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son, le contre-enseignement ardemment patriotique et antikantien d'Alphonse Daudet, Latin entre les Latins, pour contre-balancer une telle influence, sans doute aurais-je cédé, moi aussi, à l'engouement général et remis au (( géant de Kœnigsberg » toutes les clés de mon jeune cerveau.
Mon but n'est pas d'entreprendre ici une réfutation en règle des doctrines de Kant, réfutation qui sera une des plus salubres et des plus indispensables besognes de la renaissance française de demain : Kant et ses dérivés ayant envahi la philosophie française, la morale et l'enseignement en France à la façon des hordes du kaiser. Je n'insisterai pas non plus, outre mesure, sur ce fait que le criticisme kantien est à la base du modernisme, tel que l'a condamné le pape Pie X. C'est surtout aux théologiens à faire ressortir ce point de vue, par lequel s'expliquent la persistance et la virulence particulières du poison moderniste en Allemagne. Je veux seulement marquer ici les deux principaux risques que la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique font courir à la raison humaine et à notre esprit national .
Quant à la Critique de la Raison pure : la distinction fondamentale, irrémédiable, entre le noumène et le phénomène, entre le moi et le non moi, aboutit à découx^onner la science de
LE KANTISME ET SES DERIVES. î5
son caractère de certitude et «à détrôner la raison. Notre prétendue incapacité à concevoir l'essence des choses et des êtres nous impose l'état de doute, de fantaisie, d'arbitraire permanent, nous engourdit quant au monde extérieur, et se perd, tantôt dans un scepticisme morne et boudeur, tantôt dans un altier refus de conclure. C'est l'école de la paralysie mentale, du rêve à vide, de la chimère divinisée. A chacun sa nuée, et défense de s'entendre sur quelques principes fondamentaux qui ne soient ni restrictifs, ni prohibitifs, ni négatifs, défense d'être reliés (religio). J'entends bien qu'employant à tort et à travers le vocabulaire de leur plus tyrannique philosophe, les Allemands ont prétendu faire de (( l'objectivisme » une marque nationale, notamment en histoire, dans cette histoire déformée par eux au contraire selon un (( subjectivisme » éhonté. Il n'en reste pas moins que tous les systèmes fondés sur le sensible au détriment de la Raison, soit en Allemagne, soit en France, doivent se réclamer d'Emmanuel Kant. Il est le père de cette loucherie, de ce que j'appellerai cette diplopie mentale, qui décompose le relief de la vie, du réel, en deux éléments désormais incapables de se rejoindre : le concevant et le conçu, le percevant et le perçu, le sentant et le senti. Par cette fissure s'écoulera donc toute la substance philosophique que nous devons à Aristote,
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à Platon et à saint Thomas. Ainsi s'instaure un vertige nouveau, résidant eu la soumission progressive de l'intelligible au sensible, celui-ci absorbant de plus en plus celui-là : vertige nuisible à l'âme française, ainsi que l'ont démontré les trente-cinq dernières années de domination du kantisme en France, sous des noms et des masques différents. Il était temps que la date guerrière et libératrice de 191 4 mît une barrière à ce débordement. Un des plus beaux privilèges des armes est de restaurer les valeurs de tout genre, et principalement intellectuelles, antérieurement négligées ou reniées.
Kant est ainsi et avant tout maître d'orgueil, maître d'infatuation d'esprit. D'orgueil il gonflait nos poitrines à Louis-le-Grand et plus tard. C'est ce qui donne à sa source d'erreurs un jet et un débit si puissants. Honneur au philosophe français, issu de notre victorieuse résistance à l'Allemagne, et qui, demain, aveuglera cette source empoisonnée. Un des moins contestables axiomes émis par un autre de leurs maîtres est que (( l'attente crée son objet ».
Quant à la Critique de la Raison pratique, elle n'est qu'une traduction algébrique et rigoriste des doctrines de Jean-Jacques Rousseau, que la mise en style de « chancellerie philosophique », — selon le mot de Schiller, — de cette émancipation sentimentale et psychosociale chère au
philosophe du Contrat social, de V Emile et des Confessions. Ou connaît le mot profond du savant allemand Dubois Reymond : « Rousseau a été notre Christophe Colomb. » Kant écrivait en 1764 * « Il fut un temps où je pensais que la recherche de la vérité constitue la dignité de l'espèce humaine... Rousseau m'a tiré de mon erreur. J'apprends à connaître le véritable prix de l'homme. » Kant et Jean-Jacques sont ainsi devenus, grâce à l'imprégnation du premier par le second, en quelque sorte consubstantiels.
C'est un des cas les plus singuliers de la littérature européenne que cette affinité, élective pour le coup, des philosophes allemands de la Sturm-und-Drang période, et du stade immédiatement consécutif, quant à Rousseau. Elle va de Jean-Georges Hamann, le (( mage du Nord », — chez qui la culture grecque est reprise par l'esprit sémitique el l'esprit de la Hanse mêlés, — de Herder, de Jacobi, à Basedow et à Pestalozzi. Si l'on voulait délimiter le champ de ce véritable mimétisme intellectuel, il faudrait examiner une vingtaine d'écrivains et de penseurs de valeur inégale, mais tous dominés, subjugués par Jean-Jacques. L'explication en serait impossible, si l'on ne considérait que Jean-Jacques luimême est une dérivation très directe de Martin Luther et que son introspection passionnée est une fille indéniable du hbre examen. Avec son
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ton pleurard et déchiré qui lui ouvre toute la faiblesse des cœurs, Jean-Jacques représente la branche féminine de cette véritable insurrection intérieure dont Martin Luther avait été, deux siècles auparavant, la branche mâle. Chez l'un comme chez l'autre, le moi est devenu le centre du monde, la conscience sensible est divinisée de telle sorte que la Raison passe au rang de très humble servante et que l'humeur, larmoyante ou brutale, prime délibérément la logique.
On sait où mène, a toujours mené et mènera ce chemin : à l'individualisme. Avec Rousseau, dans une formule neuve et dont l'harmonie verbale en imposait, l'ingenium allemand retrouvait le filon de la Réforme, ce qui jadis l'avait bouleversé, soulevé, dominé. Il se reconnaissait luimême, sous un nom et un costume différents. Gela éclate dans le texte même de la loi fondamentale de la Raison Pratique : Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle.
Arrêtons-nous sur ces paroles, mères de tant de déchaînements, comme sur un moment décisif. En arrière de l'heure où elles sonnaient, nous apercevons, avec Luther, les principaux chefs de la Réforme, doctrinaires, insurgés, pamphlétaires, législateurs, — avec Rousseau, les directeurs du jacobinisme et tout ce qu'on a appelé la
Terreur. En avant, voici Fichte, Stein et Bismarck, le nationalisme guerrier allemand issu du criticisme kantien, par extension du « moi » sacré et intangible à la nation allemande. Il n'y avait plus, en effet, qu'à nationaliser ce principe essentiel de l'individualisme, formulé par le théoricien de Kœnigsberg, pour aboutir d'abord à la crise de i8i3, ensuite à celle de 1870, enfin à celle de 191 4, complémentaire des précédentes. Cette formule, transportée de la métaphysique dans la politique, est devenue celle de l'impérialisme germanique. Elle a créé des légions, fondu des canons, armé tout un peuple pour la conquête et la préparation à la conquête. Bien loin qu'il y ait deux Allemagnes, l'une pacifique et débonnaire, l'autre brutale et altérée de sang, comme on nous le racontait naïvement, ici et là, dans les premiers jours de la guerre actuelle, l'Allemagne casquée et cuirassée est issue, Minerve caricaturale, du cerveau de ses philosophes. Ayant constaté cette filiation, nous allons la serrer d'un peu plus près. Mais, dès maintenant, qu'importe que Kant ait célébré, comme l'avait fait « le Newton des sciences morales », comme Rousseau, la paix universelle des hommes groupés autour de r impératif catégorique et chantant des hymnes à la gloire delà chose en soi! Qu'importe..., si le même Kant a gravé, sur le faîte du peuple allemand, soumis dévotement à ses maximes, la loi
d'orgueil et de domination d'où devaient sortir, comme d'une forteresse géante, tous les sentiments belliqueux et barbares de la Prusse au dix-neuvième et au vingtième siècles. Aveugles ceux qui, s'obstinant à nier les méfaits du kantisme, le considèrent comme un modérateur et un régulateur de la brutalité allemande, parce que celui qui l'a promulgué était un frileux solitaire aux manières de petit bourgeois septentrional. Ils écoutent la chanson placide et bénigne, sans comprendre le sens combatif des paroles, sans savoir ce que le conseil ou mieux l'ordre métaphysique comporte de déflagrant et de brisant. Il n'est ni mitrailleuse, ni mortier, qui porte aussi loin, cause autant de ravages qu'un tel axiome dans une bouche aussi autorisée. D'ailleurs on peut en suivre les conséquences et les dégâts à la piste parmi les successeurs d'Emmanuel Kant.
Le premier, pour j'influence et l'action, est incontestablement Jean Gottlieb Fichte.