FICHTE ET LA SYSTÉMATISATION ALLEMANDE
Les Discours à la Nation allemande, prononcés dans l'hiver de 1807- 1808 à l'Académie de Berlin, autour de laquelle sonnait le pas des patrouilles françaises, mènent de l'individualisme kantien à la conception belliqueuse de la prédo-
minance nécessaire de l'État allemand. Ils constituent le plus bel exemple de ce que peut une pensée forte — bien que fausse en ses prémisses, — pour le relèvement d'un pays. Fichtea parlé à l'orgueil de son peuple, momentanément abaissé, et cet orgueil lui a répondu. Il a étendu à sa nation la loi fondamentale de la raison pratique et il l'a modifiée ainsi : Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme auxiliaire de la suprématie allemande. Le fond de ces fameux discours, c'est qu'il appartient à la race allemande de prendre la tête de l'humanité. Pourquoi cela.^ Parce qu'elle est le peuple type, parce que Uallemanité des Germains leur donne (( la puissance de s'étendre à tout et de tout absorber dans leur nationalité ». Parce que « leur langue, au lieu d'être fixée et partant morte comme les néo-latines, reste perpétuellement vivante et en progrès ». Parce que (( ce perpétuel progrès, ce constant devenir les rapprochent de plus en plus de la pensée parfaite et divine ». Telles sont les grandes lignes de l'effort fichtéen, dégagées par M. Léon Philippe dans une introduction magistrale aux Discours. Fichte est ainsi l'ancêtre reconnu et sanctifié du pangermanisme allemand. L'écho de sa voix se retrouve jusque dans l'historien Henri de Treitschke et dans son Histoire de l'Allemagne au XIX" siècle^ commencée en 1871, où on lit ceci :
(( J écris pour des Allemands. Notre Rhin coulera encore longtemps dans son lit avant que les étrangers nous permettent de parler de notre patrie avec le sentiment d'orgueil qui respire dans les histoires nationales des Anglais et des Français. Il faudra bien qu'à l'étranger on s'habitue aux façons dépenser delà nouvelle Allemagne. » Ce ton combatif vient des Discours à la Nation allemande. Ecoutez plutôt cette affirmation tirée du premier discours : « Je parle pour des Allemands . . . La caractéristique de notre allemanité est précisément d'empêcher notre fusion avec un peuple étranger et notre disparition en lui, et de nous créer une nationalité indépendante de toute autre puissance. »
Extérieurement, pour parer à la censure menaçante de l'envahisseur, il s'agit simplement, dans ces discours, de la nouvelle éducation à inculquer à la jeunesse. En réalité, Fichte y donne à la nation allemande la table de sa nouvelle loi. Il le fait avec une remarquable connaissance des conditions de la propagande d'idées en général, et des idées capables de mouvoir un auditoire en particulier. Ce qu'il soutient, ce qu'il développe, est encore soutenu et développé aujourd'hui dans les universités allemandes. Ses imitateurs nonl pas ajouté grand'chose à son argumentation passionnée.
Tout d'abord, nul mieux que lui n a compris
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rimportance extrême du langage comme levier ethnique et politique. (( Qui tient sa langue tient la clé qui de ses chaînes le délivre », a dit notre grand Mistral. Fichte fait du langage la pierre angulaire de son système. Voici quelques-unes de ses affirmations, qui deviendront le point d'appui de la thèse développée par lui, à savoir : que la direction du genre humain appartient à ce qu'il appelle l'allemanité : a La première différence entre la destinée du peuple allemand et celle des autres de même origine est la suivante : le peuple allemand a conservé la demeure des ancêtres et leur langue ; les autres ont émigré sous d'autres cieux et adopté une langue étrangère, en la façonnant à leur individualité. Ce caractère distinctif et primitif doit expliquer ceux qui apparaissent ensuite, tels que la persistance, dans sa patrie d'origine, de l'antique usage germanique qui solidarise tous les Etats dans une alliance commune, sous la haute direction d'un chef dont les prérogatives sont assez limitées. » Voilà, définis à l'avance, les Hohenzollern.
Un peu plus loin, cette forte maxime : « Le langage forme les hommes, bien plus qu'ils ne le forment. »
Plus loin encore : « Quelle incommensurable influence exerce la langue sur le développement d'un peuple! Elle suit l'individu jusqu'en ses pensées et ses désirs les plus secrets, aux profon-
deurs de son être ; elle les retient ou leur donne libre essor : elle fait, de toute la nation qui la parle, un tout compact, soumis à ses lois. C'est le seul lien véritable entre le monde des corps et celui des esprits. Elle en opère la fusion, au point qu'on ne saurait dire auquel des deux elle appartient véritablement. Quelle différence, dans la vie pratique, entre les peuples qui penchent ainsi du côté de la vie et ceux qui penchent vers la mort ! » Ceux qui penchent vers la mort, dans l'esprit de Fichte, ce sont les néo-latins, c'est-à-dire, bien entendu, surtout les Français. Pour lui, la langue allemande est vivante dans toute son étendue, depuis ses racines jusqu'à ses sommets abstraits, qu'il appelle sa partie « supra sensible ». Au lieu que, les racines de la langue française étant mortes, cette partie supra sensible y est réduite (( à un ensemble de notions et de signes arbitraires qu'on doit apprendre purement et simplement », qui ne relève que de la mnémotechnie. D'après lui, quand un Allemand emploie un terme abstrait ou supra sensible, il y peut lire, s'il a l'œil éclairé par les yeux de l'âme, l'histoire entière de son développement. Tandis que, dans le même cas, un néo-latin, c'est-à-dire en particulier un Français, se comporte comme un simple perroquet. D'où, selon Fichte, la suprématie incontestable de la langue allemande, comparable sur ce point à la langue grecque, et son droit à diriger l'uni-
vers. Mais, pour qu'elle dirige l'univers, il faut que, politiquement, l'Allemagne obtienne la suprématie. On ouvrirait le cerveau des conducteurs et des principaux professeurs et savants, artistes et écrivains, soldats et marins de l'Allemagne contemporaine, qu'on n'y trouverait pas autre chose.
Fichte est demeuré pour eux « l'homme allemand », de même que, au dire de Fichte, (( l'homme allemand » était Luther. Chemin faisant, il insinue (discours 6) que la Révolution française n'est qu'une extension de la Réforme, un plagiat français du mouvement allemand. Mais « il ne le dit pas, se taisant comme en face d'un événement en train de s'accomplir ».
Par voie de déduction, grâce à la prééminence originelle et fonctionnelle du langage allemand, la philosophie allemande, qui a sa fin en ellemême, (( part d'une vie pure, unie, divine, complète, éternellement identique, au lieu de se contenter de telle ou telle vie plus ou moins quelconque » et constitue la vraie philosophie. De même, la science allemande, bénéficiant d'un vocabulaire supra sensible, dont la racine, demeurée vivante, est toujours perçue comme vivante, l'emporte sur la science des autres pays. Et ainsi de suite. Pas une branche de la connaissance et de l'activité humaines qui échappe à la nécessaire suprématie de l'edlemanité. Seulement,
et Fichte y insiste, l'indépendance et la vitalité du langage sont garanties par l'indépendance et la vitalité politiques, qui le préservent des injures venues du dehors, qui maintiennent son intégrité comme celle du territoire. L'Etat lui-même ne peut être dominé que par le patriotisme, « considéré comme puissance supérieure, ultime et dernière, absolument indépendante ».
Dans toute cette doctrine fichtéenne, qui a joué et qui joue un si grand rôle européen, puisqu'actuellement elle meut encore d'immenses armées, on retrouve les deux traits, je dirais les deux dominantes intellectuelles de l'Allemagne : la manie des origines, des sources, du développement, et celle de la systématisation.
Il serait aisé de soutenir, contre Fichte, qu'une langue est d'autant plus élevée dans l'échelle humaine, riche dans son domaine supra sensible et apte aux hautes spéculations, motrices de la race, qu'elle est moins enganguée, moins prisonnière de ses racines, moins soumise à leurs suffusions de reviviscence. Quand les Grecs — rapprochés par Fichte des Allemands au point de vue de l'autochtonie du langage et de la survivance de leurs racines linguistiques — prononçaient le mot de méthode, littéralement (cAemi/M'e/'^, metahodos), ils ne voyaient ni un chemin, ni une direction. C'est cette délivrance étymologique, cet épurement de la pensée qui leur permit d'atteindre
si haut dans leur ascension spéculative. On ne voit pas la supériorité que nous conférerait, quand nous prononçons le mot de « poltron » , la vision ou la sensation du pouce coupé qui en est l'origine étymologique, Ce sont, au contraire, ces stagnations ou ces remontées du concret originel dans le supra sensible ou l'abstrait de la langue allemande, qui la font obscure et douteuse dans le domaine philosophique, par les échappatoires qu'elles permettent. La langue, comme le vin, se dépouille avec le temps. Ce dépouillement garantit son bouquet, sans lui ôter sa verdeur, et assure sa prééminence, aussi bien pour les œuvres du style que pour celles de la métaphysique. Quelle confusion, quel horrible supplice créerait ce retour agressif de racines verbales dans la cul ture et la compréhension des œuvres des grands maîtres, depuis Pascal jusqu'à Racine ou Saint- Simon ! L'argument initial de Fichte ne tient pas debout ; mais le parti qu'il en a tiré demeure formidable et doit nous mettre en garde contre toute la pensée allemande, hier encore victorieuse el dominante dans notre haut enseignement. Au même titre que notre admirable défense militaire, la fm d'un tel scandale universitaire marquera notre relèvement.
Car chez Fichte, autant et davantage que chez aucun autre de ses compatriotes, éclate la disproportion entre la grandeur du but à atteindre, —
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ce but était, je le répète, l'empire allemand, — et la grossièreté des moyens. On est surpris que le sophisme linguistique fondamental en ait complètement échappé à ses jeunes auditeurs, qu'ils se soient allumés, incendiés à une flamme aussi fuligineuse. De même, dans un ordre d'idées voisin, on est déconcerté, en lisant les propos de table du prince de Bismarck, par la bestialité voulue qui souvent le caractérise, non seulement quant au ton, oii est plagié le rire du Méphistophélès de Gœthe, mais encore quant aux arguments . De môme , nous constaterons chez Nietzsche l'alliance d'une prétention barbare, boursouflée et d'un raffinement souvent maladif de l'analyse. Ainsi apparaît, dans le moment même qu'elle revendique la suprématie politique et intellectuelle, l'inaptitude de l'Allemagne à l'exercer.
Que penser, par exemple, de ce passage du quatrième discours, qui commence par un aveu et finit par un enfantillage : « Dans certains discours allemands règne, par maladresse ou malice, une atmosphère d'obscurité et de ténèbres. Il faut éviter cela. Le vrai remède est dans l'emploi du bon et pur allemand. Mais les langues néolatines possèdent naturellement et d'origine cette ininteUigibilité. Rien ne peut la faire disparaître, puisqu'elles n'ont plus rien de vivant qui puisse soumettre à l'examen les expressions mortes. Il n'y a pas là une langue mère. »
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Fichte n'est pas le seul Allemand auquel la manie nationale des origines et du développement ait joué des tours. On peut dire que toute la science allemande, dans ses principaux représentants au dix-neuvième siècle, en est obscurcie. Je ne parle pas seulement d'un primaire échauffé comme Ernest Haeckel, l'inventeur du fameux et inexistant Bathybius ou gelée primordiale et d'une dizaine de bourdes pseudo-scientifiques du même calibre. Mais, même chez un Weissmann, auquel on doit de bonnes remarques sur l'hérédité et la continuité du plasma germinatif, l'argumentation est gâchée par ce perpétuel rabattement du plan de la philogénie sur celui de l'ontogénie, comme ils disent, et par ce tic de Vursprung et de V eniwickelung considérées en soi, contre lequel, à l'Ecole de médecine, nous mettait jadis en garde le grand Mathias Duval. En médecine, ce tic les a conduits à la théorie, aujourd'hui reconnue fausse, des origines embryonnaires des tumeurs, par défaut d'équilibre dans le développement; en histoire, il les a menés à une extension tout à fait comique des ingénieuses insanités de Gobineau. Il y aurait un ouvrage très intéressant à écrire sur les bévues phénoménales qu'un tel point de vue, poussé jusqu'à l'absurde, a fait commettre aux savants, historiens et critiques de l'Allemagne contemporaine. Il n'est pas jusqu'aux beaux-arts, à l'his-
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toire de la peinture et de la sculpture, qu'ils n'aient soumis à cette habitude funeste et presque ethnique. Avant la guerre de 191 4, elle donnait, hélas ! le cachet allemand à pas mal de nos thèses en Sorbonne et à des travaux n'ayant de français que le nom. Consultez à ce sujet la Doctrine officielle de VUniversité par Pierre Lasserre.
Chose étrange, la recherche, en quelque sorte instinctive, du passé dans le présent et l'évocation constante de la germination intellectuelle ou sentimentale dans l'homme civilisé auraient dû produire, en Allemagne, des romans psychologiques très poussés, très aigus. Il n'en est rien. Ce grand aboutissement littéraire des préoccupations, des tournures, des constantes morales d'une race qu'on appelle le roman est demeuré chez les Allemands, depuis 1870, aussi plat, aussi banal, aussi terne que possible. Ni Bourget, ni Meredith, les deux maîtres modernes de l'introspection en France et en Angleterre, n'ont eu d'émulés ni de disciples de l'autre côté du Rhin. Jean-Paul Richter, d'ailleurs la plupart du temps illisible par excès d'allemanité et d'enchevêtrement des métaphores, aussi par la surabondance des digressions, Jean-Paul Richter est demeuré, en quelque façon, un accident unique dans la littérature allemande. Aussi Fappellent-ils Veinzig.
Quant à la systématisation, elle est devenue,
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dans les mains des Allemands, le contraire même de la culture. Ils ont fait des fiches, du numérotage, du calcul appliqué aux travaux de l'esprit les plus éloignés de toute géométrie — au sens pascalien — une débauche que leurs plus enragés imitateurs n'ont jamais pu dépasser ni même atteindre chez nous. Ils ont appliqué aux humanités cette barbarie, justement signalée et stigmatisée par Pierre Lasserre, qui tue l'esprit sous la stérilité du dépouillement, pointe les épithètes, compte les verbes, les césures, les proportions des différentes coupes, totalise les substantifs groupés selon telles et telles racines, et remplace le jugement par des colonnes de chiffres. Ils ont invente la psychologie expérimentale, armée de la balance, du thermomètre et de tous les manomètres sensoriels les plus biscornus et les plus arbitraires. Car le dernier terme de cette prétendue rigueur est, en somme, une ténébreuse fantaisie. Les Allemands procèdent, dans le domaine de l'histoire, de la critique et de l'érudition, comme dans celui de la chimie appliquée. On connaît la méthode. Enfermé dans son laboratoire, tel chimiste étudie telle série de corps, numérotés selon la progression des éléments qui les composent. Il accomplit ce travail mécaniquement, j'allais dire militairement. Chaque produit est ensuite dirigé vers un laboratoire de toxicologie, de physiologie, de pharmacie, oii il
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est aussitôt expérimenté sur un animal ou sur l'homme. Ainsi ont pris essor les innombrables spécialités de la pharmacopée germanique. Une fois sur dix mille il y a un résultat, un médicament véritable. Mais aussi que de faux, de nocifs, de dangereux produits en circulation I Transportée de la science dans la littérature et dans l'histoire, cette façon de faire est encore bien plus aléatoire. Elle atoutit, tantôt au pur néant, tantôt à de formidables erreurs. Son pire résultat est de fausser l'intelligence en mêlant les genres, de lui faire croire que le beau se démontre et se déduit ainsi qu'une équation d'algèbre et de supprimer totalement l'éducation du goût. La médiocrité littéraire et critique de la production allemande depuis quarante ans est la condamnation d'un tel système, auquel répugnent d'ailleurs nos tendances traditionnelles, nos habitudes mentales, notre génie classique. Ce devra être un des plus heureux, des plus importants résultats de la guerre de 191 4 que la ruine du prestige philosophique allemand, que l'écroulement de l'influence et des méthodes allemandes. Le kantisme était descendu de l'enseignement supérieur chez nous vers l'enseignement primaire, et il l'avait, en ces derniers temps, complètement pénétré. Le moment n'est pas venu de produire ici les textes qui justifient notre assertion. Qu'il me suffise de constater que
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la doctrine, spécifiquement allemande et profondément individualiste, du maître de Kœnigsberg était devenue le principal auxiliaire de ce qu'on appelait la neutralité laïque. La morale de la raison pratique, qui est aussi celle de Rousseau et de Luther, était réellement notre morale d'Etat. Par bonheur, le tempérament national a réagi contre elle et Ta bousculée au moment du péril, mais c'est une expérience qu'il serait sage de ne pas renouveler. Pour tout Français qui réfléchit, se souvient et compare, Kant n'est pas moins redoutable que Krupp.
Ce qui nous en imposait, à nous Français, chez Kant comme chez Fichte, et plus encore chez le premier, c'était Faîtière rigueur de la déduction. Elle nous masquait la faiblesse du principe, de l'initium, sa fausseté. L'intellectualisme germanique a fait un grand usage de l'intimidation, de l'axiome douteux posé comme indiscutable, asséné avec morgue : (( C'est ainsi et pas autrement. » Quand on examine avec soin l'armure dogmatique où le maître d'erreurs prétend nous enfermer, on aperçoit aisément son défaut. Mais comment des jeunes gens et des enfants oseraient-ils procéder à cet examen, alors que leur professeur met sur un piédestal, déclare intangibles et sacrés ces métaphysiciens ennemis, qu'il devrait être le premier à combattre et à réfuter I
Libérées du joug intolérable que faisaient peser sur elles les méthodes allemandes, les humanités classiques refleuriront en France, pour le plus grand bien des générations à venir. Mais à condition que l'Etat renouvelé veille jalousement sur cet épanouissement et en favorise toutes les tendances. Ainsi le latin devra-t-il recouvrer la prééminence qui f£dt de lui l'axe solide des études complètes, le mainteneur intellectuel de la cité. S'il nous faut une philosophie fondamentale, nous la trouverons, nous Français, une fois délivrés de Kant et de Fichte, nous la retrouverons dans Aristote et dans le thomisme, celui-ci tellement dédaigné de nrion temps, c'est-à-dire après 1870, que pas une fois Burdeau ne prononça devant nous le nom de l'Ange de l'Ecole. De sorte que, même chez les plus studieux et les plus curieux d'entre nous, cette immense lacu^ie ne put être comblée que plus tard. Par contre, je connais plusieurs de mes contemporains, non des moindres, à qui la métaphysique allemande, telle qu'elle nous était inculquée, faussa le cerveau pour dix ans; jusqu'au moment où ils furent en mesure de faii'e à leur tour la critique du criticisme.
De Fichte et de ses nombreux disciples et disciples de disciples en Allemagne — quelques-uns
même qui s'ignorent — dans tous les domaines de l'activité intellectuelle, ceci surtout est à retenir : l'importance attachée à la question du langage. Si la conception de la supériorité de l'allemand comme langue de culture, comme langue universelle, est absurde, il est bien vrai que le langage, que la communauté de langue groupent, maintiennent et relèvent les nationalités. La raison en est trop évidente pour que j'y insiste. Au sein d'une même nationalité, les dialectes régionaux, continués et ravivés par des poètes et des auteurs demeurés fidèles au parler de leur province, viennent enrichir et raviver aussi constamment la langue commune, sans que cette diversité puisse jamais menacer une unité dont elle est, au contraire, l'adjuvant. Tel a été, par exemple, dans notre littérature de la deuxième partie du dix-neuvième siècle, l'admirable rôle d'un Mistral et du groupe des félibres comme Aubanel et Roumanille. On doit même dire, du point de vue de la haute critique, qu'ils réagirent utilement contre les excès et les platitudes de la fin du romantisme et du début du naturalisme, ce romantisme dégénéré. L'esprit classique, gardien de nos traditions les plus sacrées, leur doit beaucoup. Je cite ici le nom de Mistral, parce que lui surtout, presque seul parmi ses contemporains, pénétra jusqu'au- fond les ressources et les lois du langage comme levier patriotique.
C'est de Mistral, de son enseignement, de ses méthodes, que s'inspire, depuis vingt ans, l'Alsace opprimée par la brutalité allemande. La création, à Strasbourg, d'un musée ethnographique alsacien, correspondant au musée d'Arles, en est la preuve. Un des chefs de ce mouvement me disait, il y a sept ou huit ans : « Le maître actuel de notre résistance est Mistral. S'il venait ici, nous lui élèverions des arcs de triomphe. » Je rapportai ce propos à l'auteur de Mireille, qui en fut vivement touché. Plus nettement encore que Fichte, ce grand Latin voyait les connexions du langage et du patriotisme.
Depuis de nombreuses années, les Allemands pourchassaient les mots russes, anglais, surtout français, qui subsistaient ou s'étaient glissés dans leur vocabulaire. Cela jusque sur les menus des restaurants et les enseignes des magasins. Leur souci de germanisation s'étendait jusqu'à traduire du grec et du latin les termes techniques. Le téléphone est, pour eux, le fernsprecher, le télescope, lejernrohr. Ce que des esprits superficiels quahfiaient d'enfantillage était, au contraire, partie d'un plan d'ensemble qu'a fait échouer la guerre actuelle, voulue par eux. Concentrant toutes leurs forces, avant de les déployer et de les lancer à la conquête du monde par les armes, ils n'avaient garde d'omettre celle sans laquelle les autres seraient peu de chose : le langage. Ce
langage germanique, ils le chérissent, ils l'admirent profondément, ils le vénèrent écrit et parlé, comme conservateur des annales et promoteur des actions héroïques. Ils ne cessent de le scruter, de le comparer aux autres, de lui chercher des supériorités acoustiques, musicales, lyriques, philosophiques. Cette étude est poussée jusqu'à l'ahsurde. Je me rappelle un professeur de langues romanes d'outre-Rhin, qui vint un jour trouver Alphonse Daudet pour noter, à l'aide d'un appareil bizarre, la façon dont il prononçait, lui Méridional, certains mots allemands. Il nous expUqua sa (( méthode », mais nous n'écoutions guère, tant son affairement et son souci, le gros pli de son front nous amusaient. Au moment où il prenait congé, mon père lui dit : <s: Excusez-moi, je suis sceptique en matière de phonétique, depuis que j'ai vu un de vos collègues demander à un malade de Charcot, à la Salpêtrière, sur lequel il faisait une observation compliquée : (( Rebedez abrès moi : timonche », et conclure de ce qu'il ne recevait pas de réponse à je ne sais quel trouble auditif. » Notre visiteur faisait les gros yeux. La chose lui semblait obscure. Alors mon père : « Je m'approchai du malade et lui dis : « Mon ami, répétez après moi : (( dimanche. » Il le répéta fort exactement. »
Il y aurait un ouvrage émouvant à écrire sur l'aphasie ethnique imposée, c'est-à-dire sur l'état
d'âme d'une nationalité, petite ou grande, à laquelle un vainqueur cruel interdit de parler sa langue. Imagine- t-on pire supplice que côlui d'une jeune imagination, — car cela se passe surtout à l'école, — forcée de traduire, en style indifiérent ou en style ennemi, les mots qui montent à ses lèvres, ces mots qui perfectionnent l'esprit en délivrant le cœur? Il faudrait les raccourcis dantesques pour exprimer l'état d'angoisse chronique, d'étouffement moral, qu'amène une telle persécution. Être exilé ainsi de ses aïeux, de leur tour d'esprit, de leur élocution, sur sa propre terre, dépasse en horreur les pires inventions des bourreaux chinois. C'est cette torture que les Allemands réservaient aux populations conquises et soumises par eux, ainsi qu'en témoignent les révoltes des petits Polonais et des écoliers alsaciens-lorrains. C'est cette torture qui eût été infligée à nos populations de l'Est et du Nord, au cas où le sort des armes eût favorisé leurs entreprises. En cent ouvrages, ils avaient pris soin de nous prévenir.
Au cours des nombreuses conférences que j'eus l'occasion de faire avant la guerre, dans la plupart des villes de France, sur les visées de l'Allemagne et ses préparatifs d'espionnage chez nous\ que de fois je me heurtai à cet argument
I. Notamment à Lyon, Lille, Roubaix, Armentières, Roanne, Saint-Etienne, Nantes. Lorient, Barbentane, Tours, Bordeaux,
des internationalistes, dits humanitaires : « Et puis après..., Allemands ou Français, nous serons toujours dans la dépendance du patronat. Alors, qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse, votre envahissement allemand.^
— Oui, mais il y a le langage.
— Eh! bien, on parlera allemand, voilà tout. » Les pauvres diables ne se rendaient pas compte
de l'épouvantable douleur que représente l'obligation de parler allemand quand on est Français. Il faut que la guerre soit là présente, avec ses menaces immédiates, pour que l'horreur d'une telle oppression apparaisse.
L'action intime d'un langage inculqué est telle que je me suis souvent demandé si la diffusion de la langue allemande en France, après la guerre de 1870-71, n'avait pas grandement servi les ravages, chez nous, de la métaphysique et des procédés germaniques. Les plus laborieux parmi mes condisciples avaient eu, comme moi, de bonne heure des gouvernantes allemandes ou avaient été perfectionnés dans la langue allemande par des professeurs à domicile. Car il était entendu, consacré, réglé que l'ignorance de la langue ennemie avait été pour beaucoup dans nos désastres et nous avait empêchés
Orléans, Toulouse, Grenoble, Nancy, Poitiers, Dijon, Reims, Versailles, Boulogne, Saint-Omer, Nîmes, Arles, Chambéry, Limoges, etc., etc.
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de prévoir. Je n'insiste pas en ce moment sur le fait que notre imprévision de 1900 à 191 4, quant à l'imminence du péril allemand, valait à peu de chose près — je parle pour les milieux non militaires — notre imprévision de 1860 à 1870. Que de gens, sachant ou ayant appris l'allemand, haussaient les épaules quand on faisait allusion devant eux à « l'hypothèse imbécile d'une agression allemande d , pour employer l'expression topique d'un journal que je ne nommerai pas. Bref, il ne semble pas que la connaissance de l'allemand ait conféré à nos compatriotes la clairvoyance en matière d'attaque brusquée et d'invasion. Je constate le fait sans en conclure à la proscription d'un rudiment allemand, utile aux savants et indispensable au commerce et à l'industrie. Mais il y a une mesure à garder. Il ne faudrait pas que la culture intensive de ce parler barbare, même et surtout quand il est abstrait, — suprasensible^ comme dirait Fichte, — nous menât à un nouvel accès de germanisation intellectuelle.
Il en est de l'abus du langage étranger comme de celui de certains remèdes qui aboutissent à l'intoxication chronique. Mettons nos fils en garde dorénavant contre la germanomanie.
J'entends l'objection professorale : (( En arriverons-nous, par chauvinisme, à proscrire l'étude d'un écrivain et d'un penseur tel que Gœthe.^ »
LA QUESTION DU LANGAGK. ''jl
L'auteur de Faust et des fameux Mémoires ^ du Comte d'Egmont et des Affinités électives est en effet un des très rares écrivains allemands, peutêtre le seul, qui ait dépouillé le germanisme, l'allemanité de Fichte, pour entrer dans le concert des grands esprits tout court. Nous remarquerons, après bien d'autres, que nourri de la littérature française du dix-huitième siècle et de nos philosophes du dix-septième, Gœthe n'a germanisé, à proprement parler, que dans certaines parties de son œuvre considérable, notamment dans le second Faust et dans certaines pages de Wilhelm Meister. Ses conversations et ses souvenirs nous saisissent autant dans la traduction française, quand elle est claire et fidèle, que dans le texte original. Ce qu'il y a en lui de transmissible est précisément ce qui est le plus près de nous. Je parle ici pour la généralité des lecteurs, non pour les spécialistes et les érudits qu'il n'entre pas un instant dans ma pensée de détourner de l'étude de l'allemand. Je crois seulement que le lait de découronner l'allemand d'un prestige indu complétera heureusement les efforts militaires de iQi/i-igiB etnous évitera de retomber dans bien des fautes et bien des pièges. Le propre de la bêtise ici-bas consiste moins à ne pas comprendre les choses ardues ou compliqués qu'à ne pas profiter de l'expérience acquise, qu'à nier le principe de causalité. S'obstiner dans l'absorption d'un aliment matériel ou
spirituel qui manifestement vous a nui, c'est être bête. C'est l'être encore que de supposer que le cyanure de potassium pourra bien, un jour ou l'autre, cesser d'empoisonner ou, comme on le lit ici et là, que la guerre de 191 4 sera la dernière de toutes les guerres. Bref, tenir à son erreur, même quand elle a fait cent fois ses preuves, c'est être irrémédiablement bête.
(( On est autant de fois homme qu'on sait et qu'on parle de langues. » Cette appréciation m'a toujours fait rêver. Remarque-t-on que les portiers d'hôtel ou les interprètes, qui parlent couramment sept ou huit langues, soient des échantillons très relevés d'humanité.»^ J'ai entendu mon condisciple et camarade Marcel Schwob, le traducteur de Moll Flanders et l'habile commentateur de Villon, se plaindre de ce que sa connaissance approfondie et simultanée du français, de l'anglais et de l'allemand gênait quelquefois sa pensée, les trois termes qui désignent un même objet ou une même impression se présentant à lui à la fois. Il est très remarquable qu'un grand verbal comme Hugo, chez qui la source du langage était étincelante et abondante, n'ait jamais pu articuler un seul mot d'anglais, après dix-huit années d'exil dans une île anglaise. Le mécanisme psychologique, qui relie le langage ancestralauplus profond de la personnalité, est encore fort mal connu, et nous n'avons là-dessus que
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des lueurs. Aussi n'est-ce pas sans une certaine hésitation que j'émettrai l'hypothèse d'une diminution de la fibre patriotique par l'usage abusif ou trop précoce d'une ou de plusieurs langues étrangères. Grammatici certant et adhuc suh judice lis est.
Ma première notion de l'importance du langage acquis me vint d'un Russe ataxique que je rencontrai aux eaux de Lamalou aux environs de 1886. Frappé d'aphasie en cours de traitement, ce malheureux ne recouvra l'usage de la parole qu'au bout de plusieurs jours. Mais il parlait un langage inconnu, qui n'était ni le français, ni le russe. Un domestique catalan, qui se trouvait à l'hôtel, reconnut dans ces syllabes balbutiées le patois des îles Baléares. On apprit ensuite que le Russe avait été élevé par une nourrice originaire de Palma. C'était ce patois qui lui revenait le premier après son accident, comme s'il eût été plus profondément gravé dans son esprit que sa langue natale !
En dehors des objections ethniques, intellectuelles, psychologiques qu'on peut faire à l'abus, par de jeunes Français, de la langue allemande, et dont le développement tiendrait ici trop de place, il en est d'autres purement grammaticales. Le caractère, le génie — au sens latin — de l'allemand, sont presque directement opposés au génie du français. Ou l'esprit de l'enfant le retiendra mal, ou, s'il s'en imprègne, il en sera faussé.
Quand on nous parlait, il y a une trentaine d'années, de la clarté française, nous nous demandions si cette clarté n'était pas au détriment de la profondeur.
Aus tiefen traum bin ich erwacht Du rêve profond je suis éveillé,
dit Zarathoustra. Aujourd'hui cette ancienne illusion me fait sourire. Mais elle était demeurée, en France, jusqu'à ces tout derniers temps, celle de plus d'un haut universitaire et j'imagine que, depuis quelques mois, se sont livrés de rudes combats entre le patriotisme renaissant et les anciennes amours de nosgermanomanes. Je n'en veux comme preuve que les tergiversations scandaleuses de notre Académie des Sciences, avant qu'elle se fût décidée à chasser ses correspondants et associés boches, les Waldeyer, les Klein, les de Baeyer, les Fischer, signataires du (( manifeste des 93 ». A force de répéter qu'ils étaient les dépositaires de toute culture, les intellectuels allemands avaient fini parle persuader à quelques naïfs collègues français. Chacun sait que la science la plus réelle n'exclut pas la crédulité ni la cupidité.
LE MÉPRIS DE l'hUMAiVITÉ l MÉPHISTOPHÉLÈS, SCHOPENHAUER ET BISMARCK
Il court, à travers la littérature et la philosophie allemandes, un type qui s'est réalisé aussi
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dans la politique et auquel on ne trouve rien de semblable dans les autres pays : c'est celui du personnage cynique et féroce, que parcourt tout à coup une sorte de jovialité de cannibale. Plus l'individualisme allemand s'appliquait au peuple allemand, et plus ce type s'est répandu et est devenu cher à des imitateurs qui s'ingéniaient à en copier les grands modèles. Le Méphistophélès de Goethe, le pessimiste Schopenhauer et le prince de Bismarck me paraissent, dans des styles différents, les plus notoires représentants d'une telle tendance. Quand, dans la guerre de 191 4, des musiques militaires allemandes jouaient une marche funèbre pour de malheureux soldats français tombés dans un guet-apens, ces musiciens manifestaient le tour d'esprit dont je parle. J'en dirai autant des officiers ou sous-officiers qui faisaient attendre et mariner des notables avant de les fusiller, en assaisonnant cette attente de plaisanteries qu'il m'est impossible de rapporter ici. Le général prussien, qui laisse son portrait et celui de sa petite famille en bonne place sur la cheminée du château dévasté et pillé par ses soins, se range également dans cette catégorie. On pourrait citer des miUiers de cas analogues et tels qu'aucun autre Européen, je ne dis même pas Français, ou Anglais, ou Belge, n'eu supporterait la conception ni le spectacle. Or ne vous y trompez pas : ces traits apparaissent déUcieux,
non seulement aux militaires germains, mais aux Germains qui ne font pas la guerre et auxquels ils sont racontés. Ils s'y mirent complaisamment. Un de leurs pamphlétaires du temps de la Réforme, qui fut successivement luthérien, réformiste, puis sacramentaire, se dresse devant mon esprit chaque fois que j'évoque cette sauvage ironie teutonne, si le joli mot d'ironie peut s'appliquer à cela. Je veux parler de Jean Fischart, traducteur et dé formateur de Rabelais, polémiste, alchimiste, anarchiste, impérialiste, confus et brillant, prolixe et grossier jusqu'à la fétidité, et chez lequel ne brille jamais la vive étincelle de supérieur bon sens qui nous rend cher le père de Gargantua et de Pantagruel. Fischart remplace ce don absent par le colossal, le démesuré; il allonge du triple et du quadruple les énumérations de son glorieux modèle. Il fait de Rabelais et de la scatologie allemande un amalgame nauséeux, pesant, qui demeure un témoignage des différences fondamentales des deux peuples. Avec cela, pangermaniste avant la lettre et intimement persuadé que ce qui n'est pas allemand ne vaut pas les quatre fers d'un cheval. Du temps que j'étudiais Shakespeare et ses contemporains, c'està-dire il y a une vingtaine d'années, j'ai beaucoup fréquenté ce singulier bonhomme et j'ai gardé l'impression fort nette qu'il était, comme disent les Anglais, représentatif. Je m'étais même
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demandé jusqu'à quel point il était vraisemblable que Gœthe eût pensé à lui pour son Faust. Ce siècle de Fischart était celui 011 la théologie, la philologie et la grammaire allemandes cherchaient à se rattacher à l'hébreu, ainsi que plus tard elles devaient chercher à se rattacher au grec. Car ce peuple est toujours un peu comme s'il avait perdu son ombre. Fischart, dans une glose au Gentium Migrationibas d'un certain Lazius, s'efiorce de démontrer que, bien loin d'avoir emprunté une partie de leur vocabulaire aux Grecs et aux Latins, les Allemands ont approvisionné de mots les autres nations, à l'époque de la Tour de Babel! Ce raisonnement n*est pas si loin de celui de Fichte. On le trouvera exposé, tout au long, dans la remarquable thèse consacrée par M. Besson à Jean Fischart.
Quant à Méphistophélès, la création la plus originale du Faust, on s'est souvent demandé ce qu'il signifiait. Gœthe, dans ses entretiens avec Eckermann, a déclaré que « le caractère de Méphistophélès était très difficile, à cause de son ironie et aussi parce qu'il est le résultat personnifié d'une longue observation du monde ». A un autre endroit, Gœthe avoue prétentieusement qu'il a (( mangé là », — avec ce diable, — son « héritage d'enfant du nord », avant d'aller s'asseoir à la table des Grecs. C'est donc d'une longue observation du mande allemand que Mé-
phistophélès serait le résultat. C'est, lui aussi, un barbare systématique, quelque chose comme un « surmufle », pour adapter à ce cas le jaigon nietzschéen. Il dit de lui, dans la première partie de Faust : « Je suis l'Esprit qui toujours nie, et certes avec raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à s'en aller en ruines, et ce serait mieux s'il n'existait rien. Ainsi donc, tout ce que vous appelez péché, destruction, le mal, en un mot, est mon propre élément. » A Faust, qui lui demande : « Il paraît que Tespionnage est de ton goût.^^ » Méphistophélès répond : « Je ne possède pas Tomniscience, mais je sais beaucoup de choses. » Ce qu'il sait, ce qu'il démontre en chaque circonstance, tragique ou comique, avec exemple à l'appui, ce sur quoiil insiste, au milieu du soufre, de la fumée, des éclairs, comme dans le calme du laboratoire ou de la bibliothèque, c'est que l'humanité est méprisable dans ses fins, dans ses origines, dans ses tendances, dans ses efforts. Comme il détruit la foi d'un ricanement, il détruit l'amour, le devoir, le scrupule, le remords de conscience. Il sape les fondements moraux de la cité. Il ne philosophe, en raillant la philosophie, que sur les ruines, dans les sites sauvages, auWalpurgis parmi les monstres et lesdiflormes. Visiblement, Gœthe poursuit en lui et châtie dans sa peinture l'ennemi de ses propres aspirations, mais un ennemi familier, assis au foyer de son
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esprit, de son imagination, tel qu'un mauvais hôte. Il l'exorcise comme pour l'user, comnio pour se délivrer de lui poétiquemenl, selon sa méthode.
Précisa-t-il jamais, dans sa vaste et complexe intelligence, l'harmonieux tourmenté de Weimar. que ce démon raisonneur, promu par lui à l'immortalité littéraire, était le démon allemand.^ On l'ignore. Toujours est-il que les traits de ce terrible Méphistophélès, lourdement implacable el pédant, jusque dans sa satire du pédantisme, on! la persistance et l'appui d'une effigie ethnique. Le ton de satire voilée, de secret des secrets, de cryptogramme confié à l'avenir, flotte autour de cette chimère charnelle, jusqu'à provoquer un malaise. Si j'étais Allemand, pour tout résumer, Méphistophélès m'inquiéterait. Je me demanderais si ce n'est pas mon essence qu'a voulu concentrer et résumer ici le plus grand poète de ma race et si le repoussoir n'en est pas proposé, pour les siècles, à la clairvoyance de mes compatriotes el de l'étranger.
Nous savons, par ailleurs, combien les symboles et les abstractions de Gœthe étaient nourris de réalités, combien il observait avant de rêver, combien aussi, en vieillissant et en se perfectionnant, il penchait vers l'ordre, la mesure, la simplicité et haïssait davantage la lourdeur et le blasphème parlé ou agi, ce blasphème qui faisaif
le fond de Luther, « l'homme allemand » selon Fichte. Autant de remarques qui viennent à l'appui démon hypothèse. De toutes façons, prenons Méphistophélès comme il est, lançons-le dans la métaphysique qu'il prétend mépriser ainsi que tout le reste, mais dont il relève, et nous avons Schopenhauer. Transportons-le dans la politique, avec son sarcasme, sa cruauté, sa conception noire et brutale du réel, et nous avons le prince de Bismarck.
Mais, avant d'en arriver là, je voudrais serrer encore davantage, par un exemple concret, ce que je taxe de méphistophélisme, de barbarie scientifique et systématique : le savant Westph al, homme jaune et triste, que plusieurs de ma génération ont aperçu dans les hôpitaux parisiens, auxquels il rendait quelquefois visite, le savant docteur Westphal était morphinomane, comme beaucoup de ses compatriotes et de ses confrères. Cela l'ennuyait. Il avait, pour élève préféré, Levinstein, inventeur d'un effroyable procédé de démorphinisation, aujourd'hui complètement abandonné, et pour cause, connu sous le nom de méthode brusque. Cette (( méthode » consistait à supprimer son poison totalement, d'une minute à l'autre, au malheureux choisi comme sujet d'expérience et à le maintenir isolé dans un cabanon, — jusqu'à ce qu'il en mourût ou en revînt, — sans aucun secours moral ni matériel. Je note.
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entre parenthèses, qu'aucun médecin français ne supporterait d'infliger un pareil traitement à ses malades. Mais la médecine allemande est, en général, à l'image du peuple allemand. Gomme ils disent : (( Nous savons oser. » Gela leur est d'autant plus facile que l'audace est aux dépens des autres. Donc Levinstein osa proposer à son maître vénéré d'expérimenter sur lui sa méthode. Westphal, pour son malheur, accepta. Il entra dans le cabanon. Levinstein, étabh à quelque distance, montre en main, Fy laissa enfermé à triple tour, malgré ses cris stridents, puis déplus en plus faibles, pendant quarante-huit heures de suite. Quand le silence fut complet, l'élève ouvrit la porte de la chambre de torture. Son bon maître gisait mort sur le sol, les yeux désorbités, l'écume aux lèvres. Dans le paroxysme de sa douleur, il avait mâché son drap de l'A, dont les lambeaux étaient autour de sa tête.
J'affirme qu'en Allemagne seulement une telle aventure est possible entre un maître et un élève. J'ai connu, dans les hôpitaux, de terribles gens, mais aucun n'aurait fait ainsi passer son système avant l'intérêt de la science et la gratitude discipulaire réunies. G 'est le cas de répéter le mot inscrit par un roi de France, en marge d'une prétention excessive de l'Allemagne, que lui transmettait son ministre : (( Troup alement. » Eh bien, Levinstein avait pris là, vis-à-vis de la
médecine et de son patron Westphal, une licence méphistophélique. Je parierais qu'il en garda un souvenir orgueilleux, satisfait. Il avait su oser î Traduit par mon maître Burdeau dans une langue élégante et ferme, le théoricien du pessimisme, Arthur Schopenhauer, a eu en France, bien avant Nietzsche, son heure de célébrité. Non pas qu'on eût beaucoup lu ces fatras qui s'intitulent prétentieusement : La quadruple racine du principe de la raison suffisante et le Monde comme volonté et représentation. Mais l'amertume de ses Pensées et Fragments et surtout de ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie lui donnait un faux air de parenté avec Ghamfort et les voltairiens lui en surent gré. Il avait été révélé au public, avant 1870, par une étude de Challemel- Lacour assez poussée. Son nom, bizarre et hérissé comme lui-même, ses manies, son genre de vie, ses boutades lui faisaient une auréole de génie grincheux. J'ai entendu Zola répéter avec admiration la phrase où l'homme — (( l'homme en soi )) bien entendu — est représenté « oscillant comme un pendule entre l'ennui et la douleur ». N'était-ce point la formule même du naturalisme.^ Les dames admiraient son mépris des femmes, les bons vivants son apologie de la pitié. A vrai dire, la pitié apparaît dans ces énormes et verbeuses considérations comme une superstructure indépendante, comme un rajout à la volonté