément cela qui est beau, monsieur Sarcey. » Il en était de même des plaisanteries, d'ailleurs portant à faux, du boulevard et de ses journaux. Wagner est long et diffus, mais il n'estpas obscur en somme et sa caractéristique dramatique est plutôt une suite alternée de tortueuses explications, trop complètes, et de brutalités. Musicalement, il n'est pas tapageur, s'il est quelquefois éclatant; peu d'oeuvres donnent une impression de fondu, d'estompé, de brume de son, comme Tristan et Iseult. De sorte que ces critiques, injustes et erronées, incompétentes, portaient encore de l'eau à son moulin.
Je dois noter que la production successive, sur la scène française, de ses drames musicaux, production habilement calculée et graduée pour surexciter la curiosité et le désir, vint en aide à cette frénésie. On en avait assez pour s'exalter, on n'en avait pas assez pour se lasser. Il est remar-
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quable que Parsifal, le saint des saints, n'ait été finalement représenté à l'Opéra qu'à la veille de la deuxième guerre franco-allemande, comme si un malin génie allemand nous disait : « Vous avez avalé toute son œuvre. Maintenant, comme dessert, voici nos pruneaux. »
C'est ainsi qu'en 1898, vingt-trois ans après 70, la première représentation de la Walkyrie à l'Opéra fut non seulement une solennité artistique, mais un regain pour le wagnérisme. Des milieux scientifiques et médicaux, des premiers pèlerins de Bayreuth, cet engouement avait gagné maintenant la totalité du public. Je n'ai jamais assisté, au théâtre, à un triomphe aussi complet. J'ajoute, pour être véridique, que la salle était remplie d'Allemands et que, dans les couloirs, on mâchait de la paille à qui mieux mieux. Il n'y a pas à douter que chacune de ces soirées était considérée, au delà du Rhin, comme une victoire du germanisme et comme devant servir à la future conquête territoriale de la France . Aveugles, trois fois aveugles, ceux qui, même maintenant, après la terrible épreuve de 191 4, continuent à ne pas s'en rendre compte ! On peut admirer la musique de Wagner, mais il faut savoir aussi que les drames de Wagner sont une avant-garde et qui ne lâche pas aisément ses positions une fois conquises.
Je n'ignore point qu'en Allemagne même,
Wagner éprouva de vives résistances et des mécomptes, avant d'obtenir la seconde couronne de l'empire. Je n'ignore point que maintes fois, surtout en présence de Français, il s'est emporté contre la lourdeur et l'incompréhension de ses compatriotes. Tout cela est de nulle importance en présence de ce fait qu'il a jeté un voile somptueux sur l'immense pénurie artistique de son pays entre ces deux dates 1 870-1 91 4, et qu'il a ainsi servi l'Allemagne de toutes ses forces, de toute sa robuste et captivante individualité. Vers la fin du livre très documenté et intéressant qu'il a consacré à Wagner et à son œuvre, Edouard Schuré écrit ceci : « Le théâtre antique est sorti d'un culte religieux et des entrailles du polythéisme grec. L'opéra moderne, sauf de rares exceptions, est une œuvre de luxe et de divertissement. Le théâtre de Wagner est le premier qui ait été fondé uniquement pour une idée. »
Parfaitement, et cette idée est celle de la grandeur, de la suprématie allemandes. Je citerai encore Edouard Schuré, peu suspect de manquer de déférence pour Wagner, au chapitre de la Tétralogie des Niebelungen :
Nous touchons enfin à la création sinon la plus parfaite, du moins la plus surprenante et la plus colossale du poète musicien. Tout y est extraordinaire et hors cadre : le sujet, l'idée, la forme, la proportion même de l'ensemble. Son étrangeté défie la comparaison et son audace rompt
en visière avec toutes les habitudes du théâtre contemporain. Entrevu au sortir de la jeunesse, ébauché dans la force virile, continué en exil, abandonné, repris, achevé enfin vingt ans environ après sa conception première, ce drame gigantesque occupe une place capitale dans le développement de l'artiste. 11 a plané sur sa vie orageuse et obsédé sa pensée comme le génie à la fois sombre et lumineux de sa destinée, ce génie qui lui commandait, semblet-il, d'oser toujours davantage et de couronner son œuvre par une tentative unique dans les temps modernes...
...De quoi s agit-il dans ce drame auquel l'auteur a rattaché la fondation d'un nouveau théâtre conçu dans un esprit dianétralement opposé aux théâtres existants^ et qui forme comme le couronnement d'une œuvre entière? Ressusciter l'ancien mythe et la légende héroïque des Germains en ses couleurs fortes et primitives, les fondre en un seul tout par le souffle d'une inspiration nouvelle sous la maîtrise d'une grande pensée, et représenter ce vaste ensemble en quatre journées ou drames successifs, à la manière des trilogies antiques, avec toute la splendeur décorative et l'exécution parfaite que réclame un sujet aussi riche : tel était le projet.
Siegfried étant le personnage central et saillant de l'épopée germanique, « le dessein extrêmement hardi du poète était de renouer la tradition héroïque des Germains, qui se groupe autour du personnage de Siegfried, au mythe des dieux germaniques et Scandinaves dont Odin (en allemand Wotan) est le chef ». Somme toute, Wagner a réussi ce que le dramaturge Hebbel, avec sa trilogie des Niebelangen, avait manqué. Il a donné à l'imagination allemande son théâtre et rafraîchi, pour le peuple allemand, l'épopée de ses origines.