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LA SERVITUDE SOCIALE

Libérée par le scepticisme des croyances Iradilionnelles, la conscience individuelle ne peut plus chercher qu'en ellemême les raisons de la vie et les principes de la conduite ; l'indiA'idn est autonome de fait.

Il est autonome de droit. Nulle autorité ne peut refuser à un individu le droit de vivre en être moral; or, la moralité ne consiste point à obéir à un code de prescriptions communes, mais à pratiquer les principes qu'en conscience on reconnaît moraux; la moralité suppose ainsi la liberté, en d'autres termes l'autonomie morale. D'autre part, l'idéal, but de la vie, ressort de toute activité, forme le fond de la conscience; or, l'autorité ne peut pas plus imposer un idéal commun qu'interdire un idéal libre et personnel. Le droit d'être moral et la liberté de l'idéal impliquent ainsi l'autonomie de l'individu.

Autonomie de droit signifie droit absolu de la personne; droit absolu n'a pas d'autre sens que liberté intégrale. Ainsi dans le principe d'autonomie se résument et le droit politique, c'est-à-dire le droit de participer directement à l'organisation de l'ordre social, et les libertés de l'esprit et de la conscience, et les libertés pratiques, que suppose la réalisation de l'idéal.

Sur le scepticisme se fondera un régime de droit absolu ou de liberté intégrale, un individualisme radical.

C'est le premier principe d'an régime de droit qu'aucune restriction ne soit apportée àla liberté de l'individu que du libre consentement de celui-ci. La société individualiste sera un système de contrats sociaux.

C'est ce système — c'est l'hypotlièse d'un monde individualiste, — que nous essayerons de décrire dans cette partie de notre élude — non, certes, avec l'ambition de proposer à nos contemporains un état dès à présent réalisable, ni peut-être immédiatement désirable (55), mais dans cette pensée que notre humble effort répond à un besoin réel de ce temps ; faute d'une conception théorique du régime individualiste; nos tentatives de réforme sociale se coordonnent mal, en effet ; or, si une conception définitive de l'organisation future du monde est nécessaire pour accomplir celte organisation, elle est plus nécessaire encore à l'éclosion de l'idéal, dans lequel se résume vraiment la vie d'une sociélé.

Mais pour que S3 définisse avec une pleine franchise la thèse sociale que nous dégageons du scepticisme, il ne sera point inutile de retracer d'abord les caractères généraux de la société moderne. Si nous poussons à l'excès les couleurs du tableau, l'image de la société future apparaîtra ensuite plus précise, dans une plus vive clarté.

De siècle en siècle le droit a grandi dans le monde. L'amour, par goût de sacrifice, la force, parce qu'elle a besoin de paix, ont reconnu aux êtres des droits; sur la coutume s'est fondé un préjugé de droit. L'intérêt a créé le principe de réciprocité, donné au droit des formes et des garanties sociales. Le droit est une création de la vie sociale.

La plupart des nations modernes n'ont point dépassé cette conception, le droit reste, pour elles, une largesse du corps social. Il faut revenir à la formule métaphysique, qui affirme le droit supérieur à la loi, mais pour aller au bout de ses conséquences : l'individu est supérieur à la société ; elle ne possède sur lui aucun droit ; lui-même est de sa vie l'unique législateur. Homme ou femme, toute créature est autonome, et doit vivre en créature libre.

L'homme, comme tous les animaux, est né en société. Quelles associations se formèrent au cours des âges de la

préhistoire humaine et jusqu'à quel point l'individu leur fut asservi, sur ces problèmes l'imagination formule des hypothèses, la science n'ohtient aucune certitude. Lorsque en des siècles presque contemporains, peut-être, des nôtres, la tribu nomade a arrêté sa course et s'est fixée au sol, l'organisation sociétaire a trouvé son principe, une loi du sol, qui n'a pas encoreété abolie. Les hommes se sont désormais groupés pour l'exploitation du sol et pour sa défense; la tribu devenue commune ou cité, a possédé, cultivé la terre en communauté ; puis, la propriété communale démembrée, individualisée, s'est formée la famille; plus tard se constitue la fédération défensive des communes eL des cités, la nation.

Peu à peu, par la communauté des intérêts, par ce'le des souvenirs, des traditions, des espérances, f imille, cité, nation forment chacune une patrie, c'est-à-dire, au sens propre du mot, un héritage, le patrimoine commun do tous leurs enfants; chacune est une religion.

La famille antique s'est désagrégée, divisée, dispersée; éteinte la religion du foyer; éteinte aussi la religion de la cité; l'Etat même a cessé d'être une religion. Xous confondons sous ce nom d'Etat l'ensemble de tous les intérêts communs à l'association nationale, et l'organe central, le pouvoir délégué qui, au nom de la nation, gouverne ces intérêts.

La famille, la cité, s'absorbent dans l'Etat, mais leur déclin ne tient pas seulement à un mouvement universel de centralisation; il s'expliquesurtout par l'apparition d'un nouveau principe d'association : le sol ne constitue plus toute la richesse; celle-ci s'est mobilisée; des intérêts inconnus ont surgi; à côté des sociétés naturelles se sont créées, libres de tout bien territorial, des associations volontaires.

L'homme naît enfant d'une famille, citoyen d'une cité, d'une nation ; de l'une ni de l'autre, il ne peut refuser les charges, et, même tempérée par l'amour, par l'intérêt mutuel, par quelque élément de droit, par quelque liberté, la servitude originaire, scellée par le sang, subsiste à jamais dans les sociétés naturelles.

Et, si fortes sont les mœurs de la servitude, que dans les associations mêmes où il n'entre que par un acte libre de sa volonté, l'individu ne sait encore ni revendiquer, ni stipuler son indépendance.

Servitude volontaire, dès qu'elle ne dérive pas de la loi seule, et que, résignés à des pactes de sujétion, nous inclinons notre conscience devant les traditions sociales, les

préjugés religieux, les usages mondains, en un mot, devant la majorité.

Où lu majorité règne en souveraine, l'individu est esclave. Autocratie ou majorité de droit divin, servitude égale (36). La Boétie écrirait aujourd'hui un livre « contre le nombre ».

La famille n'est plus que la première éducatrice de l'enfant ; il balbutie encore, et déjà l'Etat s'empare de son intelligence ; à peine échappé de l'école, le jeune homme s'émancipe, s'isole; la famille est rompue. Déracinée du sol par la mobilisation delà fortune, elle a perdu sa grandeur et sa force, quand l'Etat, abolissant la puissance paternelle, s'est fait le législateur du foyer. Dans la famille moderne tous relèvent d'abord de l'Etat ; l'unité de la famille brisée, son individualité s'efface. L'individu y perd une part de lui-même; y gagne-t-il une liberté?

La commune, la province, — nation jadis, aujourd'hui simple division de services publics — se subordonnent aussi à l'autorité de l'Etat. Il s'est réservé le droit de prononcer en dernier ressort sur leurs plus considérables intérêts. On appelle tutelle administrative cette main-mise de 1 Etat sur les droits des collectivités. Bien au-delà s'étend la tutelle, sur les établissements publics associés à l'action administrative, et l'on peut dire jusque sur les associations privées. La loi en règle les formes, les fonctions, le développement, insinue chez elles l'Etat, ses contrôleurs, ses percepteurs, ses juges. L'hostilité envers l'association trahit le mépris du droit individuel, et l'Etat nous a en effet mis tous en tutelle. Les déceptions de la démocratie n'ont point d'autre cause : ce peuple de mineurs s'est cru un peuple de citoyens.

Dans tous les pays du monde la centralisation s'accroît; elle tient, en effet, à des causes universelles. Chez nous qui, s'il faut en croire les historiens, avons reçu de nos ancêtres, comme un legs du sol et du sang, des traditions d'individualisme, aussi vieilles que notre plus lointaine histoire, la socialisation des intérêts, du capital, du travail, des droits et des personnes est aux trois quarts accomplie. L'Etat, entrepreneur général de la plupart des ser-

vices d'intérêt commun, réglemente étroitement, avec nos libertés, l'initiative et l'activité individuelle. D'une réglementation impitoyable à l'expropriation même du droit, y a-t-il si loin ? — et pourrions-nous dire qu'une révolution s'est accomplie, le jour où, par une mesure d'expropriation générale et définitive, l'Etat, ayant mis la main sur le sol et les industries, serait devenu l'unique patron de tous les travailleurs, comme l'unique propriétaire du sol national? — Il ne faudrait compter qu'un coup d"Etat de plus dans la vie de ce pays.

L'Etat remplit deux fonctions primordiales :

La première a pour objet la défense, par la diplomatie ou, au besoin, par les armes, des intérêts, de l'honneur, du territoire national, et l'on est fondé à se plaindre du poids des charges qu'elle entraîne si l'Etat garde mal l'héritage qu'il a mission de conserver ; la seconde consiste à proléger la sécurité des biens et des personnes, et l'Etat ne l'accomplit pas toujours sans péril pour la liberté des bons citoyens.

L'individu est suspect à l'Etat ; l'association bien plus encore ; il n'a reconnu pleine liberté ni aux syndicats, ni aux sociétés de commerce, ni aux associations confessionnelles. Il subsiste des délits d'opinion et des délits d'association.

En revanche l'Etat prend plus de soin de nous protéger contre nous-mêmes que contre les autres ; il multiplie les ordonnances d'hj^giène, les mesures de sécurité ; il scrute les actes de bienfaisance, régie les mouvements de la charité, cet instinct du cœur, comnu si le réconfort d'une pitié attendrie n'était pas plus nécessaire encore au malheureux que le pain du matin ou le lit de la nuit.

La loi civile intervient dans tous les contrats, pour les garantir sans doute, mais surtout pour en mesurer la liberté. Suivant un type uniforme elle organise la famille, régie le mariage, et, sous prétexte de ne point affaiblir en les élargissant ces vieilles institutions, elle condamne une foule de misérables à l'isolement, à un concubinat humilié, ou à la prostitution. La loi protège la propriété jusqu'à en contrarier parfois l'exercice; mais, par une contradiction étrange, alors qu'elle permet à celui qui la possède de s'en dépouiller vivant, elle en refuse au mourant la disposition intégrale ; l'Etat lui-même, par l'impôt, concourt avec les héritiers légaux à démembrer l'héritage du mort.

Ces personnes morales, qui, vivant d'une fiction de la loi, sont censées échapper à la loi de la mort, l'Etat les

tient sous sa surveillance, contrôle, mesure, démembre leur fortune.

Il réglemente les conditions du travail, l'usage du capital, de l'un et de l'autre limite de dix façons les bénéfices.

Les sociétés d'assurances, les associations mutualistes se forment, s'administrent, selon la permission delà loi et celle de ses agents.

Gardien jaloux de la vertu publique, l'Etat interdit les jeux, les loteries, sauf à autoriser en particulier ce qu'il proscrit en général.

Il surveille les spectacles publics ; il est directeur de théâtre ; quoi encore? garde-pèche, garde forestier, gardechasse. M(Mé à tout, il a maint procès et consent à être jugé; mais il a ses juges, ses juridictions spéciales, longtemps suspectes, (il a fallu plus d'un siècle de loyale justice pour anéantir d'injustes suspicions.)

Au reste, quelques débats qui surgissent entre époux, entre citoyens, l'Etat leur impose ses juges, devant lesquels le procès n'arrive qu'au terme de longues procédures par les soins durement tarifés d'officiers de justice nommés par lui.

Il nous laisse le droit de mnudire nos juges, mais non celui de les choisir. Toute justice est rendue au nom de la République par la République. La République frappe, juge, elle récompense ; par des distinctions savamment graduées, l'Etat désigne à la reconnaissance des foules leurs bienfaiteurs ignorés.

Sa clairvoyance est générale, absolue. Bien mieux qu'eux-' mômes, il connaît les besoins réels des départements, des communes, des établissements publics. La tutelle a pour prétexte l'intérêt national ; elle s'inspire, en réalité d'un sentiment de méfiance à l'égard de tout ce qui s'unit pour créer, et de tout ce qui vit.

La tutelle, en effet, s'exerce aussi sur l'agriculture, sur l'industrie, sur le commerce national, que l'Etat enrichit, à moins qu'il ne les ruine, par des subventions, des primes, des tarifs de douane protecteurs.

Voulons-nous une route ? Il la construit. Faut-il approfondir une rivière, creuser un canal ? Il s'en chargera, et du même coup réglementera la navigation. Les ports, la mer même ne lui échappent point. Il donne les mines aux exploitants, elles leur reprend, s'ils exploitent mal. Il est imprimeur, et manufacturier, il fabrique des allumettes, des porcelaines, des tapisseries, des armes, des vaisseaux. Tous les instruments de communication, la poste, le télé-

graphe, le téléphone, les chemins de fer môme fonctionnent sous sa main.

Des légions de fonctionnaires publics couvrent le territoire, et la France continentale n'étant plus assez large pour en contenir davantage, l'Etat a conquis des colonies administratives... Il est arrivé que, faisant le nombre, certains fonctionnaires ont fini par considérer que l'Etat et le public étaient institués pour eux, et non pas eux pour le service de l'Etat et du public.

Mais cette énorme machine ne marche pas toute seule ni pour rien ; tout est matière à taxation comme à dépense. Depuis 1789, de SOO millions à 4 millardsle budget aprèsque décuplé, et dà tout leur poids tant de charges retombent, en définitive, sur les citoyens.

Chose plus grave! l'Etat s'empare de l'àme du pays. Pendant des siècles pleins de ses combats contre les chefs et l'esprit de l'Eglise, il n'a cessé de défendre contre l'hérésie ou l'incrédulité la religion elle-même. Hier encore, par une étrange inconséquence, il soutenait de ses subsides les Eglises chrétiennes, alors qu'il venait de lever, pour détruire l'influence des prêtres et jusqu'aux dogmes mêmes, une armée de cent mille maîtres d'écoles. Lui-même est un maître universel, plus encore: une Eglise ; il formule des dogmes (57) ; il a socialisé la science, la pensée, la morale et jusqu'à l'art (58). Dans ces derniers retranchements de la liberté combien subsistent d'esprits vraiment autonomes, également affranchis de la vérité promulguée et des ambitions officielles ? Nous avons subi l'invasion usurpatrice de l'Etat dans les plus intimes domaines de l'individualité. De celle-ci que reste-il ?

Toujours, partout, autour de nous, jusqu'en notre conscience, l'Etat I II nous prend au berceau même, et ne nous quitte plus, ni pendant l'enfance où l'école nous guette, ni pendant la jeunesse où l'armée nous réclame, ni pendant l'âge mûr où nos travaux relèvent encore de lui, ni pendant la vieillese, puisqu'il prend soin de nos vieux jours, ni dans nos maladies, ni dans nos plaisirs, ni dans la mort même, car il a des droits aussi sur les sépultures.

Avons-nous accepté la tyrannie de l'Etat ? Se fonde-t-elle, du moins, sur le consentement de la majorité ? mais la majorité n'est qu'une fiction, j'allais dire une hypothèse. Très souvent une minorité ardente détermine une majorité de résignés. Puis nulle majorité n'est fixe; de toute majorité les éléments tour-à-tour se retrouvent minorités, et à ce moment pour la majorité primitive aussi l'oppression com-

mènes. On ne peut donc pas dire qu'il existe une majorité pour consentir à toutes les charges que fait peser sur nous la tyrannie de l'Etat.

Le droit politique ne nous donne, d'ailleurs, qu'un mensonge de majorité, puisqu'il refuse le droit de suffrage à une moitié de la nation, comme si le droit n'était pas aussi respectable dans la conscience d'une femme que dans celle d'un homme, comme si l'éducation de la plupart des hommes justifiait par sa supériorité un privilège électoral et l'exclusion des femmes, (et je ne parle pas d'un demi-million d'officiers et de soldats, à qui la loi refuse l'exercice du premier droit des citoyens.)

Déléguée — à un monarque ou à des assemblées — l'autorité ne sera jamais qu'un infidèle m'roir delà volonté générale.

Un peuple est complice des lois qu'il subit, parce qu'il est responsable de ses mœurs, de ses croyances, de son tempérament même ; (il peut le connaître et, par un effort conscient, le renouveler et le rajeunir.) Imputer à fEtat notre servitude, c'est-nous l'imputer à nous-mêmes.

L'Etat, cette abstraction, cette « métaphore», est devenu une réalité, un corps doué de vie ; en lui s'atteste tout un passé, qu'aujourd'hui continue. On peut se dégager du passé; nos grands-pères l'ont fait; mais nous?...

Nous subissons toutes les servitudes, celles des usages, des conventions, des préjugés sociaux et celle de la morale traditionnelle, comme celle de l'Etat. Nos opinions ne sont . point à nous, nos croyances ne sont point nôtres, elles appartiennent à notre milieu, nos actions aussi. Il y a en morale un ton, une mesure; l'excès de charilé n'est pas , de meilleur goût que l'excès d egoïsme.

Combien d'entre nous réclament ce droit, dont l'exercice ^ constitue l'acte essentiel de la vie, de mettre en délibération la morale reçue, pour professer et pratiquer une mo- , ralelibrement raisonnée et choisie?

Un signe d'individualité dans la quiétude d'un milieu . uniforme détonne, déplaît, effraie. Et parce qu'elle permet à l'individualité de s'affirmer, la liberté est suspecte à tous ^ les partis. j

La mêm3 majorité qui retirait l'existence aux congrégations religieuses refusait à certaines catégories de citoyens le droit de se syndiquer, et refusera à tels autres le droit de grève.

Combien de patrons ont traité leurs ouvriers autrement que comme des serfs ? mais combien de syndicats résistent à la tentation d'user de leur force pour opprimera leur tour ou les patrons, ou le public, ou l'Etat, ou les travailleurs non syndiqués, ou les syndicats concurrents, sans parler de la servitude à laquelle si souvent ils astreignent leurs membres mômes ?

Nous avons éprouvé quelques accès de libéralisme ; mais comme toutes les lois libérales ont donné prétexte à des vexations, à des abus de la force, bien des gens en tirent argument contre elles, comme s; l'on pouvait apprendre quelque chose, — la grammaire, l'escrime, ou la liberté, — sans peina aucune ou sans horions (o9).

La liberté, après tant d'essais, semble encore inintelligible aux Français. La foule demeure serve par goût de la servitude, aussi bien que par tradition historique ; l'Etat ne prend que ce qu'on lui donne.

Toute réduite que soit la part faite à l'individu dans la société française, cette part même est menacée. Concentrée sur les phénomènes sociaux, la pensée contemporaine a fini par oublier les problèmes de la vie intérieure; elle n'aperçoit plus que des fins sociales. Dans l'ordre politique elle tend à socialiser toutes les forces, tous les efforts, les biens et les personnes; dans l'ordre moral à socialiser la volonté, je veux dire à faire converger vers cet unique idéal, le bien commun, toutes les aspirations morales de l'individu.

La Déclaration des droits tenta de formuler la charte de l'individu (60); mais combien elle compte aujourd'hui d'adversaires! En affranchissant l'individu la Révolution, disentils, l'a isolé, affaibli, épuisé.

La devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » n'est pas une formule individualiste. Si le terme « Liberté» contient l'autonomie de l'individu, les deux autres termes la repoussent. La liberté n'est qu'un mensonge, ou bien elle autorise l'expansion totale de chaque individualité.

c'est-à-dire l'exaltation des individualistes supérieures, et, en un mot, l'inégalité de fait. Mais le principe d'égalité, tel que l'ont conçu avec la constitution de 179J les écoles sor cialistes et la démocratie contemporaine, implique, au contraire, la réalisation de l'égalité de fait : il stipule un niveau commun ; défense aux plus grands de porter haut la tète; la liberté de dominer la foule est une liberté des temps féodaux. L'autonomie trouve encore un obstacle dans l'idée de fraternité. Car la fraternité ne peut être facultative; si les uns deviennent fraternels, les autres resteront égoïstes, et voilà brisé le lien moral de la société, voilà rompu l'équilibre de l'égalité réelle I Le principe d'égalité conduit à un régim3 de fraternité obligatoire et réglementée. Les trois termes de la devise sont évidemment contradictoires ; entre la notion d'une liberté intégrale et celle d'une absolue égalité existe un insoluble antagonisme. Mais les mystifications métaphysiques ne persistent pas toutes. Liberté, Egalité, Fraternité, s'inscrivent encore au fronton des monuments; depuis longtemps la formule ne s'inscrit plus dans les consciences. Entre ces termes contradictoires la foule a fait son choix; elle est égalitaire, parce qu'elle demande des jouissances, et qu'à ses yeux le seul moyen de les obtenir est de ramener à une condition égale faibles et forts, pauvres et riches. Le nom môme de fraternité a perdu tout crédit, et si l'idée en réapparaît, ce n'est plus que dans les systèmes et les discours des philosophes.

Le positivisme a considéré l'obligation de fraternité comme une loi de la nature, aussi formelle, aussi évidente qu'aucune loi scientifique. Il ne nous reconnaît d'autres raisons d'exister que de consacrer à autrui notre existence, Auguste Comte regarde comme des fautes très répréhensibles les moindres satisfactions concédées à notre égoïsme. Comme la doctrine catholique dont elle est si profondément imprégnée, c'est à une société de saints que s'adresse la morale positiviste. Une politique découle d'une telle morale, la servitude de la fraternité; telle fut la conception de Co:nte, et Platon même n'a point rêvé une cité plus hiérarchique et plus sévèrement réglementée.

La démocratie socialiste ne cherche dans la fraternité ni son inspiration ni son principe. Avec les altruistes elle partage l'illusion du bonheur universel dans un âge futur; mais ce n'est pas dans une société fraternelle, c'est dans une société d'égaux qu'elle l'attend. Dans le mouvement socialiste deux courants se dessinent, un courant populaire

OÙ domine la notion de ce droit de la nature, que le xviu^ siècle avait découvert dans la similitude de nos besoins et de nos organes, et dont, sans nul doute, il empruntait l'idée au dogme spiritualiste de l'identité essentielle des âmes, — un courant philosophique, où s'affirma une espérance individualiste, une volonté réfléchie d'atteindre la liberté réelle, qu'on ne cherche plus comm3 la Révolution dans légalité des droits, mais dans le pouvoir égal et effectif obtenu pour tous par la coopération de tous à l'œuvre commune.

Il existe assurément une contradiction entre le principe de l'humanisme et le principe d'égalité; la démocratie en demandant l'égalité réclame un droit, les positivistes aiment l'humanité par devoir. Comte exclut l'idée de droit de la société positiviste, et il n'y a pas de société n-oins égalitaire ; mais les deux principes ont pu se rejoindre et se confondre dans la doctrine de la solidarité. Les solidaristes voient dans la solidiirité de fait qui existe entre les hommes la source d'une dette réciproque, d'une sorte de quasi-contrat d'assistance, dont, en venant au monde, nous subirions l'héritage, et dont chaque journée de vie augmenterait les charges; ils s'appuient ainsi sur l'idée du droit, mais ils font en même temps appel au sens du devoir. La solidarité n'est qu'un autre nom de la fraternité, qui fut elle-même un autre nom de la charité.

Droit et devoir, deux termes du même principe, la justice. La justice! Pas de notion plus obscure; tous les partis invoquent la justice. Qu'entend par ce mot la démocratie?

Lorsque devant des juges les parties ne se présentent point armées de droits égaux, appuyées sur une loi égale, il n'y a point de justice; si des deux ouvriers d'une même tâche, le bon ouvrier peine sans profit, et le mauvais ouvrier recueille le salaire, il n'y a point de justice ; si les préceptes du devoir n'obligent pas également les consciences et si les sanctions finales ne se mesurent pas exactement aux responsabilités encourues, il n'y a point de justice. Conception séculaire qui, définissant la justice par des rapports constants d'égalité, confond la justice idéale avec l'égalité absolue des droits. Mais ce que la démocratie entend par l'égalité, ce n'est point la parité des droits, c'est l'identité des conditions. La justice de la démocratie consiste dans une définition de l'égalité de fait, contradictoire avec l'égalité des droits, la hberté et la notion traditionnelle de la justice.

Justice sociale, égalité de fait! Quel moyen de les définir.

si ce n'est la loi? Quelle volonté assez décisive pour les obtenir, si ce n'est la souveraine volonté du nombre? Quel pouvoir assez fort pour les maintenir, si ce n'est l'Etat? L'accomplissement d'un idéal de justice implique, après un coup d'autorité, un eiïort continu d'autorité! Ainsi toute manifestation de l'individualité sera suspecte, puis proscrite, la pensée, parce qu'elle pourra discuter le principe de justice, l'action, parce qu'elle pourra troubler l'ordre légal de la société égalitaire.

A quelque inspiration qu'elle se rattache, et qu'elle subordonne la morale à la politique ou la politique à la morale, Tautorité g-ouvernera donc à la fois les consciences et l'activité sociale.

L'autorité tend et conduit à Funité. Comment, d'ailleurs, réaliser l'égalité générale dans une société qui ne serait point unifiée? Une morale de justice aboutit donc à une politique unitaire. Par delà les frontières des nations, elle enseigne et prépare l'unité future de l'espèce humaine.

Le socialisme rêve cette suprême et définitive unité ; et au fond même des doctrines solidaristes, qu'un reste de fidélité à la liberté économique et à la liberté individuelle distingue encore des doctrines socialistes, mais qui se confondent avec celles-ci par des aspirations communes, se lève le môme espoir d'universelle union ; la solidarité n'estelle pas en effet universelle? collectivité ou individu, nul n'échappe à la solidarité des erreurs et des crimes d'individus, de collectivités, même étrangères, même inconnues. Comment les nations échapperaient-elles à la solidarité de la misère d'un peuple et de la déchéance d'une nationalité?

L'unité se fait ; la loi devient plus vigilante, l'Etat plus protecteur ; pas une réforme ne s'accomplit qui ne lie l'individu à la chose commune par des échanges nouveaux de services, et par des charges plus lourdes. Jetez les yeux sur les programmes politiques dans lesquels s'exprime déjà l'avenir !

Tout concourt au progrès de la socialisation : l'abandon de la terre, — domaine de la vie libre, — la ruée des champs vers les villes, aux ateliers, où l'homme, serf des machines, n'échappe à l'autorité du patron que pour re-

tomber sons celle de l'Etat, ou sous celle d'un syndicat, maître parfois plus exigeant. La terre déserte, il faudra bien que la société s'en empare, et — nouveau sauvage de la glèbe, — la fasse de force cultiver.

Quel prétexte à la main mise de la collectivité sur tous les capitaux productifs !

La famille, asile où l'individu, dérobant à la société quelque chcs3 de lui, retrouvait des raisons de vivre et renouvelait sa personnalité, la famille se dissout.

Détaché de la souche natale, le bourgeon humain s'épouvante. L'instinct de protection crie au secours, et l'individu rend grâce à l'Etat de le mieux soutenir, fut-ce en l'étouffaDt. 11 fc.ut qu'il nous assure et vivre et couvert, dès l'enfance, et jusqu'à la mort — et bientôt le reste; — après le pain les jeux du cirque.

A quoi bon décrire tous les aspects de ce mouvement général de socialisation, qui s'accroît à la fois des difficultés de la ccncurrence économique et de cet affaisement de l'énergie combative, qu'accuse et favorise l'humanisme de tous les partis? Tous en effet, parce que la centralisation est leur idéal, ou parce que c'est pour eux une nécessité vitale de s'y résigner, s'accordent à faire du socialisme pratique; il ne s'élèverait pas dix voix dans notre Parlement pour défendre la maxime d'où est sortie la Révolution individualiste : Laissez faire! Laissez passer!

Le plus grave des symptômes, c'est, en effet, l'affaiblissement, l'extinction des grandes voix de l'humanité. Plus de querelles doctrinales, plus de combats d'idées ; les sectes religieuses ont désarmé, la science n'attaque plus le dogme, et les anathèmes s'oublient. Il semble qu'on n'aperçoive dans le conflit présent de l'Etat et de l'Eglise autre chose qu'un incident politique, une bataille pour le pouvoir. Pourrait-il donc se produire un plus redoutable conflit que le choc de la morale tradilionnelle et de l'esprit moderne? Existe-t-il une raison plus haute de guerre sans merci que le définitif triomphe de la morale divine ou de la morale humaine?

Une sorte de paix semble faite enlre les principes ennemis, comme s'ils n'étaient point les ressorts de notre vie, et lame même de notre àme. La passion et la foi avaient fait de nous des individus; l'indifférence nous a rapprochés, socialisés, identifiés (61). Elle rend plus aisée cette unité morale, sans laquelle l'unité économique et l'unité politique demeurent, dit-on, fragiles et précaires, et dont les républicains socialistes ou libéraux, aussi bien que les

tenants de la monarchie, proclament d'un commun accord la nécessité.

L'unité morale est atteinte, lorsque la société toute entière n'a plus qu'un idéal religieux ou matériel, féodal ou égalitaire. Résultat qui suppose l'unité d'éducation religieuse ou philosophique, la profession obliga'oire des mêmes principes, moraux, politiques et sociaux, et surtout le dévouement absolu de tous à la société. Sans doute, la réalisation de l'unité morale n'est possible qu'au prix d'un régime prolongé de compression. Peut-être l'idée même d'unité morale n'est-elle qu'une illusion historique; après de longs siècles la contradiction s'est éteinte, et nous ne saisissons plus d'un âge de l'humanité que des traits généraux; nous oublions les bûchers, les dragonnades, les guerres civiles, un régime de silence, de chaînes et de sang; mais, pour réaliser l'unité future, il faut consentir aux mêmes violences, comme à une égale servitude. L'unité morale c'est la négation de l'individu (62).

VU

Par quelles transfusions de sang étranger, sous l'influence de quelles doctrines, l'individualisme natif de la race gauloise s'est-il si profondément corrompu ! Comment sommesnous devenus incapables de consentir aux risques de la liberté ?

La science, parce qu'il y a en elle un principe d'organisation et d'unité, méprise l'individu, l'humilie dans le tout; mais elle ne menace que l'avenir. Le mal est lointain qui aifaiblit en nous le goût, le culte, le sens de la liberté.

Le tempérament moral du peuple français porte l'empreinte d'une centralisation plusieurs fols séculaire; mais le succès de celle-ci doit s'expliquer surtout par l'unité catholique; l'organisation unitaire et la tendance universaliste de la religion, peu conciliables, en effet, avec le particularisme féodal, préparaient les esprits à l'unité politique. La royauté française trouva dans les institutions ecclésiastiques un modèle et un principe d'unité.

D'autre part, le christianisme, religion de renoncement et de terreur, désaccoutumait les Ames de l'initiative et de l'action; l'idée fixe du salut exaspérait l'instinct de protection, et, comme el'e cherchait dans l'Eglise un secours

contre les périls éternels, la foule chrétienne en vint à chercher dans un pouvoir fort la sécurité contre les périls terrestres.

Soixante générations de chrétiens nous précèdent, et nous demeurons profondément imprégnés des sentiments et de l'esprit qui les anima ; sous le fonds acquis de l'expérience personnelle, de la science et de la réflexion le fonds traditionnel et religieux de la conscience reste à peu près immuable; c'est lui qui fournit à la vie sociale les idées directrices qui la gouvernent. L'esprit moderne brode tout simplement sur le vieil air des variations qui le dissimulent sans l'effacer. Et c'est ainsi que, venus d'un même point du passé, les positivistes, les socialistes, les solidaristesont rejoint les métaph3'siciens du droit et de l'égoïsme. Chrétiens, en dépit d'eux-mtmes, une même logique, un même souffle les guidait; voilà pourquoi tous ont abouti à la justice, idée chrétienne qu'ils ont seulement humanisée, en la ramenant des horizons célestes à cet humble champ d'argile, dont l'homme ne se lève quelques jours que pour y retomber à jamais.

Altruisme, philanthropie, solidarité, raisons logiques de cette charité, dont le christianisme trouva la source dans le cœur.

Dogme chrétien, l'égalité démocratique; elle a pour répondants le principe de l'égale valeur des âmes et celui de l'égalité des sanctions.

La religion ajournait la justice à l'aurore de notre Eternité. JVous-mêmes ne l'avons-nous point ajournée à une ère indéfinie d'évolution intellectuelle et de progrès social ? Cette résignation à une attente infinie ne trahit-elle pas encore le fond chrétien de nos esprits?

Tyrannie de la religion hier, tyrannie de la science demain, l'éclair de 89 évanoui! l'individu a-t-il donc perdu le droit d'espérer? (63)

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