MORS DU JOUG ALLEMAND
Sans lui, le grand effort militaire et politique de 1870-71 n'aurait eu ni les mêmes conséquences, ni le même rayonnement. Son œuvre, dont je ne discute nullement la puissance éducative quant à l'Allemagne contemporaine, est consciente et appropriée. Consciente, car ce détracteur acharné des travers de ses compatriotes attachait, comme eux, une importance considérable aux sources légendaires, à la valeur ethnoplastique de la mythologie et des sagas. Appropriée, car ces aventures excessives et sauvages sont baignées dans la brume métaphysico-musicale qui convient au tempérament germanique. Elles donnent l'illusion d'une grande profondeur sur le plan du rêve guerrier et mythique, comme sur le plan sonore. Nietzsche, en dépit de la faiblesse de son Cas Wagner, où la haine se ressent trop de l'amour antérieur et participe à ses injustices, Nietzsche a relevé cependant avec finesse que l'écueil sur lequel donna le vaisseau de Wagner était la philosophie de Schopenhauer.
L'anneau de Siegfried est en effet schopenhauerien, mais il n'en convenait que mieux à la nation pour laquelle il était forgé. C'est en ce sens que nous devons reprendre à notre compte le refrain murmuré par Nietzsche derrière le char du triomphateur, son mémento quia pulvis de disciple refroidi : « L'adhésion à Wagner se paie cher. »
L'auteur du Cas Wagner, en parlant ainsi, faisait allusion à l'abaissement, à la vulgarisation du goût, dont il rendait le magicien de Bayreuth responsable. Mais si je répète à mes compatriotes : « l'adhésion à Wagner se paie cher » , c'est parce que, à mon sens, il dénationalise les Français à la façon d'un Kant, d'un Hegel ou d'un Schopenhauer. Il a insinué dans nos jeunes esprits, par l'oreille, — comme le beau-père d'Hamlet, — et par l'entendement, comme ces philosophes, aussi par la magnificence de ses spectacles, le poison germanique. Il aura fallu, pour nous en délivrer, la guerre de igii. Désormais, nous l'examinerons et nous le jugerons, au heu de le subir, comme nous le fîmes pendant vingt-cinq ans. Nous dégagerons des Maîtres Chanteurs la formule d'individualisme germanique qui y est si toxiquement contenue, ce que Nietzsche appelle aussi (( une indifférence toujours plus grande à l'égard de toute discipline sévère, noble et consciencieuse au service de l'art » . Nous dégagerons de Tristan et Iseult la formule schopenhauerienne du renoncement et du pessimisme anarchique, qui décompose la morale occidentale en une contrefaçon du bouddhisme. Nous dégagerons de Parsifal l'illustration scénique du modernisme à l'allemande, son essai de parodie sacrilège. Nous dégagerons enfin de la Tétralogie le suc vireux, quintessenciel du germanisme légendaire.
C'est plus qu'il n'en faut pour bannir ce poète ennemi de notre cité.
L'incursion de Wagner en France était allée si loin qu'elle avait fini par nous faire admettre, sous prétexte de traduction littérale, un invraisemblable charabia copié, calqué sur la syntaxe allemande, le type même du français légal que nous eût infligé une Allemagne victorieuse. Qu'on relise, pour s'en rendre compte, si on en a le courage, les traductions d'Alfred Ernst et de Louis Pilate de Brinn' Gaubast. On ne comprendra plus, dans quelques mois, comment le public de l'Opéra en était descendu au point de subir patiemment un pareil affront fait à notre langage, c'est-à-dire à ce que nous avons de plus précieux avec notre sol. Rien ne démontre mieux, plus brutalement, la nocivité foncière du wagnérisme que cette intervention du Procuste allemand dans notre claire et noble syntaxe. De là à nous imposer, sur nos scènes lyriques, le texte allemand lui-même, c'est-à-dire la botte du vainqueur de 70, il n'y avait qu'un pas et ce pas avait été franchi. En vérité, quand je me reporte à cette lointaine année de 191 3, — de la même quaUté de lointain que 1869, — je me dis qu'il était temps de secouer le joug, à tous les points de vue, industriel et financier, comme diplomatique et intellectuel. Ce qui nous menaçait, si nous n'avions réagi, c'était la colonisation, c'était l'esclavage!
Chaque âge, dans chaque nation, a ses méthodes. L'Allemagne de i8i3, frémissante de passion ethnoplastique et du désir de relèvement, avait le lied guerrier. L'Allemagne de 19 13, ivre de conquête et d'orgueil, avait l'opéra de Wagner. Mais alors que le lied ne valait que pour l'Allemagne et agissait au dedans d'elle, l'opéra de Wagner agissait chez nous. Il était une forme de l'envahissement. Il était à lui seul Kœrner, Arndt et Rûckert. Il était l'ennemi dans la place.
Il faudrait citer tous les poèmes de Arndt pour y retrouver le chant de l'impérialisme, tel qu'il enivre encore les sujets de Guillaume II. Ecoutez la patrie de V Allemand :
Quelle est la patrie de l'Allemand? est-ce le pays de Prusse? le pays de Souabe? celui du Rhin, où les raisins mûrissent? celui du Belt, où la mauve voltige? Oh! non, oh! non, sa patrie doit être plus grande!
Quelle est la patrie de l'Allemand? est-ce le pays de Poméranie? le pays de Westphalie? celui où tourbillonne le sable des dunes? celui où le Danube court en mugissant? Oh! non, oh! non! sa patrie doit être plus grande!
Quelle est la patrie de l'Allemand? est-ce le pays de Bavière? le pays de Styrie? celui où paissent les troupeaux des Marses? celui où l'habitant de la Marche trouve le fer? Oh ! non, oh ! non ! sa patrie doit être plus grande !
Nomme-la donc, cette grande patrie! est-ce le pays des Suisses? le pays du Tyrol? son peuple me plait. Mais non, mais non ! la patrie de l'Allemand doit être plus grande !
Nomme-la donc, cette grande patrie! c'est sans doute le pays d'Autriche, puissant en honneurs et en victoires? Oh !
non, oh! non! la patrie doit être plus grande encore!
Nomme-la donc, cette grande patrie ! est-ce le pays que les princes ont ravi à l'empereur et à l'empire? Oh! non. Oh ! non ! la patrie doit être plus grande encore !
Nomme-la donc cette grande patrie ! — Écoute : c'est le pays où retentit le langage allemand, où les chants célèbrent Dieu dans son ciel. Brave Allemand, voici co que tu dois nommer ta patrie !
Gela continue ainsi, sans que cesse un moment l'état de griserie ethnique, cet état qui n'a pas commencé, on le voit, avec les victoires allemandes de 1870. Il respire encore dans les strophes suivantes du même Arndt :
Être Allemand est un honneur ; Dieu soit loué, je suis Allemand! Que je serais triste si je ne l'étais pas! je regarderais avec envie les hommes allemands I
L'Allemand n'est pas semblable au renard et au lynx dans les cavernes, il ne cache pas son âme devant ceux qui rôdent et qui épient, il la porte franchement sur son visage !
J'ai parcouru bien des pays lointains, mais sur terre je ne vis rien au-dessus de l'Allemagne !
Les mœurs allemandes sont au-dessus des mœurs étrangères. Tout le fruit que j'ai recueilli de mes voyages, c'est que j'aime les mœurs allemandes!
Que celui qui aime la vertu et chante l'amour vienne dans notre pays allemand ; si son cœur et ses regards ne sont pas troublés, il les verra marcher se donnant la main avec des gestes d'anges; alors il leur souhaitera d'être Allemand, et il entendra retentir jusqu'au ciel : « Dieu soit loué, je suis Allemand ! »
Théodore Kœrner a une autre embouchure,
mais l'inspiration est exactement la même, ainsi qu'en témoigne ce chant de chasseurs :
Courage, chasseurs libres et alertes. Détachez le fusil de la muraille. L'homme courageux combat le monde. Courage, à l'ennemi! Courage, au champ de bataille, c'est pour la patrie allemande.
De l'est, du nord, du sud, de l'ouest, la main de la vengeance nous rassemble; de l'Oder, du Weser, du Mein, de l'Elbe, du vieux père Rhin, des vallées du Danube, nous sommes tous accourus.
Nous sommes tous frères, c'est ce qui accroît notre courage. Le lien sacré du langage nous unit. A nous un Dieu, une patrie, un fidèle sang allemand.
Ce n'est pas pour conquérir que nous avons quitté le foyer paternel. Nous combattons la honteuse oppression. Qu'elle périsse dans le sang !
Mais vous, qui nous aimez fidèlement, que le Seigneur soit votre bouclier ; dussions-nous le payer de notre sang. La liberté est le premier des biens, coûtât-elle mille fois la vie.
Partons, joyeux chasseurs; libres et alertes, partons, malgré les pleurs de nos amantes. Dieu nous aidera dans cette guerre juste. Courage, au combat! Mort ou victoire! Courage! frères, à l'ennemi!
Qucmt à Rûckert, Edouard Schuré, dans son Histoire du Lied en Allemagne, — réplique, en quelque sorte, de son Richard Wagner, — analyse ainsi ses Trois compagnons :
Trois soldats sont ensemble à la guerre, l'un est Prussien, l'autre Autrichien, le troisième ne dit pas de quel pays il est. Frappés d'un coup de mitraille, ils tombent
go HORS DU JOUG ALLEMAND.
tous trois ensemble, l'inconnu au milieu, les deux autres à ses côtés. L'un crie : Vive la Prusse! L'autre : Vive l'Autriche! Alors l'inconnu se relève et s'écrie d'une voix défaillante : Vive l'Allemagne ! Les deux autres se relèvent, se cramponnent à ses bras et tous trois, avant d'expirer, s'écrient encore une fois : Vive l'Allemagne !
Cela est-il d'hier ou d'il y a cent ans?
Qu'on ne s'y trompe pas : l'ardeur nationale qui anime ces petits poèmes est également brûlante, également motrice dans le « leit motiv » wagnérien. En voulez-vous une preuve récente? Un des premiers journalistes de ce temps, Pierre Lalo, le fils du grand musicien du Roi d'Ys et le critique musical du Temps, se trouvait à Bayreuth au moment de l'ouverture des hostilités. La mobilisation générale fut annoncée solennellement, pendant un entr'acte de Parsifal, devant le théâtre wagnérien, par les notabilités de l'endroit, au son de trompettes qui exécutaient les principaux motifs de la Tétralogie. C'est ainsi que tout naturellement ces chants belliqueux se liaient à la guerre.
Il y a un sophisme qui consiste à dire : (( Wagner est une source d'héroïsme, en même temps que de nostalgie. Ce sont là les deux grands leviers du drame lyrique. Il suscitera aussi bien l'héroïsme des Français qu'il suscite celui des Allemands. » Rien de plus faux. Il ne viendrait pas à l'idée des officiers allemands
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d'entraîner leurs régiments au son de la Marseillaise. Ce qui a été conçu par un artiste de génie, ou dans une illumination géniale, pour l'entraînement d'un peuple déterminé, ne saurait entraîner un autre peuple. L'élan communiqué tient précisément à une communion intime et profonde entre ce chant, doublé de ce rythme, et ce peuple. Ce qui ébranle l'un n'ébranle pas l'autre. Jusque chez l'ennemi, sans doute, ce chant de guerre poursuit son action; mais il la poursuit au détriment de ceux qui l'ont adopté imprudemment, et qui sont ainsi façonnés par lui à la ressemblance de ceux qu'ils combattent. Ces (( motifs » de Wagner sont des commandements militaires en langue allemande. Ils ne valent que pour les Allemands. Mais ils valent, en France, contre les Français.
Nous ne manquons pas. Dieu merci, d'entraîneurs nationaux, adaptés à notre tempérament, à nos aspirations et qui remplaceront avantageusement l'ethnoplastique wagnérienne.
Est-ce à dire qu'il faille bannir Wagner de nos concerts, traiter comme nul et non avenu ce magistral trouveur de sonorités et de rythmes.^ Ce serait folie. Pas au lendemain de la guerre, mais plus tard, il n'y aura aucun inconvénient à exécuter ni à entendre de copieux fragments de Tristan et Iseult, de Parsifal et des Maîtres chanteurs. Ces œuvres «oront alors remises à leur
plan; la guerre et la critique issue de la guerre auront passé sur elles et fait le tri du bon et du mauvais. Mais nous ne fournirons plus d'aliment à l'idolâtrie prowagnérienne, qui faillit étouffer le génie musical français. Mais les sonneries guerrières allemandes de la Tétralogie, le boute-selle de Siegfried, la charge de la Walkyrie et la diane de l'Or du Rhin ne viendront plus, dans des décors appropriés, au milieu des acclamations de la colonie allemande installée chez nous, dénationaliser et germaniser nos jeunes gens. La leçon victorieuse de 191 4 sera plus complète et plus claire que la leçon désastreuse de 1870. Nous refuserons la coupe tendue par le perfide magicien de Wahnfried, oii est le venin de mort et de vie, de mort quant à la France, de vie quant à l'impérialisme allemand.
On remarquera que je ne me suis nullement placé jusqu'ici au point de vue du goût en général, point de vue que Frédéric Nietzsche a développé, dans son Cas Wagner, avec un mélange de justesse et de rancune. Ce qu'il dit du cabotinage et du gros effet chez Wagner est, à mon avis, très exact. L'auteur de Parsifal est un dramaturge à effets extérieurs ; en quoi il diffère profondément d'Eschyle, d'Euripide, de Shakespeare et de Corneille, qui sont des dramaturges à effets intérieurs, à nœuds et dénouements de crises psychologiques, commandées soit par la
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fatalité, soit par les tempéraments. La Tétralogie est un gigantesque trompe-l'œil. La matérialité du philtre gâche Tristan et IseuU, où le sublime est obtenu par le murmure marin et un chant de pâtre. De là vient que ce fabricant de sortilèges étincelants, mais bruts, est un si mauvais maître de musique, s'il est un excellent entraîneur d'Allemands. Ses imitateurs, en France comme ailleurs, ont toujours été au-dessous de tout. Je ne m'étendrai également ni sur la question du leit-motiv, dont l'invention est antérieure à Wagner et qu'il a seulement vulgarisée, ni sur les formidables steppes d'ennui qu'il aménage dans ses scénarios. Ce sont là sujets rebattus et devenus singulièrement inactuels. Félicitons-nous seulement de ce que la guerre de iQii doive nous débarrasser de cette tyrannie dramatico-intellectuelle. qui pesait sur nous.
Les Français vont pouvoir se rendre compte qu'il existe une admirable musique française, un grand génie lyrico-dramatique du nom de Rameau, et que l'éducateur de l'héroïsme par la scène porte chez nous le nom de Pierre Corneille.