‹ Hors du joug allemand, mésures d'après-guerreChapitre 7 sur 69 · SCHOPENHAUER · texte numérisé non relu

SCHOPENHAUER

(( qui s'affirme » puis se nie... « Nous venons de nous expliquer sur l'identité de la douceur pure avec la pitié, cette pitié qui. lorsqu'elle revient sur son propre sujet, a pour principal symptôme les larmes. Après cette digression, reprenons le fil de l'analyse du sens moral de nos actes et montrons comment, de la même source d'oii jaillit toute bonté, toute douceur, toute vertu, sort aussi ce que j'appelle la négation du vouloir vivre. » Ce jargon aujourd'hui nous fait sourire. Voici vingt-cinq ans, il impressionnait. On regardait avec stupeur le philosophe si fin et si aigu qu'était le professeur Brochard, l'auteur des Sceptiques grecs, quand il s'écriait, la main en avant, de son inoubliable accent : « Schopenhauer, mais c'est un toqué... » Puis, après un moment de silence : r( Un toqué doublé d'un cabotin. »

Schopenhauer est parti de La Rochefoucauld et de Kant, encore bien plus que de Chamfort, et il a abouti à une sorte de bouddhisme à l'usage des dyspeptiques, prodigieusement démodé aujourd'hui. Il n'en a pas moins tenu son rang dans cette agression de la philosophie allemande qui accompagna et suivit, voici quarante-quatre ans, les armées du premier de Moltke. Ce qui, présentement, nous intéresse encore en lui, c'est sa méchanceté active, le curieux sadisme intellectuel avec lequel il cherche à dégoûter son lec-

teur de tout ce qui ennoblit l'existence et surtout la satisfaction intime qu'il parsdt prendre à ce jeu. Sa thèse n'est pas plus intéressante ni nouvelle qu'une autre, mais, derrière cette thèse assez banale, sa personnalité, toujours à l'affût d'un bon tour à jouer au prochain, est un joli spécimen de tératologie morale. Il rejoint si complètement la création de Méphistophélès qu'à certains moments il semble se confondre avec elle. Quand je le lis, je crois entendre le grincement des violons de Schumann, alors que les lémures rôdent autour du palais de Faust aveugle. Schopenhauer s'écrie, lui aussi : <( Que se passet-il donc en moi.^^ Gomme Job, je ne suis qu'ulcères. Je me fais horreur à moi-même. Mais, comme lui, je triomphe au spectacle de mes infirmités. Les parties nobles du diable sont intactes... et, comme il me convient, je vous maudis tous ensemble, tant que vous êtes. »

Le dernier terme de cette métaphysique, tournée contre la dignité et la destinée humaines, c'est le suicide. C'est pourquoi il est insensé de mettre Schopenhauer entre les mains d'écoliers de dix-huit ans, de petits Français pleins de bon sens naturel, mais passionnés pour les idées générales, et que la fréquentation d'Emmanuel Kant a momentanément séparés du réel. C'est l'âge où l'on prend les abstractions au sérieux et oik l'on est tout près de les prendre au tragique.

En tombant dans une âme ardente, l'œuvre du (( toqué » selon Brochard peut faire encore beaucoup de mal.

Nous voici devant le troisième représentant du^ mépris de Thumanité, un allemand-type, et dont la statue gigantesque, hideuse, encombre les places des villes allemandes : le prince de Bismarck, chancelier de l'empire, fondateur de l'unité germanique. Vous le tiendrez complètement, quand vous aurez lu ses Pensées et Souvenirs (traduction Jaeglé), ses Mémoires recueillis par son secrétaire Maurice Busch, Bismarck et son temps, par Paul Matter, et surtout Bismarck et la France, d'après les Mémoires da prince de Hohenlohe, par Jacques Bain ville. En ce printemps de 1916, une telle lecture est particulièrement édifiante. Elle nous montre, sous un angle nouveau, qui est certainement le vrai, l'incarnation de la longue et implacable inimitié , à base d'envie, que nous a portée l'Allemagne. Elle nous révèle aussi, dans le chancelier de fer, la conjonction de la bassesse d'âme et du sens des réalités. Ce grand bousculeur de diplomates est à peine un homme. Son rire est à fond de haine et de désespoir, comme celui de Méphistophélès et de Schopenhauer. Il n'est pas beau que celui qui ne lut pas un maître de la guerre garde ainsi, devant la postérité, les pieds dans le sang. Son cas, aujourd'hui si net, à la lueur du dernier drame, définit

la distance considérable qui sépare l'Allemand supérieur, l'Allemand dominateur, l'Allemand doué, en un mot, d'un civilisé véritable. Cette distance, comme on va en juger, est un abîme.

Je commencerai par faire la part, aussi large que possible, de l'objectivité, de la lucidité politique de Bismarck. Il énonce, au regard des événements, quelques erreurs et même quelques bourdes, — notamment au sujet de la cession d'Héligoland contre Zanzibar, ou de colonies qu'il juge inutiles pour l'expansion allemande, — mais la plupart du temps, quand son âpre rancune ne l'égaré pas, il voit juste. Si Guillaume II avait écouté ce mort illustre, ce qui est en train de s'accomplir ne fût jamais arrivé. Maurice Busch est un bon témoin, suffisamment fidèle pour que Bismarck ait pu relire, sans les renier, en y faisant simplement quelques coupures, les propos que son a famulus » lui prêtait, assez niais pour n'avoir pas compris le tort qu'il fait souvent au « chef », comme il dit.

Entendons-nous bien. Je ne reproche nullement à Bismarck, ce qui serait absurde, d'avoir exécré la France et les Français. Je lui reproche d'avoir montré, dans les jugements qu'il porte contre nous, une légèreté bestiale — cette variété existe — et d'avoir fait parade de sentiments animaux. Il est, devant l'histoire, le barbare qui se châtie lui-même.

Exemple : le 28 août 1870, en campagne. On est à table. Bismarck a quelques invités, les comtes de Waldersée et de LehndorfT, le lieutenant général d'Alvensleben :

La question se posa de savoir s'il était possible de prendre Paris d'assaut en dépit de ses fortifications. La plupart des militaires présents soutinrent raffirmative. Le général d'Alvensleben déclara :

— Une grande ville comme celle-là ne pourrait être efficacement défendue, si elle était attaquée par des forces suffisantes.

Le comte de Waldersée, lui, souhaite de voir cette Babel entièrement détruite.

Le chancelier intervint : u Cela ne serait, en effet, pas une mauvaise chose du tout. Mais cela est impossible, pour beaucoup de raisons. La principale est qu'un trop grand nombre d'Allemands de Francfort et de Cologne y ont placé des fonds considérables. »

Aucun homme d'Etat français, entrant en Allemagne avec nos armées, si réaliste que vous le supposiez, ne tiendrait, au sujet de Berlin ou d'une ville quelconque du pays envahi, un langage pareil. Cela n'est pas dans nos mœurs. Le trait, ici, frappe celui qui l'a lancé.

On chemine en Argonne :

Près d'un village qui, si je ne me trompe, s'appelle Triaucourt, nous rencontrâmes un convoi de francstireurs qui avaient été faits prisonniers et étaient emmenés en charrette sous bonne escorte.

C'étaient de tout jeunes gens. Ils avaient la tête basse et

l'un d'eux même pleurait. Le chancelier s'arrêta et alla leur parler. Je ne sais ce qu'il leur dit, mais leur figure s'assombrit. Un de ces officiers nous raconta que la veille ils avaient tué dans une embuscade un major de uhlans. Lorsqu'on les avait faits prisonniers, ils ne s'étaient pas comportés comme des soldats réguliers et s'étaient enfuis. On avait organisé une battue et on les avait repris. Quelques-uns y avaient laissé la vie.

k Glermont, le ministre nous répète ce qu'il avait dit aux prisonniers :

— Je leur ai dit : « Vous serez tous pendus ; vous n'êtes pas des soldats, vous êtes des assassins. » Lorsque je leur dis ceci, ajoute-t-il, celui qui pleurait se mit à gémir.

Le plus extraordinaire, c'est, quand on en a été le triste héros, de laisser publier une pareille anecdote. U imprimatur accordé par Bismarck à Busch prouve ici l'inconscience de Bismarck. Cet acte d'injuste et inutile cruauté est en effet à base de peur.

Ce qui suit est simplement niais :

La France est une nation de zéros, une collection de troupeaux. Les Français n'ont pas d'individualité: ils forment une masse, quelque chose comme 3o millions de Cafres qui obéissent à des ordres venus d'en haut.

Accès de cannibalisme gratuit : On demande au chancelier des nouvelles de sa femme, il répond :

Elle se porte tout à fait bien maintenant. Elle souffre pourtant encore de sa haine féroce contre le Gaulois. Elle

voudrait les voir tous morts, jusqu'aux enfants en bas âge, qui ne peuvent cependant s'empêcher d'avoir d'aussi abominables parents.

Je répète que Bismarck avait revu ces épreuves et qu'il a laissé ce passage, comme devant contribuer à sa gloire !

Autre accès : Jules Favre se plaint à Bismarck que les canons allemands des troupes investissant Paris tirent sur les hôpitaux, 011 sont les malades et blessés, et sur l'asile des aveugles :

— Je ne sais pas, lui a répondu le chancelier, de quoi vous vous plaignez. Vous en faites bien d'autres, vous qui tirez sur des gens sains et bien portants !

Le chef, quand il nous a raconté cela, a ajouté en riant : (( Je suis sûr qu'il va dire que je suis un barbare. ))

Autre accès : Il est question d'affamer Paris. Bismarck déclare :

Je crois que le meilleur système serait de donner des provisions aux Parisiens, puis de les laisser de nouveau mourir de faim, puis de leur donner encore des provisions. C'est le système de la bastonnade. Lorsque vous l'administrez sans discontinuer, elle finit par ne plus faire d'effet. Mais si vous arrêtez et si vous reprenez, ah ! dame, ça fait plutôt mal. Je le sais bien. J'ai été autrefois employé dans un tribunal criminel et de temps en temps on y appliquait la bastonnade.

Ce rôle de bourreau honoraire devait en effet lui convenir.

Je n'omettrai pas non plus le conseil de l'ogre

6o HORS DU JOUG ALLEMAND.

à Jules Favre, avouant que la situation morale de Paris était critique :

Provoquez donc une émeute, pendant que vous avez encore une armée pour Tétouffer... Qu'avez-vous? Vous ne savez donc pas que c'est le seul moyen de conduire les masses !

On pourrait multiplier de tels extraits. Ceuxci suffisent pour ravaler la mémoire d'un homme qui sut conduire les autres hommes, principalement ses compatriotes, mais par des moyens affreusement bas. Nous avons eu aussi nos conducteurs. Ils avaient, certes, une autre allure. Ils élevaient ceux qu'ils dirigeaient. Dans le combat diplomatique et politique, ils faisaient de l'escrime. Le prince de Bismarck fait du bâton. Un pareil contempteur de la dignité humaine ne nous donne pas une haute idée du peuple auquel il sut s'imposer jusqu'au bout, et sa légende est plutôt lourde. L'abaissement prochain de l'Allemagne montrera le fameux chancelier tel qu'il était, en dehors de ses remarquables aptitudes poHtiques : une brute contente de soi.

Le prestige de la victoire est tel, même et surtout chez le vaincu, que, passé la première malédiction, la France montra une indulgence excessive pour les tares et verrues poméraniennes du chancelier. Sa légende d'homme très fort fit oublier son effroyable grossièreté, si contmire cependant à notre caractère national. Seule, à

ma connaissance, dans le milieu républicain, M™* Edmond Adam, promotrice de T alliance russe et ennemie acharnée du bismarckisme, refusa obstinément le titre de grand homme au sanglier furieux de \ai'zin. Je la vis, sur ce sujet, tenir tête, à sa propre table, à Freycinet, à Ghallemel-Lacour et à Francis Magnard qui prononçait le mot de génie. « Un génie, çal » répétaitelle avec indignation. C'est qu'en effet, si la volonté était forte chez Bismarck, et la vision de l'intérêt prussien lucide, cette région supérieure de l'esprit, où demeurent des fenêtres ouvertes sur toutes choses, était complètement obstruée, d'après ses mémoires, ses souvenirs et ce que nous savons de lui. 11 était remph de régions incultes, semblable à ces anciennes cartes de géographie, où des lions et des tigres remplacent les terres habitées. Il a forgé, certes, l'Empire allemand, mais il l'a forgé à son image et de métaux impurs. Nous ramenons aujourd'hui l'œuvre et l'ouvrier à leurs proportions véritables.

La fin de cette bête féroce fut sans sérénité, ni grandeur. Exaspéré de sa disgrâce, il devint un poids pour tout le monde, même pour ses intimes, poursuivant ses familiers et ses visiteurs de récriminations égoïstes qui les fatiguaient. Privé de i appui d'un souverain, auprès duquel il voulait jouer le Mentor hargneux, celui qui avait fait trembler l'Europe tourna rapidement

au vieux rabâcheur. Lothar Bûcher lui-même en était excédé. Ses fameux dogues furent ses derniers auditeurs. Eux et lui étaient faits pour se comprendre. Busch note vers ce moment-là :

Le chancelier était aujourd'hui triste et mélancolique. Était-ce que quelque lugubre pressentiment hantait son esprit, ou bien était-il simplement un peu fatigué et énervé? Je ne saurais dire, mais je ne l'avais jamais vu dans un pareil état d'abattement. 11 avait le regard sombre et la voix plaintive.

— Je me sens l'âme triste, nous a-t-il dit. Je n'ai jamais, dans ma longue vie, rendu personne heureux, ni ma famille, ni mes amis, ni moi-même. J'ai fait du mal... C'est moi qui suis la cause de trois grandes guerres ; c'est moi qui ai, sur des champs de bataille, fait tuer 80 000 homm.es qui, aujourd'hui encore, sont pleures par leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, leurs veuves!... Mais tout cela c'est affaire entre moi seul et Dieu! Je n'en ai jamais retiré aucune joie et je m'en sens aujourd'hui l'âme anxieuse et troublée.

Nous sommes tous restés silencieux et j'ai pu observer une larme qui coulait lentement le long de la joue du chancelier.

Cet accès de sensibilité, provoqué sans doute par la morphine, dont Bismarck faisait alors un usage quotidien, ne doit pas nous émouvoir. Mais le document a son prix. Au moins une fois le Méphistophélès de 1870-71 s'est vu tel qu'il était et a porté jugement sur lui-même.

A un pareil triptyque, forcément incomplet,

de la lourde, de la particulière méchanceté allemande, j'ajouterai cette remarque qu'il n'y a pas en Allemagne d'auteur comique. La veine comique, même amère comme chez Rabelais et Molière, Ben Jonson et Dickens, Cervantes, suppose, dans la race oii elle se manifeste, un fond commun et disponible d'apitoiement, d'émotivité, et en même temps un degré d'humanisme auquel sont parvenues la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, etc., auquel n'est point parvenue l'Allemagne. Elle est un pays triste, comme un avorton âgé, un peuple morne comme une expérience manquée. Une vanité ombrageuse et toujours crêtée empêche l'Allemand de se prendre soimême en flagrant délit de bévue, de naïveté, de sottise ou d'outrecuidance, et de rire à ses propres dépens. La raillerie, aussitôt qu'elle l'atteint, lui paraît mériter la mort. Or le Français se blague copieusement et l'humour de l'Anglais s'exerce volontiers contre le pauvre enfant, vêtu de spleen, qui lui ressemble comme un frère. Mon père appelait l'ironie : « Le grand antiseptique des plaies d'orgueil. » Chez l'Allemand, ces plaies s'enveniment immédiatement et il n'y a pas d'antiseptique. C'est là, je pense, une des principales raisons psychologiques de son penchant à la férocité et delà brièveté de sa fausse bonhomie. Quand on rit, il croit qu*on l'outrage.

LA PHILOSOPHIE DE L INCONSCIENT, LE MANQUE d'iNITIATIVE ET LE RÈGLEMENT

Continuateur, par un certain côté, de Schopenhauer, dont il n*a pas la verve baroque, Edouard de Hartmann a trouvé un titre qui a fait fortune : la Philosophie de VInconscient — Philosophie des unbewussten, et à sa suite, non seulement les métaphysiciens, mais encore les psychologues et les physiologistes d'ontre-Rhin ont fait une grande consommation de Vanbewasst. Il n'y a rien de plus commode. Le système, bien entendu, sort du kantisme, cet immense réservoir des erreurs et des folies modernes. De même que la chose en soi , que le noumène ne peut être perçu par l'esprit humain, que séparent de lui ses catégories, de même l'homme recèle un hôte qu'il ignore et qui le conduit : l'inconscient. Cet hôte obscur règle tout l'automatisme, toute la machine, et aussi tout ce qu'il y a sous la pensée distincte et sous la volonté, dans le moment même oii nous réfléchissons, où nous agissons. D'ailleurs, l'inconscient humain n'est que la somme, que la condensation de tous les inconscients de la nature, poursuivis et énumérés par Hartmann avec une ingéniosité égale à l'arbitraire. Sorti de l'inconscient, l'humain aspire à s'y replonger, et l'ouvrage se termine par un

LA PHILOSOPHIE DE L ' INCON 8CIEN T. 65

retour au néant, un appel au suicide qui a fortement contribué à sa fortune. Schopenhauer y rejoint Werther, selon un dosage éminemment germanique. On ne lit plus guère Edouard de Hartmann, il n'est pas très original, hiais il a eu une réelle influence de divulgateur en Allemagne et même chez nous. Bien que séparé de Nietzsche par toute la distance du monsieur qui dit au monde « non. jamais plus » au monsieur qui lui dit « oui, encore une fois », il a frôlé la fameuse théorie du retour éternel, la widerkunjt des gleichen. Un peu plus et il rendait superflue la conclusion de Zarathoustra.

A vrai dire, l'inconscient est pour les Français une vieille connaissance. Notre romantisme en a fait un étrange abus. Victor Hugo et ses émules, de Michelet à Leconte de Lisle, considèrent que la raison humaine est une pauvre petite pellicule de quelques millimètres, posée sur les abîmes de la sensibilité et l'instinct. De là à supposer que la sensibiHté et l'instinct ont construit l'univers et dominent toutes les choses visibles et invisibles, il n'y 1 qu'un pas. Le pas suivant, vite franchi, consis.e à les diviniser. C'est la porte ouverte à toutes les calembredaines, qui ont non seulement désolé la littérature et la philosophie dans la seconde partie du dix -neuvième siècle, mais encore en( ombré la science, faussé, par une extension indue, le principe — juste, s'il est

limité, — de révolution et vieilli avant l'âge des auteurs par ailleurs bien doués. Un grand nombre de gens sont, en effet, fascinés par cette révélation soudaine que nous ne nous connaissons pas tout entiers, que certaines forces secrètes et redoutables veillent dans les profondeurs de notre individu. Sur le plan moral, ils en concluent aussitôt qu'il serait bien vain d'essayer de combattre ces démons, nécessairement invincibles, que mieux vaut se résigner à les subir en les admirant. Je n'insiste pas sur les conséquences. La philosophie de l'inconscient commence par engourdir l'entendement et jeter la confusion dans le cerveau. Ensuite, elle joue les plus mauvais tours. C'est pourquoi l'Eglise, dans sa prévoyance, n'a jamais cessé de la poursuivre et de la combattre, sous toutes ses formes, sous tous ses déguisements, sous ses variations les plus brillantes, les plus ornées et insidieuses.

Berceau de la Réforme et de l'individualisme, l'Allemagne était prédisposée aux ravages d'une telle doctrine. Si l'on voulait dénombrer les adeptes de l'idole Inconscience chez nos ennemis de l'Est, il faudrait passer la revue de presque toutes leurs valeurs intellectuelles. On n'en trouverait pas une douzaine, de 1870 à 1891, qui ne porte cette tare initiale, avouée ou non. C'est qu'ici une forte prédisposition tenait du confusionnisme, cher à tout penseur allemand et pris

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