FRÉDÉRIC NIETZSCHE ET LE NIETZSCHÉISME
De tous côtés, en Angleterre, en Russie, en France, ce n'est qu'un cri contre Frédéric Nietzsche et ses responsabilités dans les méthodes
barbares des Allemands en campagne. A beaucoup un parallèle semble s'imposer entre les théories implacables de l'auteur de Zarathoustra et les atrocités qui ont signalé le passage des armées de Guillaume II en Belgique et dans le nord de la France. Ce rapprochement est séduisant et il est facile. C'est pourquoi il convient de s'en méfier. Sans nier la part d'influence de Nietzsche dans le sauvage orgueil de l'impérialisme allemand, je la crois infiniment moins grande que celle de Kant, de Fichte et de \\'agner, pour ne citer que ces trois maîtres d'erreurs. Ce n'est pas toujours le plus cynique qui est le plus nocif.
Les soldats allemands, a-t-on assuré, ont les œuvres de Nietzsche dans leur sac. J'imagine qu'ils doivent y trouver quelques morceaux durs à avaler. La vérité est que Nietzsche, écrivain d'humeur, ami de la contradiction et très souvent envers lui-même, malade surtout et de plus en plus hanté par la résistance morale à la maladie, n'est guère accessible à Fritz, à Hans, ni à Michel, ces trois prototypes du troupier poméranien. Est-ce à dire qu'il n'y ait pas une certaine ressemblance entre les procédés impitoyables de Fritz, de Hans, de Michel et de leurs chefs et maints aphorismes de La Volonté de Puissance? Certainement non. Issu d'une famille polonaise, les Nietski, fds d'un pasteur de la Saxe prussienne, Nietzsche est un curieux et instable amal-
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game mental de deux éléments ethniques qui prennent alternativement la parole en lui, se contredisent, se combattent et souvent se déchirent : il a du Slave la souplesse et la recherche des articulations entre l'intelligence et la sensibilité. Il a de l'Allemand le rigorisme déductif et la foi dans l'origine-développement. Sous l'action de la fléchette héréditaire qui donne la clé de son talent et de sa destinée, il a poussé au paroxysme ces deux tendances antagonistes, qui lui présentent successivement toutes leurs facettes. Il est ainsi très capable de mouvoir des intellectuels, des inquiets et des malades dans le sens de la férocité, ainsi que ceux qui gravitent dans l'orbite ou la dépendance de ces intellectuels, de ces inquiets, de ces malades. Mais on ne l'imagine pas déterminant pour des masses d'hommes et son rayonnement n'est pas comparable à ceux que j'ai envisagés précédemment.
Toutefois je suis persuadé qu'en dépit de ses invectives contre ses compatriotes, il eût été extrêmement flatté d'être considéré comme leur Attila métaphysique, comme ayant déchaîné leurs fureurs. Les ambitions démesurées de l'impérialisme germanique actuel eussent plu à son (( dionysisme », à sa conception dynamique des (( maîtres » dignes de ce nom. Il eût débiné férocement Guillaume II, mais il lui eût donné du surhomme et son orgueil n'eût pas manqué de
traits empoisonnés à notre adresse, à celle des Anglais et des Belges. Je vois d'ici le paragraphe de sa plume, intitulé « neutralité », et où il eût rejoint, en ricanant et en les injuriant, von Jagow et Bethmann-HoUweg. Car il faut toujours, même quand il adhère, qu'il grince et qu'il déchire. Puis n'avait-il pas la prétention de devenir, avec les années, un cataclysme, un fléau, une convulsion des peuples. S'il vivait encore, il songerait : « Mes temps sont venus », et il enverrait, sous sa grosse moustache, un sourire à son miroir. Il fut, avant tout, avant même le délire des grandeurs, un immense fat.
Une dame de ma connaissance, femme de haute intelligence et de forte culture, aujourd'hui disparue, faisait le voyage de l'Engadine, il y a de cela une trentaine d'années. Au petit jour, elle remarqua qu'un voyageur aux yeux étincelants, aux épaisses moustaches, en veston gris foncé, une couverture sur les jambes, — bien qu'on fût en été — avait pris place en face d'elle : (( Madame, vous ne dormez plus. Je ne dors pas davantage. Voulez-vous que nous causions? »
Elle accepta. Il fut d'une verve, d'une éloquence extraordinaires, prenant, les uns après les autres, les écrivains français contemporains, les analysant, les louant, les déchiquetant. A mesure qu'il parlait, remontant sa couverture et