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monopoliser l'industrie en question, de telle sorte que son occupation par l'Allemagne, au moment de la guerre, privât notre pays de toutes les ressources dépendant de ladite industrie. C'est là une forme de sabotage raffiné dont il y a plusieurs exemples et dont heureusement la Défense nationale n'a pas eu trop à souffrir. Mais s'il suffisait de penser à tout pour être vainqueur, les Allemands eussent été vainqueurs, car ils n'avaient presque rien omis pour joindre la ruine à l'écrasement ^

Non seulement l'ennemi possédait le recensement de ses agents d'avant-guerre campés chez nous, mais il les faisait surveiller et contrôler par notre propre police ! Voici comment : le consulat allemand, à Paris ou ailleurs, envoyait à la préfecture de police, sous les prétextes les plus divers, une demande d'enquête sur tel ou tel de ses agents. Obligeamment, la préfecture enquêtait et adressait au consulat un rapport, duquel il résultait que le nommé X. . . était, depuis telle date, employé dans telle usine, dans telle maison de commerce, qu'il menait tel genre d'existence, qu'il avait telles relations, etc. Au jour de la déclaration de guerre, plus de trois cents de ces

I. On a attribué, non sans vraisemblance, la pointe en V des armées allemandes dans la région de Hoye, après la bataille de la Marne, à la volonté d'occuper les célèbres usines de SainthGobain, utiles notamment à la production de Tacide sulfurique. C'est Emile Fischer qui régla lui-même cette occupation.

deiïiandes se trouvaient en cours à la préfecture de police. On m'affirme qu'elles ont été détruites depuis.

Les Allemands et les Autrichiens étaient accueillis par nos administrations à bras ouverts. La Société anonyme « française » d'huile de graissage Stem Sonneborn fournissait exclusivement les automobiles de notre armée et s'en vantait dans un prospectus oii il était déclaré qu'elle avait obtenu cet avantage sur trente-deux concurrents. Elle fournissait aussi l'arsenal de Tulle, la préfecture de la Seine et la marine de guerre. Sa maison mère était d'ailleurs à Hambourg (21 à 26 Werjstrasse) et la plupart de ses administrateurs étaient Allemands. Une trentaine de maisons industrielles allemandes, dans les branches les plus diverses, étaient à peu près dans le même cfis. Cependant qu'au contraire le gouvernement allemand, à l'aide d'un matériel d'usine qui était sa propriété, fabriquait lui-même, avec son charbon, le carburant — Sooooo hectolitres de benzol par an au minimum — destiné à l'armée allemande. Ce simple parallèle en dit long sur la diflérence de préparation à la guerre dans les deux pays.

Un des exemples les plus frappants de cette confiance, que je ne parviens pas encore à m'expliquer, était fourni par la menace sous laquelle vivait, entre autres, la gare de Délie, du

fait de lŒsterrelsche Pelroleuni Acllen (Jesellschaft. Cuves de pétrole situées en contrehaut, — car l'usine autrichienne dominait la gare, — canalisation souterraine, rien n'y manquait. Par-dessus le marché, cette société fuyait les interrogations des annuaires, et il était impossible d'obtenir le moindre renseignement sur son compte, si ce n'est qu'elle vendait son pétrole lo centimes meilleur marché au litre que les maisons du syndicat des pétroliers. Elle est aujourd'hui sous séquestre, mais au moment de la mobilisation, elle exigea une surveillance spéciale, amplement motivée, comme on voit. 11 est fort remarquable, d'ailleurs, — et c'est un point sur lequel le général Cherfils a souvent insisté dans ses remarquables notes quotidiennes, — que ladite surveillance ait été maintenue aussi stricte en tous les points stratégiques du territoire, depuis le début des hostilités. Cette mesure, comme dit le général, honore notre prudence, mais flatte moins notre prévoyance. Elle nous dicte, pour l'avenir, une conduite difierente.

Nous avons maintenant de hideux détails, — dans lesquels il me sera impossible d'entrer, — sur les scènes d'orgie qui se sont déroulées à Creil, au moment du passage des Allemands. La plupart des officiers et sous-officiers teutons qui s'y signalèrent occupaient des emplois importants dans les usines allemandes groupées, très

intentionnellement, autour de la gare ou aux portes de la ville, notamment à la Compagnie générale d'électricité, — brevets Siemens- Schuckert, — et à l'usine du Tremblay, filiale de la maison-mère de Hoëchst. Dans les villages avoisinants, à Nogent-les- Vierges et à Villers-Saint- Paul, les espions allemands fourmillaient. L'ennemi se comporta là, pendant quelques heures, comme chez lui et il trouva, dans la basse populace, les plus abominables connivences. C'est qu'en efiet, — et j'y insiste, — les Allemands apportaient avec eux, avant la guerre, aux points oii ils se trouvaient en nombre, à leurs centres de rassemblements, à ce que j'appellerai leurs enclaves, une corruption systématique, elle aussi. Ils avaient là leur clientèle, leurs hommes à eux, leurs créatures recrutées dans la he de la population, qui leur rendirent, au moment de leur marche en avant, de signalés services, sous toutes les formes. Quand tout sera fini, il y aura lieu de dresser une table complète et méthodique de ces ingénieuses modalités de l'espionnage selon les régions. La vallée de l'Oise y tiendra une place importante. Cela était prévu, cela était annoncé trait pour trait, point pour point, — j'en sais quelque chose, — et il est inexplicable qu'on n'ait point pris, dès le i" août, là comme ailleurs, les précautions faciles et nécessaires. Le fait que l'avertissement venait d'un adversaire

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déclaré du régime ne justifie point, pour Creil en particulier, cette négligence. L'autorité militaire française, à défaut de l'autorité administrative, a sévi depuis sans doute et justement; mais le mal était fait.

Je ne reviendrai pas ici sur la longue discussion, poursuivie dans la presse, dans r Avant- Guerre et jusqu'au Parlement, au sujet de la Société industrielle de produits chimiques de La Motte-Breuil , que je soutenais, depuis trois ans, être une filiale de VElektron de Griesheim Bitterfeld et que d'autres déclarent indépendante de cette firme allemande. Au moment où j'écris, la question est encore en litige. Je n'insisterai donc pas.

De même, me garderai-je de commenter le télégramme officiel suivant, dont je possède plusieurs originaux, adressé par les préfets aux maires de soixante-dix-huit départements, à ma connaissance, dès le quatrième jour de la mobilisation : Extrême urgence. Je vous recommande précisément de faire détruire complètement, immédiatement, toutes les affiches des bouillons Kub placées le long des voies ferrées et surtout aux abords des ouvrages d'art, viaducs, bifurcations. Ne mettez aucun retard dans l'exécution de cet ordre, même sur les propriétés privées. Dans ses intéressantes Notes de province, parues au Correspondant récemment, M. George Fonsegrive a

marqué l'impression profonde produite^à travers le pays par cette précaution in extremis des autorités contre les criminelles menées de l'Avant- Guerre.

Ce télégramme ajoute une lumière officielle à l'enquête, sur l'accusation d'espionnage, d'un procès actuellement en cours, ordonnée par un jugement du Tribunal civil de la Seine, en date du 22 juillet I9i3; il ne saurait être question ici de préjuger le résultat de cette enquête. Je noterai seulement que, par une circulaire du début de décembre 191 4, le Préfet de la Seine renouvela aux afficheurs de la ville de Paris l'ordre de détruire, dans le plus bref délai, les panneaux pignons de la publicité Kub.

Le dossier complet concernant Maubeuge ne pourra être publié qu'après les hostilités. Je puis dire néanmoins, dès aujourd'hui, qu'il y a deux ans environ, averti de ce qui se tramait en cette région, j'y envoyai un de mes collaborateurs, chargé d'enquêter sur place. Il en revint abondamment documenté et le résumé de ses observations parut en deux articles de r Action française. Néanmoins l'événement a prouvé qu'ici comme ailleurs la réaUté était fort au-dessus de nos prévisions.

Quant à la région de Saint-Mihiel, le Times a constaté après moi qu'il y a deux ans, une société allemande, formée pour la fabrication des

produits chimiques, avait loué, pom* cinquante ans, un important terrain situé à proximité de la ville. Elle y construisit de grands bâtiments, dont le plancher, de 260 mètres de long sur 3o de large, était fait en ciment armé. Puis, prétextant des difficultés financières, — artifice très employé, — elle se déclara en dissolution. Les travaux furent interrompus. Le plancher en ciment armé demeura intact. Or ces plates- formes ont été utilisées pour la mise en batterie des obusiers de 420, qui eurent raison des ouvrages du Camp des Romains et, de là, bombardèrent ensuite Lérou ville et Sampigny, d'ailleurs sans succès.

Lorsque parut mon exposé de l'espionnage méthodique allemand en France, — où un chapitre était consacré aux fermes allemandes dans l'Est, désignées par leurs noms, — je reçus un grand nombre de confirmations et de renseignements complémentaires. On me reprochait d'avoir été trop succinct. Le fait est que, dans la Woëvre, notamment, le rôle des fermiers, garçons de ferme et simples agriculteurs espions a dépassé ce qu'on peut imaginer. Non seulement ils hébergeaient et guidaient l'ennemi à travers ces marécages boisés, dont les cartes les mieux faites ne donnent qu'une faible idée : mais, pen-

dant les engagements, ils abondaient en ingénieux stratagèmes afin de diriger le tir de l'artillerie. Une foule d'entre eux, saisis sur le fait, furent passés par les armes. D'autres réussirent à s'échapper. On dut prendre le parti, à un moment donné, de faire évacuer, dans ces régions, les fermes et villages à 10 kilomètres à la ronde. L'autorité administrative, prévenue depuis le mois de mars 191 3, avait eu cependant toutes facilités pour mener son enquête particulière et procéder ensuite aux mesures d'assainissement qui s'imposaient. Si j'en crois les récits des combattants, il n'est presque pas une des fermes suspectes de la Woëvre qui n'ait donné lieu pendant la guerre à un incident d'espionnage allemand, suivi ou non de l'exécution du coupable, et beaucoup d'autres fermes, omises ou ignorées par moi, furent le théâtre de drames analogues. La constatation en est devenue banale.

C'est en prévision de ces faits que j'écrivais dans ï Avant-Guerre : (( Nos voisins attachent en ce moment une importance capitale à ces domaines, généralement bien placés, qui deviendront, au moment de la mobilisation, autant de fortins allemands en terre française, où s'instruisent, en attendant cette heure critique, des guides et des éclaireurs de premier choix. » Il suffisait, ce que j'ai fait, de noter, sur les cartes d'état-major, les fermes suspectes en question

pour remarquer qu'elles étaient situées le long des lignes de l'invasion future, qu'elles la jalonnaient littéralement. La plupart d'entre elles possédaient dans leurs caves le téléphone avec les postes-frontières allemands. Au mois d'octobre dernier, une ambulancière française, emmenée en captivité, relâchée depuis, dut attendre, dans un de ces postes, un convoi de prisonniers. La maladresse d'un sous-officier la fit entrer dans une pièce remplie d'appareils téléphoniques, sur chacun desquels était inscrit le nom allemand d'un village français. Elle en déchiffra ainsi une vingtaine, qu'elle reconnut fort bien; c'étaient les têtes de Hgnes de nos fermes d'espionnage. Quelques minutes après, un officier allemand, pénétrant à son tour, expulsait violemment la pauvre dame de cette chambre d'observation ^

I. J'ai reçu d'un de nos vaillants amis, qui se bat quelque part dans la Meuse, une lettre dont j'extrais le passage suivant :

En tout cas, je suis en mesure de vous garantir l'absolue sincérité du tragique récit suivant que je tiens d'officiers.

Au début de la guerre, fin août, lors de notre première invasion en pays annexé, nos troupes passent près d'un vaste groupe de bâtiments, moitié ferme, moitié château, dans une vallée boisée. Les Boches, depuis deux jours, disparaissaient si vite qu'on perdait presque le contact : c'était la galopade, non sans quelque méfiance. Sur le seuil, le maître de la demeure, très chic, flanqué d'un nombreux domestique en smoking livrée clair, acuueille nos soldats. On l'interroge sur la proximité possible de l'ennemi dans ces bois, là-bas, qui Jerment l'horizon. Il rit de bien bon cœur. « Les Boches? Partisl Envolés! Dans les bois? Pas plus que sur la main ! Il y est allé ce matin même! » Les larbins approuvent en souriant. En avant!

Partout, dans la Woëvre, nos troupes en campagne ont découvert de grandes poutrelles en ciment armé, quelques-unes enduites de rouille, semées à profusion par les champs, par les bois, sur les bords des rivières. Ces poutrelles étaient, de longue date, destinées par l'ennemi à rétablir les ponts que nos pontonniers auraient coupés sur la Meuse.

Et l'on tombe dans une formidable embuscade du gros de l'armée retranché dans des positions dès longtemps Jortifiées. Cest la surprise, le début, sur ce point du front, de la grande reculade...

Et lorsqu'on repasse, pensant s'y accrocher pour tenir un peu, sur le château laissé en arrière, le matin, on le trouve transformé en une vraie petite forteresse d'où, le maître et les valets font le coup de feu sur nos soldats en fuite.

Or, ce ehâteau-ferme, c'est Martincourt dont vous parlez aux dernières pages de l'Avant-Guerre .

On lit dans V Avant-Guerre, page a 39 :

Un de mes correspondants attire mon attention sur la situation toute particulière du château-jerme de Martincourt, situé, celui-ci, en pays annexé, mais à une portée de fusil de la frontière et de la foret de Parroy (consulter la carte d'état-major). Martincourt appartient à un propriétaire prussien qui y entretient, comme culti' valeur (?) des vétérans de l'armée allemande parmi lesquels DES sous-OFFiciERs, AU NOMBRE d'une TRENTAINE. Ccs vétéruns circulent jréquemment et librement dans le pays français et notamment en forêt de Parroy. Ils seront, en cas de guerre, d'excellents guides à travers ces bois très marécageux, impraticables sans leur concours à une armée d'invasion.

Or, la forêt de Parroy permet d'arriver jusqu'à Lunéville, en deux heures, à cheval, et de' surprendre cette importante garnison (2' division indépendante de cavalerie, 2* bataillon de chasseurs). La connaissance de cette forêt permet en outre d'amener des troupes, au besoin de l'artillerie de siège, à deux kilomètres nord-est du Jort de Manonviller, lequel couvre notre voie ferrée rf'Avricourt-Nancy et constitue le seul ouvrage avancé à l'est de Toul.

Au cours d'une tournée en automobile le long de la frontière, que j'avais eu l'occasion de faire, dix-huit mois environ avant la guerre, on m'avait montré plusieurs de ces fermes allemandes, situées tantôt dans le voisinage d'un fort, tantôt à l'intersection de plusieurs routes, et destinées visiblement à toute autre chose qu'à la culture. La plupart de ces suspects se donnaient comme des annexés. Mes accusations directes et nominales ayant été reproduites dans les journaux locaux, aucun d'eux ne m'adressa la moindre rectification. Encore plus que pour les forteresses industrielles allemandes installées en France, leur mot d'ordre était évidemment de garder le silence et avant tout de se maintenir. Ce fut là une des raisons qui me firent admettre la proximité de la guerre. Les dernières dispositions étaient prises. L'état-major allemand désirait n'y rien changer, même dans le personnel d'espionnage agricole. C'est qu'en effet la connaissance de lieux aussi sauvages et enchevêtrés que la Woëvre ne s'improvise pas. Il faut y être établi depuis plusieurs années à poste fixe pour posséder à fond les chemins et les sentes. L'affaire du « ravin de la Cuve », à Mars-la-Tour en août 1870, — oii tant de soldats allemands trouvèrent la mort par surprise, — avait montré au gouvernement impérial la nécessité de bons guides, en cette région traîtresse d'entre Meuse et Moselle.

i8o HORS DU JOUG ALLEMAND,

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