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Pierre Lasserre; la Vie de Frédéric Nietzsche, par Daniel Halévy, et Apollon ou Dionysos, par Ernest Seillière. Ses recueils les plus significatifs sont : Aurore, le Voyageur et son ombre et la Volonté de Puissance. Quant à son Zarathoustra, auquel il attachait tant d'importance, le pauvre, c'est une contrefaçon allemande des sublimes chants de l'Enfer, une effroyable salade du Dante, de Lamennais et du Quinet d'Ahasvérus. Voilà un ouvrage auquel va nuire la guerre de 191 4! Car Nietzsche, malgré qu'il en eût, a certainement bénéficié de la victoire allemande de 1870. « ... Peut-être, disait-il à Jacob Burckhardt, peut-être cette guerre aura-t-elle transformé notre ancienne Allemagne. Je la vois plus virile, douée d'un goût plus ferme, plus fin. » L'auteur du Crépuscule des idoles connaîtra bientôt son crépuscule. Il n'est que temps d'exposer les origines de son succès en France, succès relativement récent.
De même que le wagnérisme fut chez nous une réaction contre le matérialisme et l'évolutionnisme, de même le nietzschéisme fut une réaction contre la pitié russe, la vogue de Tolstoï et des adeptes de la non-résistance au mal. Les hommes de mon âge ne se rappellent pas sans horreur cette période de sensiblerie universelle, pendant laquelle il était de bon ton de mépriser la force et la santé et do considérer comme une
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brute toute personne capable de défendre, les armes à la main, son logis, son sol, son langage ou ses traditions menacées. Bénéficiant sur le tard de son grand et juste prestige de romancier et d'observateur, le vieillard aberrant d'Iasnaïa Poliana chaussait en France les pantoufles humanitaires de feu Victor Hugo. La littérature et la vie courante étaient encombrées de pardonneurs, de rédempteurs, d'anges déchus et de rachetés. Les choses en étaient à ce point que toute vertu — au sens latin — était regardée avec dégoût. Ce fut là, entre parenthèses, une des origines du pacifisme, de l'antimilitarisme et de quelquesunes des folies qui faillirent nous perdre, qui nous auraient perdus, sans le ressort providentiel de notre race.
Au milieu de cet affaissement presque général et de cette dévirilisation des caractères, le sarcasme de Zarathoustra tomba comme un pavé dans la mare aux grenouilles. Frédéric Nietzsche inaugura alors le snobisme de la dureté, moins redoutable, à tout prendre, que celui de l'acceptation, dans la condition où se trouvait alors la France vis-à-vis de la débordante Allemagne. Il est évident que très peu de ceux et de celles — car il y avait des admiratrices dans son affaire — qui se réclamaient de lui avaient une notion distincte de ses tranchantes affirmations ; il est clair que cette apologie de la vigueur et de l'équilibre,
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de la méfiance armée et de la vigilance, dans un grand malade, présentait à la réflexion quelque chose de douloureusement ironique; il est clair que les attaques de Nietzsche contre le christianisme et contre la Rome des papes sont comme un lointain écho du Kulturkampf et une réminiscence du (( Los von Rom », transportés de la politique bismarckienne dans la philosophie du surhomme ; il est clair que cet amas de sentences et d'images, de réminiscences venues des quatre coins de l'horizon littéraire et, notamment, de La Rochefoucauld, de Laclos, d'Helvétius et de Stendhal, aboutit à un terrible fatras. Ceci constaté, aussi fortement et nettement que possible, — car il y a plus d'une page où ce malheureux homme donne la nausée à son lecteur, — il convient de ne pas charger Nietzsche de tous les péchés du criticisme, du schopenhauérisme et du wagnérisme.
C'était, autant qu'on en peut juger, un esprit apte à tout concevoir sous la forme du dynamisme, de l'énergie tendue. Sa fameuse distinction d'Apolliniens et de Diony siens aboutit, en somme, à la séparation du statique et du dynamique. 11 était de ces géomètres pour qui les surfaces sont des intersections de mouvements de Hgnes, de ces psychologues pour qui les états d'âme sont des conflits, momentanément figés et fixés à leur point mort. Son impatience est
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un éboulement, sa précipitation intellectuelle est voisine de Tépilepsie. Sa réflexion procède par jets courts et fulgurants, qu'il raboute ensuite tant bien que mal. 11 adapte frénétiquement la circonstance à son système. Souflrant, il hait et raille la souffrance comme « quelque chose qui doit être surmonté ». Ecorché vif, physiquement et moralement, il crie de toutes ses forces sur le promontoire du <( retour éternel » : « Ouij encore une fois ! » Ombrageux, trépidant, fébrile, il érige en axiomes et en règles l'angoisse, la trépidation, la fébrilité. Blasphémateur jusqu'à ce point où le blasphème se perd dans la niaiserie, comme une gourme de l'adolescence persistant dans l'âge mûr, il lui attribue une force brisante qui n'existe pas. Croyant faire sauter un monument, c'est à peine s'il déplace une motte de terre. De même qu'il s'écarte violemment de ce qui l'a attiré, de même il écarte violemment ceux qu'il attire et sa fascination n'est pas durable. Il peut être un danger, mais un danger qui passe vite, comme celui d'un projectile.
Ainsi que pour son ami-ennemi Wagner, les reproches qu'on lui a adressés pour commencer, n'étant pas ceux très graves qu'il méritait, l'ont plutôt servi qu'ils ne lui ont nui. On a maudit en lui l'apologiste de la force. D'abord, c'est ce qu'il a de plus sincère, de plus spontané* En-
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suite, la force est souvent une bonne chose, ne fût-ce que lorsqu'elle s'oppose à la force, et nous le voyons bien en ce moment. La force est un passage inévitable des affaires humaines; il est bon de le savoir et de s'y préparer. Elle est intimement liée à la vie et on ne peut pas plus la condamner qu'on ne condamne la vie ellemême. Supprimer la force, c'est se supprimer, chez les individus comme chez les nations. Ce qui est blâmable, c'est son abus ; mais celui-ci ne peut être limité que par une autre force de sens contraire. On s'est scandalisé de sa véhémence, de son manque de ménagements. L'eûton préféré sournois et insidieux .►^ Qu'il soit rebutant par endroits, c'est une autre affaire et je prie de croire que je ne conseillerai qu'on le mette dans aucun programme d'enseignement. Mais il y a des parcelles utiles à retenir dans les jugements qu'il consacre aux Allemands. Quand il rend visite à Germania, il n'oubUe certes pas d'emporter son fouet. Qu'on en juge :
Leurs vices, — aux Allemands^ — sont, avant comme après, l'ivrognerie et le penchant au suicide. Ce dernier est un signe de lourdeur d'esprit qui se laisse facilement pousser à abandonner les rênes. Le danger pour eux se trouve dans tout ce qui lie les forces de la raison et déchaîne les passions, comme par exemple l'usage excessif de la musique et des boissons spiritueuses. Car la passion allemande se retourne contre ce qui lui est personnelle-
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ment utile, car elle est destructive d'elle-même, comme celle de l'ivrogne. L'enthousiasme lui-même a moins de valeur en Allemagne qu'ailleurs, car il est stérile.
Ceci est tiré d'Aurore et n'est déjà pas très aimable.
Dans le Voyageur et son ombre, il est dit que, à tous égards, Gœthe se plaçait au-dessus des Ailemands et maintenant encore il se trouve au-dessus d'eux. Il ne leur appartiendra jamais. Un peu plus loin, Luther est qualifié de « cerveau obtus ». Voilà qui eût chagriné Fichte, qui faisait de Luther (( l'homme allemand ». Toujours au sujet de Gœthe, il est déclaré tranquillement que sa parole et son exemple démontrent qun V Allemand doit être plus quun Allemand pour être utile, ou même seulement supportable aux autres nations. Retenons encore cette remarque : Être un bon Allemand, cest cesser d'être Allemand... Celui qui veut du bien aux Allemands devra veiller, pour sa part, à grandir toujours au-dessus de ce qui est allemand. C'est pourquoi Vorientation vers ce qui n'est pas allemand sera toujours la marque des hommes distingués de notre pays.
Je passe sur une définition de la (( joie maligne » du dommage causé à autrui, — Schadenfreude, — qui est un travers national allemand, pour arriver à ce petit bouquet : Aucun des peuples civilisés n'a une aussi mauvaise prose que le peuple allemand, et si les Français spirituels et délicats
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disent: il n'y a pas de prose allemande, il ne faudrait en somme pas s'en formaliser, vu que cela est dit avec des intentions plus aimables que nous ne le méritons. Si Von cherche une raison à cela, on finit par J aire la découverte étrange que V Allemand ne connaît que la prose improvisée et qu'il ne se doute pas qu'il en existe une autre.
Nietzsche constate — et ceci est en effet d'une grande importance — qu' « il ne viendrait à personne l'idée de parler de classiques allemands )), qu'il n'y a pas de classiques allemands. Il écrit : Quand on lit Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (particulièrement les Dialogues des morts), on est plus près de Vantiquité qu'avec n'importe quel groupe de six auteurs d'un autre peuple... Ils contiennent plus d'idées véritables que tous les ouvrages de philosophie allemande ensemble... Je recommande à Romain Rolland sa définition de Jean-Paul Richter : En somme, il n'était pas autre chose quune mauvaise herbe bariolée et d'une odeur violente, qui se mettait à pousser, d'un jour à Vautre, dans les sillons féconds et précieux de Schiller et de Gœthe. C'était un bon homme convenable et pourtant un homme fatal, la fatalité en robe de chambre.
On pourrait composer une brochure de telles amabilités, quelques autres encore pires et plus cruelles, adressées, dédiées par Frédéric Nietzsche
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au peuple allemand. Sa conception la plus singulière en ce sens est sans doute celle qu'il expose en tête du David Strauss de ses Considérations inactuelles, quand il se demande si la victoire allemande de 70-7 1 n'équivaudi-a pas à une défaite, je dirai même l'extirpation de l'esprit allemand au bénéfice de Vempire allemand. 11 y a là presque une prophétie. Après de longues et vigoureuses considérations sur ce thème, il conclut : C'est donc se méprendre grossièrement que de parler d'une victoire de la civilisation et de la culture allemandes et cette confusion repose sur ce fait quen Allemagne la conception nette de la culture est perdue.
On raconte qu'il fiit profondément dégoûté d'entendre Wagner déclarer — lors de la première représentation de la Tétralogie à Bayreuth en 1876 — aux hégéliens et aux schopenhaueriens purs Allemands : « Mon art signale la victoire de l'idéalisme germain sur le sensualisme gaulois. » En effet, il est possible de relever et on a relevé chez Nietzsche un sens de la hiérarchie, un besoin de classer, de déclasser, de reclasser les valeurs, assez habituel aux « Gaulois » et qui fait partie intégrante de toute culture véritable. Mais le tour pédantesque qu'il donne à ce travail et le caractère de rigidité que lui confère son immense orgueil sont, par contre, profondément germaniques. Malgré tout, le besoin de détruire domine
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en lui celui de créer. Pour se diriger, il met le feu. Il est incendiaire par besoin de clarté.
La deuxième partie de sa déplorable existence est tout occupée parla question du retour éternel, du recommencement perpétuel des choses et des êtres. Sa folie aidant, il vit là, dans cette pensée « lourde et difficile », une explication globale du monde, une régénération stoïque, un nouveau rachat de l'humanité, une hygiène, une religion. . . , quoi encore .►^ La psychologie a étudié ce phénomène mental baptisé (( paramnésie » oii la circonstance, se dédoublant devant l'esprit, semble avoir déjà été vécue. Dans certaines affections cérébrales, la fréquence de cette illusion augmente. De là, sans doute, est née chez Nietzsche la conception du fameux a grand midi », qui marque l'apogée du recommencement, et du grand minuit, qui marque le point de départ d'un nouveau tour de la roue universelle :
Oh! homme, attention!
Que dit le minuit profond!
Je dormais, je dormais,
Du rêve profond, je suis éveillé...
Il y a quinze ans, cette tirade lyrique des douze coups de minuit faisait fureur et l'on croyait y discerner d'étranges beautés. C'était le bouquet du feu d'artifice de Zarathoustra, prophète des temps nouveaux. Aujourd'hui les baguettes retom-