DU COMMERCE ET DE L INDUSTRIE ALLEMANDS EN FRANGE, A LA GUERRE
Il est aujourd'hui de notoriété publique que r Allemagne avait soigneusement préparé la guerre qu'elle comptait faire à la France, non seulement dans ses états-majors, dans ses casernes et dans ses arsenaux, mais encore chez nous, sur notre propre sol. C'est cette préparation qui a permis à ses armées d'abord, après la bataille de Gharleroi, de gagner rapidement, par les vallées de l'Aisne et de l'Oise, la région de Paris, ainsi que l'avaient maintes fois annoncé ses écrivains militaires; ensuite, après leur défaite de la Marne, de s'incruster, dans les mêmes pays, autour de quelques points choisis comme pivots et soUdement installés et défendus à l'avance; enfin, (( d'administrer » selon la formule germanique, c'est-à-dire par la confiscation pure et simple, nos grandes cités industrielles du Nord. Depuis
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une quinzaine d'années, le grand état-major allemand préparait chez nous ses gîtes d'étapes et ses forteresses de fortune, à l'aide d'un système d'espionnage sédentaire, ou à poste fixe, qui demeure une des grandes nouveautés de la guerre de 191 4, au même titre que la multiplication des mitrailleuses, l'emploi de l'artillerie lourde et le système des tranchées. C'est exactement ce que j'avais annoncé dans mon volume r Avant-Guerre . Quelques mois plus tard, M. Louis Bruneau donnait à la Grande Revue, puis à la librairie Pion, un ouvrage remarquablement documenté et de pure constatation économique, intitulé r Allemagne en France. C'est à ces deux livres que je renvoie le lecteur désireux de connedtre complètement l'exposé de la question, avant les éclatantes confirmations de la guerre de 191 4, confirmations dont nous ne connaissons encore qu'une faible partie. Avant nous, à ma connaissance, n'avait guère paru, traitant le même sujet, qu'une étude singulièrement prévoyante de M. le sénateur Gandin de Villaine, dans le Correspondant, étude concernant les visées de la marine allemande sur le Cotentin et Cherbourg.
Je suis profondément convaincu que le sabotage de notre mobilisation entrait également dans les plans de notre prévoyant ennemi. La vigilance de notre état-major, averti à temps, a permis
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que toute une série de mesures administratives « d'extrême urgence », — ainsi qu'en font foi les télégrammes officiels, — empêchassent des malheurs irréparables. De ce côté, tout le nécessaire a été fait et bien fait. Nous en fournirons, chemin faisant, la preuve.
Jusqu'au 3 août iQid, un trop grand nombre de personnes demeuraient sceptiques quant à l'évidence de l'espion-envahissement allemand grandissant chez nous. Soit que la méfiance chronique leur fût, comme à beaucoup de nos compatriotes, un poids trop lourd; soit que l'intérêt du commerce et de l'industrie leur masquât celui de la Défense nationale; soit qu'il leur parût préférable, pour un motif quelconque, de fermer les yeux. Depuis que la réalité de l'avant-guerre allemande en France se fait jour de tous les côtés, les mêmes personnes, afin d'excuser une incurie civile sans égale et aussi la suppression de notre service de renseignements au ministère de la Guerre, allèguent une prétendue clause secrète du traité de Francfort, qui nous eût obligés à soutTrir en silence ce mal de l'espionnage. C'est là une amère dérision. Aucune clause, secrète ou non, du traité de Francfort ne pouvait nous infliger une servitude qui n'était pas encore, en 1871, dans les pensées du gouvernement allemand, qui ne commença guère à fonctionner que vers 1900, c'est-à-dire trente ans plus tard!
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Jusqu'à cette date, en effet, notre service des renseignements au ministère de la Guerre rendait les manœuvres d'avant-guerre, sous le couvert du commerce et de l'industrie, fort malaisées, sinon impraticables. C'est seulement lorsque cet obstacle lut levé, à la suite des campagnes que l'on sait, que l'Allemagne mit en usage, sur tous les points à la fois, le nouvel instrument de la guerre prochaine.
Par ailleurs, l'Allemagne, en 187 1, était si loin de prévoir l'importance future de nos gisements de minerai de fer qu'elle renonçait bénévolement à toute prétention d'acquisition territoriale de notre bassin de Briey, en Meurthe-et- Moselle. Elle dut le regretter amèrement plus tard. La valeur du bassin de Briey était déjà pressentie, dès cette époque, par plusieurs de nos métallurgistes et prospecteurs. Elle était ignorée de nos voisins et cette ignorance nous sauva. Comment, à plus forte raison, l'Allemagne aurait-elle pu deviner, en 1870, l'importance des mines de fer de Normandie, qui ne devait être reconnue que trente ans après ?
Enfin, en 1871, la plupart des puissantes sociétés industrielles et commerciales allemandes, qui, depuis, ont essaimé chez nous, n'avaient pas ombre d'existence. La marine de guerre allemande, protectrice de sa marine marchande et de ses échanges commerciaux, n'existait pas.
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Coloniale quant à nous, la politique du triomphant chancelier prince de Bismarck était anticoloniale qusuit au jeune empire. Cette opposition de vues avec son nouveau souverain, Guillaume II, fut une des principales causes de sa disgrâce. C'est dire que, dans la circonstance, le traité de Francfort a bon dos et que cette exphcation ne tient pas debout.
Le traité de Francfort étant, depuis le 3 août 191 4, dénoncé par le fait de guerre jusque dans ses clauses secrètes et la pubHcation intégrale de ce traité n'offrant, par conséquent, plus d'inconvénient, ce dernier et vain retranchement de mes contradicteurs de mauvaise foi se trouvera emporté du même coup.
La vérité, beaucoup plus simple, est qu'une fois débarrassé de notre service des renseignements, à une date qu'on peut fixer vers 1899- 1900, le gouvernement allemand procéda, par étapes, à une série de pesées méthodiques sur le gouvernement français, en vue d'obtenir les points d'appui de la prochaine invasion. Si je consulte les dossiers que j'ai pu réunir sur la question — un peu plus de cinq mille pièces — je vois que les tentatives pour imposer l'introduction des valeurs d'Etat allemandes à la Bourse de Paris commencent là, ainsi que l'établissement à Paris de sociétés à succursales multiples destinées à essaimer sur les provinces, ainsi que les pre-
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mières acquisitions de concessions minières, ainsi que beaucoup d'autres manœuvres tendant toutes au même but : l'implantation conquérante. De 1900 à 1914, l'Allemagne nous a traités comme une colonie sur laquelle on fait peser un joug de plus en plus dur. L'alerte de Tanger — 1906 — visait à affermir, par la terreur, les premières positions prises, à nous mettre désormais dans l'alternative de tout subir sans murmurer ou de recourir aux armes pour nous défendre. Dans les neuf années suivantes, l'espion- envahissement a procédé à pas de géant, avec une audace et, on peut le dire, un cynisme extrêmes.
La surpopulation allemande a sans doute été un facteur important de cet espion-envahissement ; mais un facteur dirigé et nullement spontané, comme l'ont soutenu quelques observateurs superficiels. D'abord l'émigration allemande en Amérique diminuait vers le même temps, ainsi qu'en témoignent les statistiques, dans des proportions permettant de croire à un mot d'ordre parti d'en haut. Ensuite, c'est en France que s'implantèrent, dorénavant, les chefs d'industrie les plus considérables et les plus déliés de l'entourage immédiat de l'Empereur, tels que M. Auguste Thyssen, le grand métallurgiste, ou M. BalHn, directeur de la compagnie de navigation Hamburg Amerika, ou M. Walther Rathenau, de V Allgemeine Elektricitdts Gesellschaft. C'est à
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la France que consacrèrent désormais leur activité commerciale des hommes comme ce baron de Pflugk, de la société chimique et photographique allemande Hélios, notoire chef d'espions dont je reçus la visite au mois d'octobre 191 2 et qui me déclai'a en souriant : « Nous autres Allemands, monsieur, sommes devenus la vermine du monde. Mais que voulez-vous faire à cela? Nous avons la force et le nombre. » En résumé, à partir de 1899- 1900, iio^s étions devenus le principal objectif de l'occupation allemande en temps de paix et cette occupation ne tendait pas à autre chose qu'à préparer celle par les armes. Mais, jusqu'au 3i juillet 191 4, quand on était amené par l'observation à constater cette vérité, on était taxé d'exagération ou considéré comme la victime d'une marotte patriotique. J'écris ceci, on peut me croire, sans nulle animo site, avec toute l'objectivité d'un mathématicien qui voit démontrée, par l'événement, l'exactitude de ses calculs. J'ajoute, à la décharge des négateurs de l'avantguerre, qu'il fallait être au centre de la question, comme j'y suis depuis quatre ans, pour admettre la systéiûatisation fantastique des menées allemandes dans notre pays. Afin de rendre cette systématisation plus saisissante et plus tangible, je procéderai synthétiquement, me mettant, dans les pages qui vont suivre, à la place de nos ennemis, leur empruntant leur optique spéciale
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et leur tour d'esprit quant à nous et quant à la guerre de conquête dont ils avaient admis, depuis quatorze ans, la nécessité.