QUELQUES EXEMPLES
La première objection qui se présente est ceUe-ci : « Est-il vraisemblable que des industries allemandes sérieuses et prospères aient poussé en France des ramifications dispendieuses, exigeant un grand rassemblement d'efforts et de soins, à seule fin de complaire au grand état-major? » Certainement non. Dans la plupart des cas, les choses ne se sont pas passées ainsi. Je ne vois guère que l'affaire de Diéleite, — visant à l'éta-
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blissement d'un Gibraltar allemand dans notre Gotentin, — et une autre qui aient été montées de toutes pièces en entreprises d'avant-guerre. En général, les autorités militaires allemandes se sont contentées, tantôt de guider, tantôt d'utiliser des établissements industriels et commerciaux, qui continuaient;, de leur côté, à poursuivre leurs intérêts purement économiques. Parfois ces autorités militaires déterminaient l'emplacement dune succursale ou d'un agrandissement. Très souvent elles intercalaient, tantôt un personnel de leur choix, comprenant des officiers ou sous-officiers allemands en activité ou en retraite, tantôt un directeur dévoué à leurs ordres. Le séquestre français imposé aux maisons allemandes en France a découvert avec stupeur des administrateurs non statutaires et révocables à volonté qui touchaient ainsi des appointements variant de quatre-vingts à cent mille francs par an, pour des besognes très peu absorbantes. Cette exceptionnelle rémunération récompensait évidemment des services non moins exceptionnels. Certains agents, en qui on avait une confiance particulière, passaient d'une maison de produits chimiques dans une autre de produits alimentaires, de celle-ci dans un atelier photographique, sous leur vrai nom ou sous un nom d'emprunt. On disait : (( Ces employés allemands sont des encyclopédies vivantes. Ils savent
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tout faire. Celui-là dirigeait des mineurs en Normandie. Il est maintenant dans les laines à Tourcoing. C'est d'ailleurs un gentil garçon, extrêmement serviable et laborieux. » Les patrons allemands avaient trouvé une désignation commode pour ces employés volants. Ils les appelaient des (( volontaires ». On sait maintenant en quoi consistaient ces « volontaires » .
J'en connais un, ancien mécanicien de la marine allemande, que j'ai suivi pour ainsi dire à la piste dans l'Oise, oii il séjourna plusieurs mois, puis à Paris, puis dans l'Est, où il tenait, à la veille de Ja guerre, un emploi fort modeste, peu en rapport avec ses capacités. J'ignore ce que la guerre a fait de lui, mais j'imagine qu'il doit avoir un grade important dans cette armée allemande, dont il préparait les étapes. Nommé en toutes lettres, il disparaissait ici pour reparaître là-bas sous un autre déguisement, donnant l'impression de jouer à cache-cache.
J'en connais un autre, agriculteur celui-là, qui se gênait si peu qu'il y a sept ou huit ans la Sûreté Générale, en dépit de sa condescendance vis-à-vis des étrangers, dut s'occuper de ses menées et signa contre lui un arrêté d'expulsion. Il vint à Paris, fit intervenir de puissants personnages, rapporter son arrêté d'expulsion et put désormais continuer son métier impunément. Car il n'était pas de meilleur sort pour un espion
sédentaire, à poste fixe, que d'avoir subi une enquête et d'en être sorti victorieusement. Gela équivalait pour lui à un blanc-seing.
J'en connais un troisième, officier de réserve de l'armée allemande, qui simulait une maladie de la moelle et un commerce de blanchisserie au voisinage d'un fort important de la grande banlieue de Paris. Il m'avait fait l'efiet d'un espion chef, d'une tête solide et rusée. J'ai su depuis que ce diagnostic était exact. Cette blanchisserie était bien son huitième ou neuvième avatar pour la seule région parisienne. Il pratiquait, celui-là, (( le commerce abandonné », laissant derrière lui des terrains en friche, des immeubles fermés, terrains et immeubles où l'on a déjà fait des découvertes impressionnantes et dont un mystérieux ami continuait à payer la location. Il jouait à merveille le rôle du mélancolique désabusé, de celui à qui rien ne réussit, et presque tout le monde s'y laissait prendre.
Sije faisais une étude psychologique sur l'aveuglement en matière d'espionnage, je dirais qu'il tient à trois causes principales : l'oubh, l'inattention et l'intérêt. Il est effrayant de constater qu'en une ou deux générations l'enseignement d'une aussi terrible guerre que celle de 1870 fut presque complètement perdu. Je pourrais citer des cas de localités, ayant souffert de l'espionnage en 1870, et laissant tranquillement se reformer
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chez elles un foyer d'espionnage, de 1910a 191 41 Avertis, les fils des vaincus de 70 hochaient la tête, commençaient à traiter de fables les récits qui avaient bercé leur enfance, acceptaient jusque dans leur intimité les successeurs de ceux que leurs parents avaient surpris en flagrant délit d'espionnage quarante ans auparavant. D'autres invoquaient cet unique argument que les Allemands paient bien et qu' « ils sont des hommes comme les autres » . La guerre de 1 9 1 4 est en train de montrer précisément qu'ils ne sont pas des belligérants comme les autres, qu'ils préparent à l'avance l'invasion. Mais à quoi bon récriminer? Tâchons seulenjent que la leçon, cette fois, se grave profondément dans les esprits et qu'elle soit inscrite dans des témoignages clairs et concrets, transmis eux-mêmes à nos descendants.
J'avais longuement insisté, dans l Avant- Guerre, sur l'installation à Monte reau, dans la contiguïté immédiate du pont de Moscou — sur lequel passe la ligne essentiellement stratégique Montereau-Flamboin — d'une succursale de la grande maison de produits chimiques et pharmaceutiques Merck, de Darmstadt. En Allemagne, cette maison Merck est une institution d'Etat, tant au point de vue de son importance scientifique — elle pubhe en quatre langues les Annales de Merck -— qu'à celui de l'intensité de sa fabrication et du nombre d'ouvriers qu'elle emploie.
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On aura une idée du rôle du pont de Moscou en temps de guerre quand on saura qu'à l'alerte de 1905 il a supporté le passage de plus de cent trains de munitions, près du double en 191 1, au moment d'Agadir, et plus du triple en août I9i4- En effet, il met en communication le réseau de Lyon avec celui de l'Est. J'étais tout spécialement renseigné sur les allées et venues des deux directeurs, Gruschwitz et Weiss, sur leurs relations avec d'autres installations allemandes en France, non moins suspectes que la leur, et sur certaines particularités de la forteresse industrielle qu'ils étaient parvenus à édifier en ce nœud vital de notre mobilisation et qu'ils perfectionnaient sans relâche.
L'usine — actuellement sous séquestre — occupe un terrain de 100 mètres de côté, longeant, d'une part, le talus du chemin de fer; de l'autre, le chemin de halage de l'Yonne; entouré, sur les deux autres côtés, par des terrains de culture qu'elle avait achetés depuis quelques semaines. Une palissade à claire-voie enclôt l'ensemble de la propriété. Sur le toit du bâtiment, construit contre le talus du chemin de fer, s'élève une disgracieuse guérite. Son but industriel paraissait être la protection de la partie supérieure d'un alambic à plateau, destiné à la rectification de l'alcool utilisé dans la préparation des glycérophosphates. En fait, c'était là simplement un
observatoire merveilleusement situé pour pouvoir, derrière les cloisons en partie vitrées, observer à perte de vue la ligne Montereau-Flamboin et la vallée de l'Yonne, jusqu'à son confluent avec la Seine. De ce poste de factionnaire, Gruschwitz et Weiss pouvaient et devaient attendre l'arrivée prévue des armées du Kaiser. Les dernières patrouilles allemandes ont, d'ailleurs, été capturées à Varennes, à i 800 mètres de l'usine. Ce qui n'était pas prévu, c'est que l'arrivée du général J offre barrerait la route aux Allemands sur le Grand Morin.
Il y avait, en outre, dans l'usine :
i** Une haute cheminée en briques, susceptible de recevoir des antennes de télégraphie sans fil.
2° Une force motrice dépassant 1200 chevaux, alors que les besoins de l'usine en plein travail n'auraient pu en utiHser qu'une centaine. (Ici, j'ouvre une courte parenthèse : cette disproportion entre la force motrice et les besoins de l'usine, trait commun à plusieurs installations allemandes, est une indication d'avant-guerre. Les ingénieurs et usiniers allemands, qui offraient cette commodité éventuelle à leurs troupes en campagne, comptaient rentrer dans leurs débours à la signature de la paix.)
3** Deux énormes dynamos.
l\° Une installation pour la fabrication de la glace.
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5° Des salles spacieuses, entièrement cimentées et libres de tout appareil.
L'organisation, très complète, de l'usine du Pont de Moscou permettait ainsi de l'utiliser comme atelier d'artillerie, comme génératrice d'électricité, comme poste principal de télégraphie sans fil.
J'ajoute que, en ces derniers temps, les directeurs avaient infructueusement tenté d'obtenir une voie de raccordement sur le chemin de fer et que les produits fabriqués dans cette usine étaient, pour la plus grande partie, réexpédiés directement en Allemagne.
Pendant la semaine de tension diplomatique de la fin juillet dernier, Gruschwitz et Weiss, très sobres de paroles en temps ordinaire, étaient devenus loquaces. Ils répétaient que la guerre était impossible, que le peuple allemand ne la voulait pas plus que l'empereur. Ils s'abstenaient de tout préparatif de départ. Ils envisagaient déjà l'obtention d'un permis de séjour, insinuant qu'ils mettraient volontiers à la disposition du service de santé militaire leurs aptitudes professionnelles pour la fabrication de médicaments utiles à l'armée ! Ce qui n'empêche qu'ils furent arrêtés le dimanche 2 août, à quatre heures du matin, et dirigés, sous bonne, escorte, vers un camp de concentration.
Dans un grand nombre de villes, notamment
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à Paris, à Lyon et à Marseille, ont été mises sous séquestre les succursales de l'agence de renseignements industriels et commerciaux Schimmelpfeng. Le fonctionnement de celle-ci, minutieusement exposé dans un chapitre entier de l'Avant-Guerre, était un véritable défi à la Défense nationale et au simple bon sens. Grâce à un ingénieux système de questionnaires — Qui êtes-vous ? — et de fiches étabUes d'après ces questionnaires, l'agence Schimmelpfeng avait composé un immense réseau de dossiers concernant les affaires commerciales et industrielles tle notre pays, les directeurs et sous-directeurs de ces affaires, leurs actionnaires et les familles de ces actionnaires, s étendant ainsi des civils aux militaires et pénétrant jusque dans la vie privée. J'ai eu entre les mains plusieurs de ces dossiers, communiqués — partiellement — à la clientèle, moyennant une faible redevance ou un abonnement qui ne représentaient pas le tiers des frais engagés. Ils permettaient à l'Allemagne de posséder une carte économique de la France absolument complète et notamment de supputer, à un sou près, les « possibilités financières » de telle ou telle région. En effet, les fiches de renseignements, collationnées dans des cartons, étaient groupées par villes. Le simple dépouillement d'un de ces cartons, de la taille d'un petit Larousse, donnait en une heure le moyen d'évaluer les ressources détaillées d'une
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ville de 20000 habitants. Or les doubles des renseignements recueillis de cette façon étaient immédiatement transmis à la maison centrale à Berlin et par elle aux autorités militaires. Il y avait là une application à l'espionnage du système de fiches anthropométriques imaginé par notre illustre Bertillon.
Chaque branche du commerce, de l'industrie, de la production agricole, des extractions minières, de la prospection du sous-sol faisait l'objet d'une enquête approfondie et exacte portant sur :
i" Le lieu : la» description minutieuse de la région, de son climat, de ses moyens de communication, de sa population, de ses ressources pécuniaires , de sa teneur en éléments autochtones et étrangers, de ses représentants au Parlement, de leur situation de fortune et de leur entourage.
2^ Le nombre d'ouvriers et d'employés que comportait tel commerce, telle industrie; leurs aptitudes, leurs salaires.
3** Les frais généraux.
4** Le mode de fabrication, d'extraction, les procédés mis à l'étude, etc.
5° La production journalière, mensuelle et annuelle, les hauts et les bas, la courbe, en un mot, de cette production.
6** Les matières premières.
7° Les marques de fabrique.
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8** Le prix de revient et le prix de vente, etc.
Je laisse à penser l'usage qui a été fait de ces documents, au cours de la présente guerre, par les Allemands, dans les villes et départements envahis. Voici, par exemple, quelques renseignements sur ce qui s'est passé à Reims, d'après le récit qu'un témoin a fait à l'un de nos confrères de province les plus distingués, M. Joseph Orsat; il en ressort que l'objectif allemand contre Reims était moins stratégique qu'industriel.
Les Allemands s'étaient livrés dès longtemps à des investigations précises touchant l'industrie des tissus de laine qui sont une spécialité de Reims : « Il leur fallait donc — dit M. Orsat — viser à ruiner cette suprématie, non sans avoir pris toutes les mesures utiles à son transfert ultérieur en Allemagne... Les événements ont bien prouvé que la préparation était de longue date. Le répertoire topographique des usines, des habitations particulières des fabricants et des cités ouvrières était si exact que pas une seule bombe ne manqua son but. »
Dans les usines, les pillards avaient fait un tri méthodique. Dans les bureaux, les livres-répertoires de clientèle, les devis, dessins, modèles et autres étaient emballés et expédiés aussitôt en lieu sûr : a Des ingénieurs et dessinateurs allemands prenaient des copies et descriptions des machines et du matéi'iel de fabrication. » Les
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coffres-forts étaient éventrés, les livres de comptabilité arrosés de pétrole et incendiés. On avait prélevé dans les magasins « des ballots entiers de marchandises déjà manufacturées, modèles tout prêts pour l'imitation de demain » . Il en fut ainsi expédié plus de cent wagons vers les centres de fabriques rhénanes. La disparition de leurs hvres de commerce ne permettrait même pas aux fabricants rémois d'établir leurs bordereaux de créances, de sorte que les voici à la merci de la bonne foi de leurs débiteurs. Quant aux cités ouvrières, elles furent méthodiquement anéanties, « avec une précision mathématique ». Le témoin conclut : (( Quant aux moyens d'investigation des Allemands, ils revêtaient toutes les formes. Qu'il suffise de dire que nous dûmes, à Reims même, fusiller plus de soixante-dix espions, résidant en ville, découverts dans tous les métiers, dans toutes les classes sociales, sous tous les travestissements imaginables. »
Cette guerre aux usines, méthodiquement poursuivie par les Allemands, grâce aux renseignements que leur fournissait entre autres, la Schimmelpfeng, aura été, je le répète, une des grandes innovations de la campagne actuelle. Au cours d'une suite de conférences concernant l'avant-guerre, donnée par moi depuis trois ans dans plus de quarante villes de France, j'avais èti l'occasion d'en exposer à deux reprises le plan aul
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Rémois. Certains d'entre eux ont bien voulu s'en souvenir. Leur ville était en elTet parmi les plus menacées, parmi les plus envahies. Elle fourmillait littéralement d'espions et de femmes suspectes. Le trafic de ses fameux vins, dont les Allemands sont particulièrement friands — on s'en est rendu compte au cours de la bataille de la Marne — favorisait cet état de choses. C'est ainsi que s'était édifié, récemment, sur les plans d'un architecte allemand, Paul Bonaltz de Stuttgard, la forteresse industrielle Henkell de Bie^ brich Wiesbaden. Situés entre le parc d'artillerie, les casernes Drouet d'Erlon et de Neufchâtel, le champ d'aviation militaire, les magasins de fourrages miUtaires, les lits militaires et enfin les docks de concentration militaire, les entrepôts Henkell occupaient le nœud vital et stratégique de Reims. De leurs fenêtres, les employés pouvaient surveiller tous mouvements de trains miHtaires sur les trois directions de Reims à Châlons, à Charleville et à Laon! Les Allemands, jusqu'à la guerre, étaient à Reims comme chez eux. Ceci ne les a pas empêchés de témoigner, de la façon que l'on sait, leur reconnaissance à la malheureuse ville qui les avait trop aveuglément accueiUis. Il semble même qu'ils y aient apporté une rage de bombardement — mais d'un bombardement électif — proportionnelle aux espérances de conquête totale que cet accueil en temps
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de paix leur avait fait concevoir. Il entra de la déception dans leur fureur.
Aux dernières nouvelles, les trois villes contiguës de Lille, Roubaix et Tourcoing, occupées par l'ennemi, étaient administrées par des gouverneurs allemands choisis parmi les commerçants et industriels établis dans la région depuis plusieurs années :
Lille, par un certain Koppel, officier allemand, récemment industriel à Fives-Lille; celui-ci n'aurait d'ailleurs que le nom de commun avec la maison Orenstein et Koppel, Arthur Koppel, laquelle avait envahi l'ancienne maison française Decauville aîné — wagonnets et tracteurs automobiles.
Roubaix, par un certain Nurnberg, fort connu, paraît-il, de tous les Roubaisiens au milieu desquels il séjournait.
Tourcoing, enfin, par deux officiers allemands, MM. Otto et Kastein, les lainiers bien connus de la rue de Ghanzy. Ces deux derniers avaient quitté Tourcoing dès la fin de juillet. On m'a rapporté ce détail qu'ayant fait de mauvaises affaires, il y a une dizaine d'années, ils s'étaient relevés grâce au concours de divers industriels de Tourcoing et de Roubaix. Ceux-ci sont aujourd'hui payés de retour !
A Yitry-le-François, une mention spéciale doit être accordée aux frères Maximilien et Albert
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Falk, sujets allemands, aujourd'hui sous séquestre, et détenus par l'autorité militaire. Car, de même que Creil, dans le département de l'Oise, Vitry-le-François, dans la Marne, devenait peu à peu une colonie allemande et les préparatifs d'avant-guerre s'y accomplissaient presque ouvertement. Toujours est-il que, les Allemands arrivant à Vitry-le-François, leur officier, après s'être assuré de la personne de plusieurs notables, demanda incontinent : « Oij sont les Falk.^ » Lorsqu'il apprit qu'ils étaient en lieu sûr, il entra dans une violente colère et menaça de faire passer par les armes ses otages. Seule, la crainte des représailles vis-à-vis de ses précieux Falk le maintint. Mais ceci prouve, une fois de plus, que l'ennemi possédait Je recensement exact et nominal des agents postés par lui sur notre territoire. Il y a deux ans, un horticulteur de Gorbie engageait un chef jardinier, se disant Luxembourgeois, d'une grande compétence, très habile, sobre, ne s'absentant que deux fois quinze jours par an, pour aller voir sa famille. On le trouvait bien un peu distingué pour son emploi, mais son contact n'en était que plus agréable, ses services n'en étaient que plus appréciés. C'est la guerre, l'invasion. Les Allemands arrivent. Ils sonnent à la porte de l'horticulteur : « Attendez, dit en allemand le jardinier chef, que j'aille revêtir mon uniforme. Il est dans ma cantine, au premier. »
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Il était lieutenant de uhlans et avait fait venir secrètement sa tenue depuis un mois. Il riait de la stupeur de son patron et des voisins : « N'est-ce pas que vous ne vous étiez douté de rien? »
L'histoire des champignonnières de Soissons, auxquelles s'accrochèrent solidement les armées du Kaiser, lors de la retraite de la Marne, mériterait, à elle seule, un chapitre*. Ces champignonnières étaient aménagées à l'avance en vue d'une guerre de tranchées ; aes munitions y avaient été déposées depuis six mois, uiseni les uns, depuis un an, disent les autres; et elles étaient, en tout cas, abondamment pourvues de provisions. A Rethel, une usine que j'avais signalée, comme une fabrique à brevet allemand, où les Allemands avaient su conserver des accointances suspectes, avait accumulé, dans ses immenses halls, des ressources de toute sorte. Lors de l'occupation, le quartier général allemand s'y installa. On pourrait énumérer, dès maintenant, des centaines de cas semblables, petits ou grands, sans compter tous ceux qui demeurent inconnus ou mal connus et qui ne seront révélés qu'à la fin de la guerre. Mais aucun patriote ne me contredira si j'affirme
I. Le plan de ces champignonnières avait été relevé par les soius d'un espion connu, Hermann von Mumm, marcliand de ctiampagne et propriétaire d'une écurie de course». Voir plus loin.
qu'un pareil état de choses — dont on avait été prévenu à temps et auquel on aurait pu et dû remédier — a rendu leur tâche particulièrement difficile à nos armées et a facilité, au contraire, grandement l'invasion, puis l'incrustation de l'ennemi. Il est très inutile de récriminer, mais il est très utile de tirer les leçons, toutes les leçons, de cette terrible guerre".
Cette guerre était ainsi préparée, parce qu'elle devait être, dans la pensée des Allemands, une guerre scientifique et technique, où les spécialistes auraient leur rôle au même titre que les militaires. C'est en vertu de ce plan, méthodiquement suivi, que les armées allemandes en campagne sont accompagnées de chimistes, de physiciens, de mécaniciens, qui donnent leur avis, et un avis écouté, sur la nécessité de conserver, d'utiliser ou de détruire et d'anéantir telle ferme, telle usine, tel chantier, tel dépôt, tel magasin, tel commerce, tel stock. Nos ennemis ménagent chez nous, depuis le début de septembre, non seulement ceux qui leur ont, au cours d'une quinzaine d'années, donné des gages d'une soumission totale, non seulement les marchandises portant la marque « made in Germany », mais encore telle ou telle branche de fabrication spéciale dont ils ont besoin pendant roccupation. Ils détruisent, au contraire, systématiquement, tout ce qui pourrait ultérieurement
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leur faire concurrence, tout ce qui, repris par nous, servirait à notre réapprovisionnement. Ce choix est minutieux et fait en connaissance de cause. C'estàceteffetquele célèbre chimiste Emile Fischer, surnommé « le Berthelot allemand », un des signataires de l'appel des quatre-vingttreize intellectuels, accompagne le grand étatmajor. Cet homme multi-millionnaire, nanti, chargé d'honneurs et de prérogatives, accepte de tenir cet emploi d'expert en confiscations et en destructions. Il a sous ses ordres une troupe d'élèves, — copieusement exploitée d'ailleurs par lui en temps de paix, — qui l'aident dans sa malhonnête et sauvage besogne * I
Depuis quinze années environ, dans chaque branche industrielle, un technicien allemand était chargé, par le cabinet de l'empereur, de suivre en France les mouvements de telle usine pouvant être utile en vue de la guerre ou en temps de guerre, de s'y insinuer, si possible, à l'aide de capitaux allemands, d'éliminer les capitaux français par échelons progressifs, en un mot de germaniser l'aiSaire. Quand cette usine avait des concurrentes sur des points du territoire français inaccessibles, ou peu accessibles, en cas de guerre, aux armées allemandes, ordre était donné de supprimer ces concurrents gênants, de