LES FONCTIONS SOCIALES
Dominer le milieu, voilà en quoi la liberté consiste. L'idéale liberté résiderait dans l'homme assez maître de ses besoins pour s'affranchir de toute coopération.
La coopération s'exerce sous plusieurs formes, et les liens qu'elle crée ne sont pas également étroits. Sous un régime de liberté économique la balance de l'offre et de la demande règle les rapports les plus fréquents, sinon les plus importants, des individus. Partout où suffit le contrat individuel d'échange, l'indépendance de l'individu reste entière. Un tel régime, s'il se pouvait universaliser, réaliserait l'anarchie absolue, l'autonomie intégrale.
Mais la vie humaine n'est ni simple, ni aisée. L'échange entre individus ne suffit pas pour obtenir la satisfaction d'intérêts devenus capitaux pour l'être humain ; et, d'autre part, la sécurité des échanges a besoin de garanties. De là les organes sociaux. De là les deux formes sociétaires de la coopération : association naturelle, association volontaire.
Formée par une ancestrale habitude de groupement ou créée par l'angoisse de la concurrence, l'association naturelle s'est maintenue par l'accord des besoins et par la force delà coutume ou de la loi; après elle s'est constituée l'association volontaire pour satisfaire ces intérêts moins primitifs, qui se résument dans le plus haut entre tous, l'Idéal.
Que l'association, étroitement définie, représente non point la A'olonté générale, mais les volontés individuelles des associés; que la hiérarchie, infiniment morcelée, assure seulement l'autonomie de chaque fonction sociale; que, en d'autres termes, nulle restriction ne soit soufferte à la liberté individuelle et au plein exercice de droits égaux, si elle ne dérive d'un contrat, consenti par les contractants dans une égale liberté ; à ces conditions, nous l'avons montré, l'individu n'abandonnera dans la coopération sociétaire que la moindre part de sa liberté.
Nous devons maintenant établir les principes généraux des rapports de l'individu et des associations, c'est-à-dire la nature des fonctions sociales et les éléments des contrats sociaux. Ce sont les fonctions sociales qui déterminent, en effet, et l'étendue et les conditions du contrat (68). Avant tout il nous faut montrer, parmi tant de formes d'associations, lesquelbs doivent, dans l'état individualiste final, subsister, lesquelles prévaudront, et comment à chacune seront dévolues ses fonctions.
Dans le passé b sang et le sol furent les principes de l'association humaine, la coopération fut à la fois naturelle et forcée. Dans l'avenir sur le sang et le sol prédomineront l'identité des intérêts, la sympathie des espérances; la coopération se libérera. Par cette double raison qu'elle respecte davantag3 l'autonomie de l'individu, qu'elle donne plus largement carrière à l'esprit d'entreprise, et qu'enfin elle s'acquitte mieux de ses charges, l'association volontaire se substituera progressivement à l'association forcée.
Avant de dire pourquoi et dans quelle mesure celle-ci continuera à concourir à la coopération sociale, il faut poser à l'origine de la répartition des fonctions sociétaires ce premier principe que l'association volontaire deviendra non-seulement l'agent régulier, des intérêts collectifs et de l'Idéal individuel, mais l'instrument du droit et l'organe normal de nos besoins primitifs. C'est donc à titre d'exception qu'interviendra dans la vie des sociétés humaines l'association naturelle (69).
Ainsi l'on ne peut songer à énumérer les fonctions de l'association libre : issue non plus de la loi ou de la coutumî, mais du contrat, elle aura de celui-ci la variété infinie. Ses formes, aussi bien que ses fonctions, se multiplieront, en s'adaptant aux besoins, aux volontés humaines, en se prêtant à nos désirs et aux chimères mêmes de l'imagination ; il faut bien qu'elle soit, en effet, aussi diverse que l'homme, pour qu'en lui sacrifiant une part de sa 11-
berlé l'individu reconnaisse la fécondité de son sacrifice.
Nous n'aurons à définir que les fonctions des associations naturelles. De la coopération volontaire il suffit de caractériser le fonctionnement et l'esprit.
Le plus sûr moyen, nous l'avons dit, de maintenir les associations dans leur rôle, consiste à en diviser les fonctions, à multiplier les groupements, dé manièreque chacun d'eux s'attache à un but unique, et que, sa durée limitée au maintien d'un accord unanime, ses membres demeurent toujours indépendants. La volonté individuelle en coopération sociétaire demeure d'autant plus pure qu'elle s'y heurte à un moindre nombre de volontés libres; elle s'altère à mesure que s'accroit l'association. C'est donc dans les groupements les moins nombreux, si, du moins, les associés y professent une mutuelle tolérance et un égal respect, que sera le mieux préservée l'autonomie individuelle. La décentralisation, au sein môme des associations libres, est une condition de liberté. Il faut, pour les maintenir indépendantes, que s'effectue sans obstacles la déconcentration des minorités; l'association-mère, si des conflits s'élèvent, se divisera en associations autonomes. Le morcellement n'a d'autres limites que les conditions mêmes de l'existence du groupe social et les exigences de sa fonction.
La force des institutions réside dans l'esprit public. Le droit et l'idéal individualistes n'ont pas de meilleur défenseur que l'esprit de particularisme. Le particularisme, c'est l'individualisme des races.
Il semble qu'entraînés dans un mouvement de fusion et d'unité peuples, races et individus perdent le sens particulariste; ils en méconnaissent, du moins, l'origine physique et le principe éternel. Aussi bien que l'individualité, le particularisme fut d'abord une sorte d'instinct, — un instinct de race, hérité du sang, du sol et des traditions. Certes, il faut bien consentir qu'en acquérant une conscience plus claire de leur individualité les peuples et les individus se dégagent des influences ataviques, que le sens particulariste s'idéalise, et désormais se révèle aussi dans l'indépendance des doctrines et des volontés. Mais il subsiste dans la nature humaine des éléments indestructibles qui nous lient au passé de l'espèce entière, — un germe, du moins, l'œuf primitif, immortel aussi longtemps que l'humanité ne mourra point, divisé à l'infini entre tous les humains, et, par le plus étonnant des miracles, toujours tout entier en chacun d'eux. L'homme n'existe point hors de l'espace, ne s'abstrait point d'un milieu. Le mélange du
lib::rté et beauté 153
sang-, continu sans donner jamais deux sangs identiques, différencie les individus ; l'action formatrice du sol, du climat, du milieu, a séparé les tribus, créé les races et les maintient séparées; l'individu n'échappe point à l'aveugle puissance du sang; la vie humaine aussi est attachée au sillon, où germe le pain, à Falelier, où le manteau se tisse, à la cité, où s'échangent les œuvras de l'universel labeur; nous soram:)s les hommes d'un horizon bien plus que les hommes d'une pensée. L'instinct originaire ne peut, ni ne doit périr; le principe territorial forme le fond de l'esprit particulariste (70).
11 ne suffit donc pas, pour organiser la coopération libre, de substituer à l'association forcée l'association volontaire et aux groupements généraux les plus petites associations viables. Que, par delà bornes et frontières, celles-ci s'unissent en confédérations plus larges qu'une patrie, qu'un continent, elles-mêmes prendront pour centre et lieu déraillement l'unité locale, la commune, s'il se peut, — le canton ou la province. Formées ainsi d'hommes rapprochés par les souvenirs communs d'unemème origine, par un égal amour pour l'horizon natal, assez connus les uns des autres pour qu'entre eux le contrat môme puisse s'oublier et l'énergie des sentiments fraternels gouverner leurs efforts, ces associations acquerront ainsi à leur tour une invidualité réelle, et, entrant dans la confédér.ition avec la force que donne la conscience de l'individualité, elles y maintiendront plus sûrement et leur propre indépendance et les droits de leurs membres.
Quand l'association natureffe, scellée par la fraternité du sang ou fondée sur l'intérêt du sol, n'aurait d'autre fonction que de conserver intact le principe initial du particularisme, cet avantage suffirait pour justifier la persistance de toutes ces unités sociales, famille, cité, province et nation. Nous leur devons d'autres services, et leur légitimité trouvera sa preuve irrécusable dans la définition de leurs fonctions.
Avant d'essayer cette définition, rappelons que l'association naturelle cède à l'association volontaire toutes les attributions que celle-ci n'est point capable de remplir; et que, parmi les associations traditionnelles, comme parmi les associations conventionnelles et libres, la dévolution des fonctions s'accomplit des plus petites aux plus grandes, le devoir social incombant au groupe le moins nombreux, aussi longtemps que celui-ci en peut accepter la responsabilité. La série des fonctions sociales contient ainsi la série
des associations nécessaires ; sur les associations volontaires les plus limitées pèse, comme une sorte d'attribution générale d'assistance et de concours, la charge de tous les besoins, de tous les services qui excèdent les forces de l'individu isolé ; et la répartition des services sociaux entre les associations volontaires plus étendues et les associations forcées, n'ayant d'autre raison que l'impuissance de l'association élémentaire, n'a d'autre loi que l'exigence de l'exécution.
Dans le domaine de la coopération forcée, l'intervention de l'Elat ne sera légitime qu'au cas où l'œuvre à accomplir excède les facultés de la province, l'intervention de la province qu'au cas où le district, le canton ou le syndical des communes se reconnaissent impuissants, l'intervention de ces groupes de communes que pour secourir une commune isolée, l'intervention de la commune que pour satisfaire les besoins collectifs qui dépassent les forces d'une ou de plusieurs familles librement groupées.
Association naturelle au regard de l'enfant, association A'olontaire au regard des époux, la famille a trois fonctions : l'amour, l'assistance et la liberté. L'amour la crée, vœu d'éternelle union; il la recrée dans chaque enfant qui naît par l'éclosion des tendresses maternelles, par le sentiment des responsabilités paternelles, par le respect filial, par les fraternelles amitiés des enfants. L'homme dans la famille trouve la satisfaction de ses instincts sympathiques et aussi l'emploi de cet instinct de protection, — double besoin d'être protégé et de protéger en retour, — d'où dérive toute société. La famille est un pacte mutuel de dévouement; assister l'enfant et le vieillard, secourir le malade ; donner à l'enfant celte éducation particulariste du foyer, qui préforme en lui l'individu futur; seconder sa vocation, lui ouvrir la carrière delà vie, en un mot, l'affranchir; voilà, après l'amour, les deux devoirs de la famille : devoir de dévouement, qui sera le plus doux emploi de la femme, devoir d'émancipation, qui fera la tache, parfois douloureuse, du père, car, pour aimer bien, il faut aimer même contre soi.
La famille du régime individualiste offrira l'antithèse de la famille antique ; et, tout d'abord, pour affranchir
les consciences, la doctrine individualiste rompra les liens mutuels, abolira les privilèges d'autorité qui ne dérivent point des fonctions immédiates de l'association conjugale. Fondée sur l'amour des époux, qui la rend nécessaire, parce qu'il est exclusif, et qui en légitime la durée, parce que l'amour est un instinct de création, et que son œuvre n'est accomplie que lorsqu'il a engendré, enfanté, nourri, élevé, achevé des êtres nouveaux, la famille future se réduira donc aux époux et aux enfants trop faibles, trop jeunes encore pour vivre isolés ou instituer à leur tour un foyer. Ainsi réduite, et vivant d'une pensée et d'un sentiment communs, la famille formera elle-même une individualité; ou plutôt en elle s'achèvera l'individualité des créatures humaines. Certes il existe des hommes, des femmes exceptionnelles, dont la haute individualité, pour demeurer complète, doit s'affranchir du mariage, et peut-être aussi de l'amour; ces nobles exceptions sont nécessaires; si des êtres d'élite ne le relevaient sans cesse, le niveau social s'abaisserait bien vite. Mais l'amour, forme suprême de la sensibilité, est, chez la plupart des hommes, l'expression définitive de l'individualité ; d'abord, il affranchit l'âuie, la libère de la foule en l'attachant à un être unique ; puis, l'amour veut être éternel, faire œuvre éternelle ; la plupart ne savent réaliser d'autre création qu'un fo3'er, un ménage, une famille. L'amour ne fut-il pas la puissance animatrice qui révéla à l'individu son individualité? L'enfant ne fait qu'un être avec sa mère, — elle le sent bien, — jusqu'à la puberté. Celle-ci n'est-elle pas le signal décisif de la personnalité, qui s'affirme mieux ensuite avec la puberté, bien moins précoce, de l'esprit? Et n'est-ce pas à l'heure oii, s'unissant à une femme aimée, l'homme accomplit enfin sa mission créatrice que sa personnalité se révèle à lui, — dans sa responsabilité, — achevée, complète, définitive? Les économistes n'erraient point si fort, qui faisaient du couple conjugal l'unité essentielle de la société humaine (71).
Réduire ainsi la famille, n'est-ce pas la ramener à sa forme primitive et animale? — Il ne s'agit point d'effacer des cœurs ces sentiments de reconnaissance et de réciproque affection qui, lorsqu'ils subsistent dans toute leur sincérité, font la noblesse et la force de la famille moderne. Ces sentiments, mêlés de souvenirs et d'espérances communes, peuvent former le plus solide ciment des associations volontaires ; la famille élargie, groupant en son sein ses amis, ses clients, ses serviteurs, — si nul regret d'autorité
156 KORS DU SCEPTICISME
perdue n'y compromettait l'indépendance de personne, — fournirait un merveilleux cadre de coopération libre. Qu'estce que l'association volontaire? une famille d'élection. Les associations fraternelles des âges guerriers en ont laissé d'illuslres modèles.
Si étroite que soit la famille individualiste, et fût-elle l'individu-type dans la hiérarchie des unilés sociales, ellemême ne subsiste légitimement qu'autant qu'elle se foude sur un accord de consciences et un idéal commun. Même incomplète et rudimsntaire, la personnalité de l'homme, celle de la femm3, celle aussi des enfants ont droit au respect. Otez le respect réciproque, la maison de famille devient une geôle, le mariage une prostitution forcée, la paternité une t3'^rannie sans limites comme sans contre-poids.
Comme les individus, les familles ont des intérêts communs ; il y a une « chose publique » ; elles ont besoin de sécurité; pour les protéger, comme pour défendre le droit individuel, s'est constituée une puissance publique. Les Romains ont appelé « République » cette union abstraite des intérêts généraux et des pouvoirs collectifs de l'association. La république est une association forcée, parce qu'il n'existe point à son origine un contrat social délibéré et accepté par tous, parce qu'à aucun moment de son existence n'est institué un pareil contrat, parce qu'elle possède des attributions multiples, et que l'exercice de ses pouvoirs ne procède ni, dans l'immense nombre des cas, de la volonté exprimée des citoyens, ni, dans aucun cas, d'un consentement unanime. Qu'on nous permette de confondre un moment sous C3 nom de république toutes les associations forcées, dont chacune, en eff^t, nation, province ou commune, constitue une république douée d'intérêts distincts, armée de droits propres et de pouvoirs souverains ; gouvernée par un prince, par une oligarchie, par les élus du peuple, ou par le peuple lui-même, la république, instituée pour le bien commun, est le tyran de l'individu, parce qu'elle ne sert l'individu qu'au prix d'une renonciation générale à la liberté personnelle et au droit humain. Ce ne sont point, en effet, des restrictions consenties par nous à notre liberté intégrale que la loi sociale formule; fondée
sur le préjug-é de l'universelle et absolue sujétion des individus au corps social, la loi énumère, au contraire, les libertés autorisées, les droits octroyés par la puissance souveraine à ses sujets. La loi peut tout, même anéantir le droit et enchaîner la conscience.
Il y a contradiction entre la conception historique de la république et la raison de ces droits, je veux dire la défense du droit individuel. Cette contradiction, la politique individualiste l'effacera ; elle ramènera l'ordre social à son principe, en consacrant dans la liberté intég-rale le droit absolu, et en réduisant les prérogatives de la république aux pouvoirs, non point généraux, mais strictement délinis et limités, que, par un traité librement débattu, lui concédera le corps des citoyens.
Républiques dans la République, Etats dans l'Etat, la commune, le canton, l'arrondissement, le département ont même origine; leur pouvoir est de même nature, procède du môme principe. La dévolution des fonctions sociales entre ces unités administratives ne peut-être déterminée par aucune raison philosophique ; nous en avons déjà indiqué la règle : à la collectivité la moins nombreuse, à l'unité élémentaire revient, — attribution théorique, — la charge générale de tous les services administratifs et politiques, et les unités supérieures n'exercent de fonctions légitimes que celles que ne peuvent assumer les unités inférieures. On sait les raisons de cette règle : l'innombrable suit3 de majorités dont se compose la volonté générale ne s'exprime avec sincérité que dans un système d'administration décentralisée; la vie locale nourrit cet esprit particulariste, qui est une part de notre individualité et l'une des meilleures garanties de l'autonomie personnelle ; la plupart des services enfin seront mieux gérés sous l'œil même des intéressés que sous la surveillance lointaine d'une autorité anonyme et irresponsable.
LElal (sous ce nom nous entendrons pour un moment toutes les unités administratives, tous les organes de la puissance publique), l'Etat a trois fonctions : la première consiste à garantir l'ordre public, la salubrité, la sécurité individuelle, la propriété, le respect des contrats; le premier roi fut à la fois gendarme, juge et bourreau. La seconde fonction a pour objet la défense de l'honneur et de l'unité nationale ; nous nous sommes accoutumés à attendre de l'Etat mille services, mille soins ; nous le regardons comme un tuteur paternel, omniscient, présent partout et omnipotent ; en réalité, il est surtout un guerrier toujours
debout sous ses armes ; avant tout, l'Etat, c'est l'armée. Même, avant de la défendre, on pourrait dire qu'il a lacliarge de créer la pairie. Mais n'est-ce pas tout un de créer et de défendre sa création? La dernière fonction de l'Etat est une fonction de liberté ; gardien du sol et protecteur des existences, il reste le défenseur des libertés que nous lui avons reprises. Mais la fonction libératrice de l'Etat s'étend bien au-delà. Il est le régulateur du droit. Au sein des groupements volontaires et naturels, il garantira la liberté de l'individu, la liberté des minorités, le droit formel de se soustraire à des volontés tyranniques, à des contrats oppi essifs; il exigera des associations un respect réciproque, il s'opposera à ce qu'une ou plusieurs associations exercent à l'égard d'autres associations la domination de la force; il défendra enfin sa propre indépendance contre les abus et les entreprises des associations trop puissantes (72).
La puissance publique en France a pris la direction d'une foule de services généraux et d'intérêts communs; (nous en avons fait, dans un précédent chapitre, une sommaire énumération). Toutes ces attributions, en régime individualiste elle s'en doit dépouiller. Chacune, en effet, représente le sacrifice de quelque liberté. Sous le régime individualiste, l'Etat ne pourra plus réglementer l'exercice de l'activité personnelle et les rapports des citoyens ; tout individu demeurera maître de ses actes, sous la condition de réparer largement les dommagesqu'il aura pu causer à autrui. L'Etat n'a point pour mandat de surveiller et d'accroître la prospérité publique ; il suffit qu'il n'enlrave point par une législation imprudente les libres efforts de l'industrie humaine. 11 n'a point la responsabilité de notre bonheur ; sa tâche consiste seulement à garantir, au besoin par la force, le respect de notre idéal. « Tu peux, disait un spirituel philosophe, me gouverner, me servir, me conduire à mon bonheur, si je te l'ai permis: sinon non. » Ce philosophe s'égarait ; j'aurai beau permettre à la société de faire mon bonheur, et l'y encourager même de mon mieux ; elle y perdra sa peine, et j'y perdrai le temps d'être heureux (73). 11 y a là un domaine interdit au bon vouloir du corps social; une indilférence résolue, voilà l'attitude qui lui convient. L'Etat n'est point comptable envers nous de notre misère môme; il n'est tenu ni à nous assister, ni à nous assurer contre les risques de l'existence; la doctrine individualiste lui en refuse même le droit, aussi bien par des raisons de dignité humaine, d'éducation morale, et de respect du droit individuel que parle motif tout
pratique do l'impuissance de la fraternité rég-lementce et delà charité officielle. La république enfin n'a pas le droit de gouverner la conscience des citoyens; elle ne doit professer ni dog-me, ni culte; elle ne doit pas enseigner; et, s'il lui est permis d'établir une morale légale., c'est qu'aucun code de lois ne saurait être formulé qui ne se rattache à un principe moral; toute association, tout contrat ne repoeent-ils pas sur un accord d'idées morales ? xMais la morale d'Etat, ne se reliant à aucun dogme, et reposant seulement sur le principe delà nécessité commune, ne peut consister qu'en un très petit nombre de lois précises, et, s'il se peut, indiscutées.
Hors les trois fonctions fondamentales, qui elles-mêmes se résument dans une mission de liberté, l'Ecat n'exécute légitimement aucun autre service d'utilité générale que si ce service ne peut-être assuré par l'initiative d'entrepreneurs libres ou d'associations volontaires. Mieux vaut, au besoin, qu'il favorise celles-ci par des privilèges temporaires ou des subventions remboursables (74). L'Etat pare au péril social, quelle qu'en soit la nature et la cause, et les services qu'il rend alors à la société des citoyens se confondent, en somme, avec la première de ses fonctions, je veux dire la garantie de la sécurité publique. Son droit ne va pas plus loin.
Séparons maintenant les collectivités administratives, dont nous venons d'énumérer les communs devoirs. La commune possédera théoriquement la généralité desattributs de la puissance publique; sur elle portera le fardeau des services administratifs d'utilité générale. Eu fait, la commune sera hors d'état de suffire à la plupart de ces emplois ; l'autorité provinciale ou le pouvoir central de la république en devront accepter la charge, il est, d'ailleurs, telles fonctions, comme la police générale et la défense nationale, dont l'Etat ne peut, sans péril pour la collectivité, concéder à nulle autre autorité l'exercice et la responsabilité; la volonté, — individuelle et collective, — de survivre, voilà la règle initiale de l'association naturelle ; la garantie du salut commun repose sur le dévouement de tous les citoyens, et c'est précisément l'accord unanime des volontés (accord réel ou supposé) qui constitue l'Etat.
Mais cet accord des volontés, accord fictif à cette heure encore, puisque, membres de l'Etat par obligation de naissance, nous n'avons jamais été admis à délibérer sur son maintien, cet accord qui deviendra un véritable contrat par la dévolution aux associations volontaires et aux collectivités élémentaires de tous les services étrangers à la mis-
sionliLéralrice de l'Etat, cet accord, dans l'exécution même de cette mission, deviendra sincère et sur par une organisation vraiment libérale des pouvoirs publics (75).
Nous avons montré dans les liens du sang et du sol les principes du particularisme, dans celui-ci la forme collective de l'individualité, en mîme temps que sa garantie. Particularisme n'est qu'un autre ncm du patriotisme. La patrie est un élément de l'individualilé, et, en effet, dans la servitude d'un monde unifié l'individu disparaît. Le scepticisme individualisie sera patriote. Mais, en môme temps qu'évolue l'association, le patriotisme s'élargit.
En se transformant, l'idée de pairie s'est d'abord obscurcie. Mais, pour nier la patrie, il faut ne l'avoir pas comprise.
Dans toute société naturelle nous reconnaissons une patrie. La famille est la plus petite patrie; le coin de terre natal est une autre patrie, aimée du même amour, car il existe entre le sol et le sang une parenté prochaine. Ces primitives patries se fondent dans la grande patrie, faite du sang d'une race, du sol d'un empire. Quelques-uns pensent que les front. ères de cette grande patrie doivent un jour s'évanouir, que de cette planète, morcelée par tant de mers et de montagnes, des générations d'hommes plus fraternelles feront un jour une république uniiaire, domaine commun de l'humanité future. Certes, le jour où s'effaceraient les frontières, le nom de patrie aussi périrait. La patrie peutelle donc périr ? Qu'est-ce que la patrie ?
Vaste ou petite, la patrie, c'est d'abord noire héritage, un bien à nous, à nous seuls. Héritage clos de frontières, défendues ou conquises au prix d'innombrables vies ; héritage de traditions, héritage de sciences et d'arts, héritage de gloire. La patrie est la gloire des humbles, en effet, leur fortune, leur espérance même, et leur égo'isme ; leur part reste entière à ce patrimoine commun.
La patrie est une part de notre individualité ; si je suis quelque chose, un individu parmi la foule, je dois de l'être bien moins à ma qualité de membre de la famille humaine qu'à la longue suite de générations éteintes, qui m'ont formé de leur chair et de leur âme, et au milieu vivant qui me pénètre, m'anime et me transforme.
Toutes nos pairies, famille, cilé, province, empire, sont pour quelque chose dans notre personnalité. Il y a un esprit de famille, un esprit municipal, un esprit provincial. Toutes les petites patries sont les prototypes de la grande patrie, et chacune, à son tour, la reflète. A la terre des aïeux le dessin du sol, la couleur du ciel, la musique des idiomes donnent une physionomie et comme un visage immortel, à aucun autre pareil ; il y a en toute race un esprit héréditaire, la langue lui a imprimé des façons propres de penser; il y a un art national, parce qu'il existe un caractère et un idéal national; et la plupart des religions sont nationales aussi, et les mœurs mêmes, et les opinions, et les usages. Tous les peuples gardent ainsi leurs signes indélébiles, « un génie qui explique leur destinée. » Une nation est une espèce d'hommes parmi les hommes (76). Notre individualité s'accroît de la grandeur et de l'individualité delà patrie. Et l'humanité aussi en est grandie. A la diversité des esprits nationaux elle doit sa richesse intellectuelle, comme à la variété des sols elle doit l'abondance de ses ressources.
Le patriotisme est un sens, comme la fraternité ; ou plutôt il est la fraternité même. Nos traditions nous ont faits frères : la mémoire des triomphes, la communauté des revers, les jours sanglants, les larmes des mères, les noms ailés des héros et des grands hommes, jusqu'à ce lambeau de soie où frissonne l'âme de la patrie, tout ce qui, plus que le sang, fait de nous les fils de la France au milieu d'un monde indiil'érent ou hostile, tout cela noue entre nos cœurs une chaîne si forte de joies, d'amour et de douleurs que, si cette chaîne se brisait, nous aurions perdu l'essentiel principe des sympathies fécondes et des fraterternelles énergies. Nulle illusion plus décevante que l'humanisme. Comment chéririons-nous l'humanité inconnue et lointaine ? Deux milliards d'étrangers ? On n'aime point hors de la patrie. Si, grâce à la tradition nationale, nous éprouvons des sentiments de solidarité humaine, c'est à l'étranger que nous le devons. La fraternité se prouve par la répulsion instinctive pour l'étranger. L'amour de l'humanité? amour théorique, dévouemsnt platonique, chimère ou mensonge I Nous avons quelque peine à ne point haïr et opprimer les Français qui osent penser autrement que nous ; combien s'abuserait le cœur qui croirait embrasser Irentre-sept millions d'inconnus? La fraternité nationale, sens vrai de l'humanisme pratique, signifie autre chose : si les fils d'une m3me nation sont frères, c'est que tous
nourrissent le même amour, professent le môme culte. Ils s'aiment dans la patrie, parce qu'ils en aiment la grandeur, et la gloire, qui leur est commune.
Nous n'aimons bien que les individus. Celui-là aime l'humanité, qui sait aimer sa famille et ses amis. Si nous aimons la patrie, c'est qu'elle est une personne vivante, et qui pourrait mourir. Elle tient par d'indestructibles racines au plus profond de notre cœur, par le coin de terre natal, par l'horizon des bois, des plaines, par le toit où nous avons aimé, par ce champ de cyprès où dorment nos morts. La patrie, c'est le berceau, et, si l'homme l'oublait, il n'oublierait pas le tombeau.
L'idée de patrie évoluera. L'associatioa volontaire, lorsqu'elle s'appuiera sur les souvenirs du sang-, sur la fraternité de la terre, lorsque la hauteur de son idéal, aussi bien que l'indépendance de ses actes, aura fait d'elle une individualité tangible, deviendra à son tour comme une autre patrie. Le particularisme professionnel n'est-il pas une sorte de patriotisme? Et combien sur ce particularisme des intérêts professionnels l'emportera le particularisme des associations conlessionnelles! N'est-ce pas une patrie, la religion, qui à travers les siècles demeure le plus cher et le plus durable patrimoine des races?
Toute chose humaine, — et c'est notre grandeur, — s'idéalise. Une idéale patrie des âmes, liées par une sympathie esthétique, un symbole religieux, une doctrine commune, un jour à la patrie terrestre superposera ses frontières. Mais la patrie des aïeux ne disparaîtra pas. Par la multiplication des patries l'homme multipliera son cœur ; il multipliera aussi les traits qui le distinguent, déterminent sa personnalité, créent l'individu. Ne renions donc jamais la tradition du sang (77), la tradition du sol, la tradition de l'esprit.
Certes, il n'existe point entre l'humanisme et le culte de la patrie un antagonisme fatal. L'amour de la patrie ne commande pas la haine et sa grandeur n'exige pas l'abaissement des nationalités étrangères. Patriotisme ne signifie pas isolement. S'il existe une solidarité d'origine et d'intérêts entre les citoyens d'une même patrie, entre les nations s'affirmeune solidarité plus haute: la communegloire de la science et de la pensée, un même passé de misère, d'angoisse et d'espérance, un même destin inconnu. Ennemies par le méfait des armes, les nations, sans doute, formeront un jour de saintes alliances pour faire ensemble la guerre au mal. Ne peut-on pas entrevoir, à l'image de nos contrats d'association, des conventions universelles d'assu-
rance mutuelle contre les misères et les calamités publiques et de réciproque concours pour la réalisation de l'idéal national ? Respecter l'indépendance féconde des nationalités, développer liarmoniquement les ressources et les facultés de chacune, favoriser et accroître la prospérité, la puissance, et la splendeur de tous les empires, voilà l'œuvre glorieuse d'une humanité supérieure. La véritable solidarité humaine s'attestera par l'exaltation de toutes les individualités nationales.
L'internationalisme condamne à la fois l'individualité de la conscience et l'individualité des peuples (78). Multiples sont les causes de ses progrès (79). Parmi elles retenons seulement cette cause économique, la complication de l'existence, qui fait de chaque pays le tributaire de l'univers, et cette cause morale, l'horreur de la guerre, qui va grandissant depuis que, le service militaire rendu presque partout obligatoire, la guerre a cessé d'être un métier. Nous avons dit quelques raisons, nous dirons ailleurs de nouvelles raisons de revenir à la vie simple. L'effroi de la guerre, qui fait défaillir le patriotisme, trahit douloureusement l'angoisse de ce besoin de protection que révèle, d'autre pari, le progrès du socialisme. Sauver sa peau n'est pas pourtant le premier intérêt de l'homme; puisqu'il faut mourir, et que d'autres sur celte terre prennent notre place, la vie n'est point un but, mais un instrument de gloire. Des milliards, des hommes, du sang, qu'est-ce pour un peuple, à côté de son honneur, c'est-à-dire du premier élément de la conscience individuelle? Car il Hte faut point s'imaginer que chez un peuple humilié puisse rester intacte la lierlé des individus, partant l'énergie des vertus et la noblesse des espérances.
On a tort de dire qu'une paix même honteuse vaut mieux que le triomphe sanglant des armes. Les désastres de l'honneur national ne se réparent pas aussi vile que se guérissent les blessures de la guerre. En dix ans celles-ci s'oublient, tandis que de l'humiliation de la patrie les générations restent avilies jusqu'aux revanches de la gloire.
Les internationalistes et les unitariens s'abusent, d'ailleurs, de façon étrange, en affirmant que l'abolition de la guerre suivra la disparition des patries; la mailleure garantie de paix sera toujours, au contraire, la liberté du particularisme. Chacun maître chez soi, c'est la formule de lindividuaUsme ; c'est aussi le principe de la paix entre les peuples. Dans la république universelle, sous un gouvernement unique, les inlérêls parlicularistes, incompris
et lésés, se révolteraient de toutes parts, et ce serait alors l'émeute continue contre l'autorité internationale, et la répression sanglante, au nom d'une majorité fictive, du réveil des nationalités.
Le patriotisme n'emporte pas la perpétuité de la guerre. Bien avant Locke, avant Kaut et l'abbé de Saint-Pierre, en un temps où il n'était pas question de fédérations internationales, notre Henri IV avait conçu un projet de paix éternelle. Ce n'est pas l'éventualité de la guerre qui fait la raison de l'unité nationale. Toutes les nationalités doivent la craindre, car toutes finissent par la conquête étrangère. La paix est l'intérêt universel. Mais, quand mêma des conventions d'arbitrage et une renonciation solennelle au droit des armes garantiraient à jamais la paix du monde, la nationalité et la patrie constitueraient encore des réalités nécessaires. Elles n'exigeraient plus des citoyens le service militaire, mais il n'est pas certain qu'elles n'auraient plus à lui demander le sacrifice de la vie. Aucune des exigences de l'Etat ne cesserait d'être légitime; tous les intérêts sociaux et les meilleures raisons de l'unité nationale subsisteraient, et leur force s'accroîtrait de la certitude acquise de son éternité.
Demeurons donc patriotes, puisque la patrie est la génératrice de notre individualité, puisqu'elle est la gardienne de nos droits, puisque des rayons de sa gloire chacun de nous reçoit sa part de juste orgueil et de lumière, puisque, dans ce monde où, sans espoir et sans grandeur, notre vie vaudrait à peine celle du ver de. terre acculé dans la boue sans étoiles et sans soleil, le patriotisme nous apporte un des plus nobles souffles de l'Idéal (80).