ÉTABLISSEMENTS TABOU, PERSONNES RECOMMANDABLES
Les Allemands, qui ne brûlaient pas leurs espions et agents en France en temps de paix, ne les ont pas brûlés davantage au début de la guerre, alors que leur marche, de la frontière du nord à Meaux puis à Reims, leur faisait traverser des régions industrielles occupées par leurs complices. Les armées d'incendiaires et de pillards ménageaient soigneusement les demeures particulières et les établissements appartenant à leurs compatriotes ou à des amis de leurs compatriotes* C'est ce que le Temps a appelé, d'une formule assez heureuse, les « Etablissements Tabou )). Les logis en question étaient signadés à la bienveillance de l'ennemi par des inscriptions telles que celles-ci : Bitte schonen 2.3â — prière de ménager; 2*" compagnie du 34** d'infanterie.,. Bitte dos haus zu verschonen — prière de ménager la maison... Gute leate, bitte schonen — Bonnes gens, prière de ménager.., Gute leate, nicht pliindern — Bonnes gens, ne pas piller... Ces inscriptions, mises à la craie par les fourriers chargés de préparer les logements, et mises en connaissance de cause, figurent encore maintenant soit sur les portes, soit sur les volets d'immeubles qui restent seuls debout, au miheu
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d'autres totalement détruits. Je sais que, dans plusieurs localités, un exact relevé est fait de ces immeubles épargnés. Il permettra ultérieurement d'établir la liste de ceux qui étaient plus ou moins de connivence avec l'envahisseur. Ainsi de sérieuses sanctions pourront être prises et d'utiles confirmations établies.
Car il est très certain que les Allemands, gens tenaces, n'ont nullement renoncé à maintenir le contact avec leurs créatures et les intermédiaires dont ils disposaient sur notre sol avant la guerre. Je n'en veux comme preuve que cet extrait récent des Communications du comité de guerre de l'imdustrie allemande, bulletin édité à la fois par V Union centrale des industriels allemands et par la Ligue des industriels allemands. Rien ne peut donner une plus complète idée de l'audace et de l'entêtement de ce peuple « sans vergogne )), comme disait Schopenhauer : « Une personne de confiance, qui surveillera elle-même, sur les lieu et place, qui discutera avec les séquestres, qui prendra soin des magasins et locaux commerciaux, etc., et qui maintiendra les rapports entre les intéressés en Allemagne, d'une part, et les autorités françaises, les créanciers et les débiteurs et surtout avec les séquestres, d'autre part, sera donc d'une grande utilité. Le comité de guerre de V industrie allemande est en mesure d'indiquer, sur dem£Lnde, des personnes recommandables dans ce but. »
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En d'autres termes, l'ennemi a conservé chez nous, en pleine guerre, un personnel à sa dévotion. Où ce personnel est-il recruté ? Je n'hésite pas à répondre, après enquête : chez les naturalisés « à la Delbriick », que cette naturalisation, — de fraîche ou d'ancienne date, — soit directement française ou suisse, hollandaise, américaine (du nord pu du sud). Pendant que nos soldats combattent, avec l'héroïsme que l'on sait, de la mer du Nord à l'Alsace, pendant que nos plus riches départements du Nord et de l'Est sont mis à sac par l'Allemand, celui-ci se flatte de maintenir encore chez nous ses positions antérieures et de faire franchir, sans trop grand dommage, ce mauvais pas à ses maisons de commerce et d'industrie en France. Il n'imagine pas une minute que nous puissions user de légitimes représailles.
Il serait très intéressant de connaître nominativement tous les membres de ce Comité de guerre de r industrie allemande, qui fonctionne avec une si sereine confiance en notre candeur économique et politique. On m'a cité, comme en faisant partie, MM. Ballin, de la Hamburg Amerika; Thyssen, le métallurgiste bien connu; Rathenau, de VAllgemeine Elektricitàts Gesellschajt. Je vois donc, ayant étudié la question d'assez près, quelles sont les « personnes recommandables » chargées ici de leurs intérêts. Il est bien clair que
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nous avons aflaire à des naturalisés àlaDelbriick, lesquels ont fait des pieds et des mains pour conserver leur poste ou du moins sauver la face. Le lecteur me croira-t-il si je lui dis que la liste des démarches de toute sorte, et de la plus rare impudence, accomplies par ces Franco-Allemands, depuis les premières ordonnances de séquestres jusqu'au moment oii j'écris, tiendrait avec peine dans un Bottin du format Didot? Cette autre guerre se poursuit sous la guerre, avec un réseau de stratagèmes et de ruses qui défient l'énumération. Je crains bien que, sur ce terrain-là, nous ne soyons pas de taille et que nous ne nous ménagions de rudes déconvenues pour l'avenir. C'est qu'infiniment mieux doués que les Allemands dans les branches mêmes — les produits chimiques par exemple — où ils se croient passés maîtres, nous ne disposons pas des ressources d'Etat qu'ils possèdent, nous n'avons pas un Comité de guerre de Vindastrie française, pourvu de subventions abondantes et capables d'agir à Berlin ou à Hambourg, pendant nos campagnes militaires .
Au résumé, les Allemands et les Autrichiens, — c'est tout un, au point de vue qui nous occupe, — ont attribué un rôle différent à leurs compatriotes étabUs en France, selon que ces compatriotes étaient ou non naturalisés (( à la Delbriick ». Les non naturalisés ont reçu
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l'ordre de joindre leurs corps dès le premier jour et de guider chez nous les armées d'invasion, en mettant leurs connaissances topographiques, locales et techniques, à la disposition des autorités militaires. Quelques-uns des naturalisés, — parmi les plus récents, les moins sûrs, — ont reçu un ordre analogue. Mais les plus anciens et les plus importants parmi les naturalisés, ceux dont les relations étaient en conséquence les plus solides et les plus étendues, ont reçu mission, au contraire, de demeurer sur place à tout prijt et de défendre du dedans le commerce et l'industrie de leurs véritables nationaux. Cette répartition des besognes, surveillée et encouragée de loin par un comité technique, peut être considérée comme le chef-d'œuvre de la préparation germanique. Je pourrais citer telle usine allemande de lampes électriques, la Osram, contiguë à l'arsenal de Puteaux par exemple, oii le chef comptable von Oppel et le directeur technique Hugo Arndt font actuellement campagne contre nous, cependant que l'administrateur, Autrichien naturalisé, est demeuré tranquillement à Paris, a même obtenu un emploi dans nos services automobiles ! Ne vous étonnez pas, après cela , si des fuites se produisent ici ou là, ou si d'étranges rumeurs, optimistes ou pessimistes, également mensongères, courent tout à coup dans le public. Les « personnes recomman-
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dables » ont passé par là. La bataille de la Marne, celle de l'Aisne, celle de l'Yser ont prouvé que nous savions vaincre. Il reste à montrer que nous savons profiter de la victoire. Ce n'est pas le sens de l'organisation qui manque en cette heure si grave, si déterminante — et pour un long temps — à nos commerçants et industriels. Mais où est l'impulsion d'en haut, l'impulsion d'Etat qui fera converger leurs efforts .^^