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AUTONOMIE, ANARCHIE, COOPÉRATION

La sujétion de l'individu est-elle utile ou nécessaire pour établir un ordre social, auquel ont fait obstacle pendant quinze siècles la féodalité cléricale et guerrière, et depuis un siècle la féodalité financière? et, cet équilibre atteint, doit-elle progressivement s'atténuer jusqu'à disparaître? Faut-il, au contraire, cesser à jamais d'espérer l'affranchissement final de l'individu dans l'organisme social? C'est une question que je ne veux et ne puis quant à présent examiner. La servitude sociale est un fait, et c'est un état de tout point différent que ce régime individualiste, auquel tend le scepticisme, et que la Révolution môme n'a pu ni réaliser, ni définir. Régime idéal, dont la conception est doublement indispensable au sceptique, d'abord pour orienter son espérance, ensuite comme principe de décision dans la vie active. La description n'en est donc pas superflue, et nous devons l'essayer.

Nous avons montré comment le droit social fut le plus souvent une hypocrite générosité de la force, qui cherchait la sécurité dans un mensonge de contrat. Chez nous l'amour même delà liberté n'a guère été qu'une hypocrisie des faibles, un moyen pour s'emparer du pouvoir et opprimer un jour leurs oppresseurs. Aussi les lois, les institutions, issues des mœurs, mais à leur tour conservatrices des mœurs, ont-elles resserré de plus en plus autour de

l'homme leur réseau de fer; l'individualité n'a pu ni obtenir place au soleil, ni prendre pleine conscience d'ellemême.

Il y a trop des autres en tout homme ; mais en aucun de nous cependant le sens de l'individualité ne s'éteint tout à fait. Il a ses réveils, comme la flamme. Sceptique desabusé des dogmes absolus et des promesses infinies, c'est sur moi seul que je compte (6i). Et. d'abord, je romps avec les lâches, auxquels m'a lié mon destin, et qui n'ont obtenu d'une pitié abusée la protection de la force qu'aux dépens de la force et au prix de la liberté des forts (65). Je proteste contre le despotisme, auquel se heurtent à tous les instants de ma vie mes libres instincts et ma volonté consciente. Nul n'a de droit sur moi. Je réclame les périls et la noblesse de ma liberté. Je m'insurg-e contre la domination de la peur, contre l'instinct religieux, contre l'instinct social, contre une civilisation, dont toutes les lois proclament la terreur des générations humaines devant les mystères de la force, Ls douleurs de la vie et l'horreur de la mort.

Je m'insurge contre l'Etat, qui, maître de toutes choses par l'inertie des volontés intelligentes, gouverne mon initiative et ma vie, et régirait ma conscience, si je n'avais le sens clair et la volonté de mon autonomie ; je m'insurge contre les institutions, les traditions, contre la morale, que mon siècle a reçues d'une religion, à laquelle je ne crois point. Contre le joug dos superstitions sociales j'érige ma volonté réfléchie, et contre la dictature des majorités l'inviolable pouvoir de mon droit. Je ne puis croire que le nombre soit l'unique mesure des choses, et que le droit, l'intelligence, la beauté ne possèdent point une valeur indépendante de l'opinion, de la force et des foules.

Je m'insurge contre ces théories humanitaires qui nous épargnent la peine et le risque de faire et de concevoir même notre bonheur, et, sous couleur de le défendre, serrent d'un peu plus près les rivets de nos chaînes ; contre l'altruisme, contre la duperie du sacrifice de tous à tous, parce que le seul être dont je puisse connaître les vœux, les motifs, l'intime pensée, c'est moi, et qu'en immolant à l'humanité l'espoir de mon bonheur, je n'assure le bonheur de personne et n'augmente pas d'une joie le total des bonheurs humains; contre toutes les doctrines, de quelque nom qu'elles s'appellent, qui font de l'individu le serf de la société, et le tiennent pour satisfait, tout misérable qu'il puisse être, dès que la sociélé est riche et puissante; con-

tre toutes les politiques sociales, parce que leur succès ne peut avoir pour résultat que d'accroître l'uniformilé, l'homogénéilé des éléments du genre humain, et de dégrader les races en unifiant l'espèce; contre une justice égalitaire qui, pour rapprocher les conditions, décourage l'effort, l'intelligence, et les plus hautes vertus du cœur, exproprie le talent, le travail, le mérite, stérilise la pensée, le rêve, l'idéal. Je m'insurge contre le principe de solidarité; je refuse la responsabilité de ce quasi-contrat d'assistance que la société invoque contre moi. J'admets qu'elle ait pourvu au salut de ma vie; mais fut-ce à mon profit ou au sien ? Est-ce un bienfait qu'une existence sans liberté ? Et puis-je consentir à payer de la servitude une dette qu'à ce prix je n'eusse pas souscrite? j'ai trouvé dans mon berceau mes titres de servage; je n'avais pourtant pas demandé à naître; et, depuis, de toutes les charges que la société m'impose, je n'en ai accepté aucune. La collectivité ne peut contre moi-même invoquer mon consentement. La société est un état de force et de violence, et si ma destinée fut de vivre en société, je me révolte contre ma destinée ; je puis contre elle ériger ma volonté ; je veux lui disputer la liberté de ma vie.

Le scepticisme a fait de moi un homme libre. Je veux vivre libre.

Qu'est-ce qu'un homme libre?

Pour me concevoir libre, il faut que je devienne un homme nouveau, que je retrouve en moi l'homme vrai, moi-même. Par la pensée j'abolis donc les lois, les institutions sociales, l'Etat, la société, en un mot, le milieu qui m'entoure ; idées, savoir, morale, je chasse de mon esprit tout ce que j'ai reçu des hommes ; je me replace au bord du néant où m'a conduit le scepticisme. Je ne suis qu'une conscience nue. mais je suis une conscience autonome ; je suis un droit vivant.

Un droit, c'est-à-dire un individu résolu à donner leur pleine expansion à son être physique, à ce moi conscient, dont l'idée est l'expression suprême.

Je suis un droit, c'est-à-dire un idéal qui se réalise. L'autonomie réside dans le privilège de rédiger moi-même

la charte de mon idéal. La liberté intégrale n'est que la liberté de l'idéal.

L'Idéal est l'antinomie de l'autorité. La liberté ne consiste point dans une résignation adroite aux lois de la nature et aux lois sociales, mais dans la révolte contre les lois naturelles dont la volonté peut triompher, contre les lo's sociales, dont elle peut obtenir la réformation.

Le stade définitif du droit, l'âge de la liberté sans restrictions, l'ère de l'individualisme absolu, s'appelle l'anarchie. L'anarchie est la forme sociale de l'autonomie. L'individu autonome tend à l'anarchie (66).

L'anarchie résulte de la négation de l'autorité dans l'ordre social, comme l'autonomie de la négation de l'autorité dans l'ordre de la conscience. En condamnant le christianisme, la science, la morale altruiste, les usurpations de l'Etat et 1 unité sociale du genre humain, en abolissant l'aulorité dogmatique et l'autorité politique, le scepticisme radical aboutit à ces conclusions : l'autonomie absolue, l'anarchie idéale.

Autonomie, anarchie, double aspect, psychique et social, de l'individualisme; double sens de l'évolution du monde vers l'individualité ; double formule du progrès, si celui-ci consiste, en effet, dans le développement de la moralité, si la moralité tient à la liberté du cœur et à la liberté des actes.

Autonomie, anarchie, régime d'harmonie économique, de travail libre, de libre échange, de libres accords, où la loi, expression mensongère de la volonté générale, s'efface devant la volonté individuelle.

Autonomie, anarchie, régime d'harmonie morale où, sous la garantie d"un respect réciproque, d'un consentement universel, et sans que nul puisse invoquer un droit sur aucun, tous jouissent également, en droit et en fait, de l'intégrale liberté d'accroître leur être et d'exalter leur individualité.

Autonomie, anarchie, régime d'ordre et de paix sociale, car autonomie ne signifie point caprice et licence, mais loi personnelle ; car anarchie ne signifie point dispersion et violence, mais libre union des intérêts et des droits; l'ordre, en effet, en régime anarchique, repose non plus sur des prescriptions obligatoires appuyées sur des sanctions, mais sur l'harmonie réelle des consciences.

L'anarchie théorique, vers laquelle s'oriente le sceptiisme, constitue la forme contradictoire de ce régime de :ompression et de définitive unité, où tendent les églises

communistes. L'individu sera libre, ou il sera asservi ; entre les deux thèses il faut choisir. Si l'anarchie totale n'est qu'une utopie lointaine, le scepticisme fonde la société future sur la régénération du droit individuel.

L'Idéal est la source du droit ; le besoin en est le régulateur. La nature impose à rhomm3 des besoins; la vie sociale lui a donné des besoins nouveaux; à l'accroissement de l'individualité correspond enfin l'accroissement d'une faculté, dont l'exercice est un autre besoin, le plaisir.

Tout être humain a besoin de nourriture, de vêtements, d'un abri; pour subsister il a besoin de travailler et aussi de posséder; dans l'enfance, dans la vieillesse, dans la maladie il a besoin d'être secouru.

Tout être aime, veut être aimé, sa tendresse, souvent exclusive, a besoin de sécurité ; il réclame encore sécurité pour sa vie, pour sa propriété, pour ses travaux, pour sa liberté même. La liberté, l'Idéal, le sentiment de l'individualité, voilà, des besoins que la nature a placés dans le cœur humain, les plus nobles, les plus exigeants.

La vie sociale a développé le sens et le désir du bienêtre; elle a créé les besoins intellecluels ; sans éducation l'homme ne pourrait pas plus subsister que sans assislance (l'éducation n'est-3lle p:is la forme la plus pure d'assistance?) Né dans la société, élevé pour la vie sociale, l'homme est par définition un êlre social; il a besoin de dogmas et d'une morale commune.

L'homme, enfin, parce que de tous les êtres qui paraissent à la surface de sa planète il est le mieux individualisé, a besoin de plaisirs, de loisirs, de jeu, d'art.

Tous ces besoins qui se ramènent, en définitive, à un mécanisme alternatif d'expansion et de protection, l'individu ne peut les satisfaire seul. Tout homme a besoin des hommes. Quand il pourrait subsister, l'homme isolé deviendrait le plus misérable des animaux. Sjlkirk ne survécut, dans son île déserte, que parce qu'il y apportait les armes, les outils et les notions pratiques d'un pays civilisé.

Venu au monde dans les murs d'une cité, formé pour y vivre, je ne puis, en effet, revendiquer la liberté des déserts et ses risques. Par mes habitudes, par mes besoins, par mes ignorances je reste lié à la société au milieu de laquelle je suis né, — et, si j'avais la témérité de l'exil, partout je retrouverais les réglementations, les lois, les institutions, les mœurs de la servitude, partout je rencontrerais des hommes ; partout il faudra subir les charges d'une association dont je n'aurai point signé, dont nul as-

socié n'aura signé la charte, car une société est le produit d'une série de cataclysmes historiques, d'un jeu de forces brutales ; le plus fort y exerce naturellement le droit du plus fort. En aucun lieu du monde je ne découvrirai une société formée par le libre consentement des consciences individuelles. Sous aucune étoile de nos cieux il n'existe, cet individu autonome que je cherche, l'homme hbre, tel que je veux être.

La coopération est une nécessité de l'existjQce et du développement humain, elle est le secret même de l'évolution. Le darwinisme a glorifié la guerre comme la loi de la vie, comme une sorte de justice de la nature, qui supprime les individus faibles ou indolents. Certes, la lutte est éternelle, et par élimination elle contribue sans aucun doute au progrès des espèces. Mais elle affaiblit les forts mêmes. De quelque façon qu'on l'envisage, son résultat est toujours une destruction. Si la guerre était l'agent capital de l'évolution, toutes les espèces auraient déjà péri, ou plutôt aucune n'aurait apparu. Celles-là seules ont survécu dont les familles et les tribus surent s'unir, s'associer, coopérer. La coopération est la suprême force de ce monde, parce qu'elle oppose à la force isolée et aveugle un faisceau de forces conscientes et organisées.

L'individu attend de la société un double service : la satisfaction de ses besoins, — un concours décisif pour la réalisation de son idéal.

Mais quand, pour assurer ses besoins, il recourt à l'assistance sociale, l'individu renonce à une part de sa liberté. Il se subordonne à la société dans la mesure où il a besoin de son secours. La servitude sociale a pour capitale raison la complication de la vie.

D'autre part, que, pour réaliser un idéal commun, deux individus s'associent, chacun d'eux fait au profit de son associé le sacrifice d'une nouvelle part de sa liberté. La coopération ne se développe point sans péril pour la liberté de l'individu, et c'est pourquoi il faut en définir, en limiter le rôle.

L'homme a deux existences, l'unj intérieure, l'autre ex-

térieure. Il y a un domaine où l'individu se reconnaît souverainement libre et autonome.

Les stoïciens ont fondé la liberté sur une distinction profonde; ils distinguent les choses qui dépendent de nous et celles qui n'en dépendent point; à côté du monde extérieur, où notre volonté ne triomphe des choses qu'en se pliant aux lois de la réalité, il existe un monde intérieur où toutes choses nous obéissent, un monde où règne sans obstacle la volonté autonome, et qui, à vrai dire, ne se discerne point du moi. Dans la conscience, dans l'indépendance du moi réside la liberté absolue.

Sar la conscience, sur le moi la société ne peut rien entreprendre. L'individu doit veiller jalousement sur l'intégrité de cet intangible domaine.

Mais, par ses besoins, il relève de la société; il n'allège sa dépendance que s'il sait réduire ses besoins, s'il apprend à se servir lui-même. Un éducateur diligent nous enseignera à compter sur nous-mêmes plutôt que sur nos semblables. Peut-être la sience future, — et c'est le vrai service dont l'humanité lui demeurera reconnaissante, — atténuerat-cUe, en simplifiant l'existence, la réciproque sujétion où onus tient notre fièvre de mouvement, de fortune et de jouissances. L'accroissement et la libération de l'individualité, — c'est-à-dire le progrès, — ont pour condition la simplification de la vie.

Si hardie qu'on la suppose, la simplication de la vie n'affranchira pas l'homme de sa propre faiblesse, c'est-à-dire de la société.

Mais il n'y a point entre les principes d'autonomie et de coopération une contradiction insoluble.

Si ne pouvant vivre hors de la société humaine, l'individu devait renoncer à son rêve d'autonomie morale, de libre vie, en un mot, à son idéal, la réalisation de l'individualité serait donc une chimère, et le scepticisme, en libérant l'individu, n'aurait accompli qu'une misérable et inutile besogne ? Nous croyons, bien au contraire, que l'individu doit attendre de la coopération, avec le salut de sa liberté, l'exaltation de son individualité ; mais la liberté dans la coopération suppose un régime d'association, auquel nos mœurs et nos lois ont longtemps répugné. Nous allons en définir les principes.

L'individu, c'est le droit; la société, c'est l'intérêt. Le problème des rapports de l'individu et de la société consiste donc à assurer au mieux l'intérêt individuel, sans toucher à l'intégrité du droit. Il n'a point été résolu. Nous

ne connaissons pas dans l'histoire une civilisation individualiste.

Peut-il être résolu? C'est l'aptitude de chaque race à la liberié qui, en définitive, détermine les fonctions et le pouvoir du corps social. Il faut, pour réaliser un régime de liberté, compter avec les instincts d'une race et ses habitudes héréditaires, avec le climat, hostile ou clément, avec la prospérité du peuple ou sa misère, avec sa sécurité ou ses périls. Infiniment diverses sont les conditions d'aptitude des nations à la liberié individuelle. Quelles que soient ces conditions, le principe, comme la garantie de la liberté, c'est le contrat. Une nation sera d'autant plus libre que son gouvernement se rapprochera davantage de ce régime de contrats sociaux qu'est l'individualisme absolu — ou l'anarchie— , dans lequel la volonté individuelle ne reconnaît d'autre autorité que la convention librement débattue et librement souscrite, où toute forme d'association commence par un contrat d'association. La solution finale du problème social réside dans le contrat.

Dans le monde moderne, les associations naturelles et forcées au sein desquelles nous naissons, garantissent beaucoup moins les intérêts de l'individu que leurs intérêts propres; elles restent hostiles à l'individualité, la liberté leur est suspecte, le droit humain n'est qu'une largesse de la force; le jour oii, secouant le joug de la force, les hommes concluront enfin un contrat social, (ce sera j'imagine, un système d'échanges économiques, ou plutôt un traité de mutuelle éducation), ils devront avant toute chose rédiger un pacte préliminaire de liberté.

C'est, en effet, une très fausse notion des fonctions de la société qui en gouverne aujourd'hui les rapports avec l'individu. L'individu n'est pas simplement subordonné à une autorité commune, mais entièrement sacrifié à l'unité sociale. Etat, cité ou famille: ce n'est pas assez de lui refuser le pouvoir de revendiquer aucun droit propre contre le droit collectif de l'association ; celle-ci lui prescrit le devoir formel de consacrer au service de ses associés toute son énergie et ses forces ; il doit se tenir heureux, prospère et glorieux, dès que l'association se dit heureuse, prospère et glorieuse ; sa vie entière est liée au destin de l'association.

C'est d'une conception de tout point contraire que s'inspire la doctrine individualiste. Contre l'individu la société n'invoque ni un droit métaphysique, ni un droit positif, alors que le droit individuel rouvre, au contraire, dans la

consciencô cet incbranlable fondement, la Tolonlé morale. Les sociétés sont en soi des abstractions; il n'y a d'autre réalité que l'individu ; devant la réalité que vaut l'abstraction ? l'individu seul a des droits et des intérêts vivants ; seul il est une fin; la société n'est point une fm en elle-même; elle n'a d'autre fin que Tindividu. Les associations, quelle que soit leur forme, quelque nom qu'elles portent, n'ont d'autre raison d'exister que de protéger les droits et de servir les intérêts de l'individu. Assujettir au service de l'individu tous les organes de la coopération sociale, \oilù donc la loi fondamentale du régime individualiste.

Toute société sera la servante de l'individu, l'instrument de son idéal. La durée, la complexité de ses fonctions auront pour mesure la durée et la complexité des services que l'individu attend d'elles. L'individu ne souscrit envers elle pas d'autre obligation que de la faire vivre aussi longtemps qu'elle lui restera utile; en acceptant sa part des charges sociales il acquitte sa dette dans un mutuel engagement: mais il n'aliène au profit de l'association aucune parcelle de son droit d'homme libre, et l'échange de services qui s'accomplit entre eux ne modifie pas l'équilibre de leurs rapports, ni la subordination absolue de l'association à l'individu.

Mais comment, même par contrat, obtenir d'une puissante unité qu'elle se subordonne à l'individu désarmé? Les situations des contractants ne sont point égales ; comment les stipulations demeureraient-elles équivalentes? Il faut à la liberté des garanties moins théoriques.

Les associations formées par intérêt de voisinage, fondées, si l'on peut dire, sur le sol, demeurent encore les intrumeats les plus actifs de la coopération sociale. A mesure cependant que se relâche le lien territorial et que des intérêts plus larges se révèlent, un nombre croissant d'associations libres apparaissent et grandissent, sociétés industrielles, commerciales, syndicats professionnels, groupements confessionnels. C'est une coopération forcée que celle des associations naturelles ; elle entraîne, en effet, obligation, coaction, coercition. A la coopération forcée le régime individualiste substituera la coopération libre ; et celle-ci se réalisera do deux manières : d'abord, rénovant le droit politique, les associations forcées originaires se transformeront en des types organiques aussi rapprochés que possible des associations volontaires; mais surtout le droit individualiste supprimera les fonctions inutiles de l'association forcée ; c'est ainsi qu'il développera dans la

plus large mesure l'association librement formée par 1 associés, au gré de leurs besoins réels. Si dans l'associalic

les ion libre l'individu renonce, en vue du but commun, à l'absolue indépendance de ses efforts, il peut, en revanche, par une coopération qui centuple son pouvoir, tenter le rêve démesuré de son ambition solitaire. C'est ainsi que la loi fera place au contrat, l'autorité au libre choix des associés, — et, en définitive, la force à la sympathie.

Certes, les associations naturelles ne doivent point abdiquer toutes leurs fonctions ; par elles seules certaines charges sociales peuvent être remplies ; il est bon aussi que toutes subsistent, parce que l'esprit particulariste qu'elles entretiennent forme une part de notre individualité. Mais toutes les tâches que, sans préjudice pour l'individu, l'association volontaire peut assumer, elle les doit reprendre à l'association forcée. Toutes les transformations sociales doivent èlre accomplies par les associations volontaires. Principe essentiel d'un système de libre coopération.

Définissons-en les conditions dernières.

L'accord ne se forme et ne se maintient dans une assemblée d'hommes que tant qu'il se limite à un intérêt unique ou à un très petit nombre de questions. Dès que se multiplient les problèmes, les opinions se divisent, les intérêts s'entre-choquent. Ainsi dans toute association se font et se défont chaque jour de nouvelles majorités ; nul associé ne se range toujours à la majorité; chacun à quelque moment fait partie d'une minorité opprimée et mécontente. Ainsi une association qui embrasserait tous les intérêts communs aux sociétaires serait cent fois plus oppressive qu'aucune des institutions traditionnelles de la société moderne. Pour que l'association divienne l'organe d'une pensée unique, et qu'ainsi soit respectée la liberté de chacun, deux choses sont nécessaires : d'abord, que les associations se forment en vue d'un unique objet, qu'autant d'intérêts se révèlent, autant de groupements se constituent ; ensuite qu'autant dans une association se forment de minorités, autant se créent d'associations distinctes. En d'autres termes, il faut que toute association soit animée d'un même esprit et poursuive un seul but. A l'exécrable loi du nombre, qui, abolissant le privilège natif d'être un individu, une exception, une idée, livre à l'imbécillité de la foule les inspirations supérieures de l'humanité, succédera ainsi l'affirmation catégorique de la volonté individuelle et du droit absolu de l'Idéal.

L'anarchie pure est une fiction de l'esprit. L'anarchie possible a pour mesure le besoin de coopération.

La coopération implique hiérarchie, c'est-à-dire subordination.

La hiérarchie ! elle est continue, et toujours réciproque. Elle se manifeste chaque fois qu'un individu se prévaut à l'égard d'un autre individu de quelque prééminence, — autorité légale, contractuelle ou morale, supériorité de l'expérience, de l'esprit, du savoir, ou simplement de la force. — Le magistrat, à qui la société a délégué une part de ses pouvoirs, demeure dépendant de tous les magistrats qui détiennent quelque autre part du pouvoir social ; il dépend ou du gouvernement ou des citoyens dont il est le délégué révocable (67). Son action est subordonnée au zèle de ses subalternes. L'autorité d'un monarque autocrate ne vaut que ce que valent ses ministres et ses fonctionnaires, et lui-môme dépend du mécanicien qui conduit son train, du courrier qui porte ses dépêches, du cuisinier qui prépare son dîner. Louis XIV faillit attendre son cocher. 11 n'y a d'autocrate absolu que Dieu.

L'humanité est une hiérarchie de nations, La planète entière est gouvernée par une hiérarchie de forces, et l'harmonie même des mondes n'est pas autre chose que l'équilibre constant de leur hiérarchie mutuelle.

La hiérarchie n'a point pour raison l'inégalité essentielle des droits. C'est par la diversité des services, parla spécialisation des fonctions sociales qu'elle s'explique et se justifie. Chacun a sa tâche dans l'œuvre infinie de la vie collective, et chacun dans l'exécution de sa tâche doit être souverain. Autant de tâches, autant d'autocrates. Le principe de hiérarchie n'est donc point un principe de suprématie générale ; la hiérarchie universelle consiste dans la distinction absolue de toutes les fonctions et dans leur exacte répartition, en un mot, dans une juste division du travail social. Hiérarchie non point idéale, mais parfaitement réelle, qui régit, , en dépit des traditions de castes, la société contemporaine, et qui régissait aussi les sociétés anciennes. En aucun temps l'autorité n'a pu la méconnaître et la troubler sans doramage pour elle même. C'est le respect de la hiérarchie naturelle qui constitue l'ordre social.

Mais il faut montrer comment s'allient, — jusqu'à se confondre, — la hiérarchie et la liberté! Chacun maître chez soi, c'est la double formule de la hiérarchie sociale et de l'autonomie individuelle. Elle implique plusieurs conditions ou plusieurs principes, — qui se relient exactement aux conditions et aux principes du système d'association.

Le premier principe consiste à réduire, à démembrer la hiérarchie forcée et légale; le second à lui substituer une hiérarchie morale et volontairement acceptée; le dernier à diviser si bien les fonctions sociales que la subordination, si elle est infinie, devienne absolument réciproque.

En définitive, c'est de la libre coopération que résultera la hiérarchie mutuelle des hommes libres.

L'anarchie pratique se résout ainsi dans une hiérarchie volontaire, respectueuse de l'autono nie des subordonnés consentants, et dans laquelle s'affirme en sa plénitude le droit souverain de l'individu.

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