LES LIBERTES DE LA. CONSCIENCE
Nous avons défini les principes qui gouvernent les rapports do l'individu et des associations, tracé les sphères du contrat, de la morale et de la loi. 11 nous reste à tirer de ces principes leurs conséquences les plus générales, à montrer dans le milieu social l'action vivante de la volonté humaine et du droit individuel, en d'autres termes, la réalisation de l'ordre sentimental instauré par le scepticisme.
Besoins, intérêts, libertés, (la liberté a-t-elle un autre objet que le droit de satisfaire sans obstacles nos intérêts et nos besoins?) tous les éléments de l'activité personnelle se peuvent grouper dans les deux catégories de la conscience et de la vie pratique.
A chacune de ces catégories s'attachera tour à tour notre examen. Définissons d'abord les libertés de la conscience, et avant tout leur domaine.
Des négations du scepticisme, du doute même découle l'autonomie intellectuelle et morale de l'individu, liberté de la pensée, liberté de la volonté. Double liberté, qui résume la pensée du sceptique et constitue, si l'on peut dire, l'axiome fondamental du scepticisme. L'autonomie du sceptique a pour limites dans la région de l'action les exigences de la société ; mais il est une autre région interdite aux curiosités, aux rigueurs de l'Etat et de la loi : celle de la conscience. La conscience échappe à toute autorité
extérieure. Ses libertés intimes sont absolues et intangibles. Notre conscience n'a point, en vérité, d'autre ennemi à redouter que noas-mème.
""IVous" n'avons pas tous un égal besoin d'assistance et de protection sociale ; mais tous nous possédons un intérêt égal à la liberté de conscience, parce qu'elle est le principe de toutes les libertés extérieures. Respecter le droit de la cïïrïsciénce, et consentir aux libertés pratiques qu'il réclame, voilà donc le premier devoir des individus et de la société. JN'est-ce pas par le progrès de la conscience que s'atteste vraiment le progrès individuel et le progrès social?
L'autonomie de la conscience se résume dans la liberté de l'idéal. L'Idéal, en eiïet, embrasse tous les problèmes de la conscience, croyance, morale, fins individuelles. On peut dire que l'idéal constitue l'individualité, fait la vie même de la conscience.
La liberté de l'idéal comprend donc la liberté de la pen-^ sée et des croyances, l'autonomie du senliment et de l'activité morale, l'indépendance des fins personnelles, la libre / poursuite des fins sociales.
^ Libres sont les mouvements de la pensée, puisqu'aucune puissance extérieure n'en gouverne le cours; libre la foi, puisqu'aucune autorité ne peut ni l'imposer ni l'interdire à l'esprit. Libre aussi est la circulation du sang. Mais ce n'est point en une pareille liberté qu'on reconnaîtra l'autonomie de la conscience. L'bomme n'est vraiment libre que lorsqu'il fait usage de sa liberté. Je no suis pas libre parce que j'ai le pouvoir de rejeter les croyances traditionnelles, mais parce que j'ai la volonté de penser, c'est-à-dire d'examiner, de discuter, de juger la tradition. Qu'après cette épreuve je reste fidèle à la tradition ou proclame une vérité nouvelle, ma croyance sera mienne, sera libre. Alors seulement. Avant de revendiquer les libertés extérieures de la conscience, avant tout, pensons librement.
Nul effort plus difficile. Comment, en effet, parmi tant de faits, de notions, d'idées acquises, distinguer de ce que nous tenons d'autrui notre fonds propre ? L'esprit est un composé de facultés et de conceptions; de la tradition nous tenons celles-ci, comme celles-là de l'hérédité; par notre bouche parlent tour à tour l'humanité passée et l'humanité vivante. Notre pensée ne nous appartient pas. Nous la voulons libre ? Mais invinciblement attirée vers les formules générales, les lois universelles, les dogmes absolus, vers une certitude qui s'impose avec une égale rigueur à toutes les intelligences, à toutes les volontés, la pensée
aous ramèoe insensiblement à l'unité et à la servitude. Que vaut, d'ailleurs, la vérité humaine? Ce que la raison des siècles nous a le mieux prouvé, c'est comLieu celte vérité est vaine, puérile et illusoire. Et pour chercher moimême la certitude, sur quel critère m'appuierai-je ? Le scepticisme ne laisse debout aucun critère.
Servitude, impuissance, la pensée n'a le choix qu'entre ces deux misères. A quoi bon une liberté, dont l'esprit n'use que pour détruire des croyances, sans nul espoir d'en retrouver aucune? En affranchissant la pensée, le scepticisme en a par avance rendu l'indépendance inutile, et stérilisé les efforts.
En avouant la vanité de toute certitude intellectuelle, le scepticisme ne condamne pas la pensée. Elle est. d'abord, l'une des fiertés de l'homme. Tour à tour guidée par la volonté et la guidant, elle assure l'équilibre de l'activité individuelle. Mais surtout la pensée est libératrice. Incapable de découvrir les secrets de la réalité, elle a délivré l'homme des traditions ; en renonçant à formuler la vérité, elle a affranchi le désir et la volonté courbés au joug des dogmes menteurs La chute de la certitude intellectuelle a livré au sentiment le gouvernement de la conscience, et sur la volonté celle-ci peut fonder la foi essentielle, la certitude morale.
Nous avons montré comment les sensations de plaisir et de douleur forment les primitifs éléments de toute certitude. Du plaisir naît le désir; le désir est déjà une certitude; il est le fonds même de la conscience humaine et le principe créateur de l'individualité; combattue dans son cœur par les idées traditionnelles, les scrupules sociaux, c'est la nature même de l'homme qui s'émeut en lui par le désir ; nous ne vivons vraiment d'une vie personnelle qu'autant que nous désirons et aux heures où nous désirons ; le désir mesure à la fois l'individualité el l'existence. Et plus le désir se singularise, s'ennoblit et se fortifie, plus aussi l'individualité s'élève, plus grande devient la valeur de la vie. Dans la nature humaine les traits par lesquels l'homme s'individualise sont ces traits mêmes qui. vraiment humains, le distinguent des brutes et des foules humaines : l'amour de la liberté, le goût du beau, le respect du bien. Mais la noblesse du désir ne tient pas seulement à la valeur de son objet; elle tient aussi à son intensité, à sa durée, à la clarté dont il illumine la conscience. La plus haute individualité se caractérise à la fois par la plus haute aspiration de la nature et par la plus énergique volonté.
La nature n'est pas notre ennemie, et l'on a tort de l'accuser, s'il est vrai que tout ce qui existe est conforme à la nature, aussi bien la sujétion aux puissances extérieures que l'auto-tyrannie d'une conscience timide ; l'obéissance qui comprime cruellement le désir est peut-être une seconde nature, mais notre nature vraie se révèle par le plaisir de sentir, par la joie de désirer, par l'orgueil de vouloir, et c'est dans l'idéal qu'elle se réalise tout entière. Dans l'idéal, c'est-à-dire dans le rêve et dans la conquête de notre destin.
L'idéal domine, caractérise notre vision du monde, vision sociale ou divine, mécanique ou spirituelle, utilitaire ou esthétique; notre interprétation de la réalité n'aperçoit clairement que les phénomènes en lesquels se contîrme notre idéal; nous empruntons au monde extérieur les seuls matériaux utiles au monde que construit notre espérance; et, quelque vision que nous ayons de la réalité, cette vision ne ment point, puisque la réalité infinie, ne livrant que des apparences, autorise toutes les interprétations, puisqu'elle ne possède, en définitive, d'autres attributs, d'autres éléments que ceux que nous avons cru découvrir en elle.
L'idéal, en animant ainsi la réalité, fait un individu de l'homme qui le conçoit, et à cet homme il donne un monde entier qui n'appartiendra qu'à lui. JXé du désir et de la volonté, l'idéal ne demande à la pensée que les moyens de se réaliser. La pensée ne s'attache plus à définir la réalité, mais à réaliser l'idéal. Ainsi s'explique la subordination de l'esprit au désir; le désir conçoit et ordonne; l'esprit exécute. // Libéré par la pensée, le désir crée la croyance, la certitude. A son tour il participe à la libération de l'esprit.
Aveu franc du désir, affirmation résolue de la volonté, libre croyance, autonomie du sentin'ent et de l'activité morale, /choix souverain des fins individuelles, et conception indépendante des fins sociales, tels sont les droits de la cons- I cience. Elle n'est libre que lorsqu'elle use de ses droits. L'individu n'est libre qu'autant que dans la vie pratique la /société l'autorise à exercer les libertés extérieures qu'exigent / la pleine activité de la conscience et l'accomplissement de / l'idéal.
Nous devons à notre idéal ce respact de ne l'abaisser devant aucune autorité terrestre; nous devons à nous-mêmes ce respect de proclamer hautement l'idée qui nous rend respectables à tous, et à l'idée le courage de la faire respecter par tous.
Le droit de l'idéal est absolu; n'oublions pas, en énumé-
rant les plus illustres libertés de l'homme, que l'individu ne les tient pas de la société, mais de la souverainté de sa conscience ; que la société ne crée pas plus Té droit qu'elle n'octroie la liberté, et qu'elle n'a d'autre mandat que de défendre l'un et l'autre; que si l'individu consent à ne point exercer l'universalité de ses prérogatives, il n'aliène à jamais aucune parcelle de son droit.
C'est par la discussion des croyances que s'affirme et s'exerce d'abord l'autonomie; nous nommerons donc les premières les libertés extérieures qu'impliquent et le droit de ne point croire et le droit de croire. Nous montrerons ensuite, puisque le droit d'être moral constitue le principe fondamental du droit, ce que peut-être un régime d'autonomie morale, puis un système individualiste d'éducation; nous étudierons enfin dans un prochain chapitre ces problèmes d'ordre pratique, qui se rattachent à la poursuite de nos fins personnelles et des fins générales de la société.
Aucun pouvoir humain ne peut ni m'empêcher de croire ce que je crois, ni me contraindre à croire ce que je ne crois point. Mais il est peu de moments dans l'histoire où les gouvernements civils n'aient, par force ou par persuasion, tenté d'imposer un dogme et persécuté les croyances libres. Toute foi, tout idéal, toute morale, le scepticisme même ont droit à un égal respect, à la même protection légale. Tard conquise, la liberté de l'athéisme semble aujourd'hui absolue chez nous. Pour combien de temps? Les législations étrangères, pour la plupart, ne l'admettent point. La foi religieuse est-elle aussi à jamais libérée ? Ce sera la tâche assidue des philosophes d'énoncer et de défendre le droit de croire et les libertés qu'il contient.
Au premier rang la liberté de penser tout haut. L'homme est un animal qui parle ; l'échange des idées plus encore que l'échange des produits forma, cimenta la société humaine. Refuser à l'individu la liberté d'exprimer sa pensée
j aboutirait à dissoudre la société; les civilisations les plus misérables sont celles où les moyens matériels de communiquer la pensée manquent, celles où la liberté de pensée
! est suspecte et condamuée ; la pensée même finit alors par
s'arrèler, car elle a besoin de ces aiguillons : la contradiclioa, l'ambition de convaincre et le plaisir de la victoire. Il faut que toute opinion puisse être énoncée sans obstacles ; c'est l'intérêt de la société aussi bien que le droit de l'individu.
Le livre, le journal (94), les clubs, la tribune, la chaire, la scène, tous les instruments de propagande, tous les organes d'enseignement jouiroat d'une pleine liberté. Point de précautions préventives, et, en principe, poiatde sanctions; l'Etat ne juge ni les bonheurs, ni les audaces, ni les erreurs de la pensée. Ce n'est point lui, c'est nous qui portons la responsabilité de nos paroles. Mais nous en sommes évidemment comptables envers les particuliers, qu'elles ont injustement blessés dans leur honneur, dans leurs droits, dans leurs intérêts. Il est équitable et utile que la loi et les juges exigent alors des réparations complètes.
Nous sommes comptables encore des écrits, des discours qui mettent en péril l'existence de la République. Le monde antique regardait comme les pires entre tous les crimes envers la cité. La patrie est un héritage universel, dont je n'ai pas le droit de dépouiller mes associés ; nul n'a le droit d'arracher un citoj'en à sa patrie. L'anli-patriotisme, crime envers la nation, est un crime aussi envers l'humanité.
Quelques mots sur la liberté d'enseignement, la plus con- ^tro versée de toutes. La liberté de pensée n'est entière que / là où l'enseignement de toutes les doctrines est librement ai très largement répandu. L'état n'est point une personne, une pensée; l'Etat est un contrat d'intérêts; sa mission est une mission de protection individuelle et de défense sociale. En régime individualiste, TEtat ne devra point enseigner. L'enseignement sera donné par des maîtres et des associations libres, préférés et choisis à cause de leurs doctrines; la vérité sociale, s'il en existe une, sera lo fruit du temps qui fait triompher une doctrine, ou rapproche des doctrines rivales.
On oppose le droit du père et le droit de l'enfant. Assurément le père ne possède sur l'enfant aucun droit ; mais l'Etal ne possède de droits que sur l'homme mûr, et ces
droits sont forts limités. Par l'éducation, qui prend l'être tout entier, TEtat s'emparerait à jamais de l'homme.
L'enfant n'appartient à personne. Conscience naissante, il est un droit vivant. Faire vivre cette consciente et former un individu, voilà précisément la fonction de la famille; cette œuvre d'art, créer un homme, l'Etat en est incapable. Voilà la première raison de condamner l'enseig-nement d'Etat. Reprendrez-vous l'enfant à la famille ? La femme n'acceptera plus le fardeau et les périls de la maternité. Ce n'est point pour les donner à la République, mais pour les aimer que, obéissant au secret vouloir de la nature, elle consent à porter, à enfanter des êtres faits de sa chair. Pins d'enfants, plusde familles, plus de société. L'humanité pour susbister a b.îsoin de la famille, et celle-ci, pour se former et durer, a besoin de deux choses : de gar der l'eafmt, et de former une unité morale. Cette unité de sentiments et d'idées, c'est l'éducation et l'autorité paternelle qui la constituent. Voilà pourquoi il faut que le père gouverne l'éducation de ses fils, s'en charge lui-môme, s'il se peut, ou choisisse à son gré les maîtres à qui il la confiera (95).
La société cependant ne peut se désintéresser de son lendemain. Ne vit-elle pas dans l'avenir, plus encore que dans le présent?
La suprême nécessité de l'association, c'est le salut ; d'autre part, la raison justificative du droit, c'est l'éducation, qui par la culture de la conscience fortifie l'individualité. L'intérêt de l'enfant et l'intérêt de la société réc'ament l'un et l'autre des garanties. Qui les fjurnira? l'Etat. Et plutôt que l'Etat, s'il est possib'e, la commune; leur intervention est ici légitime dans trois cas.
Nul enfant n'appartient à la société, même l'enfant abandonné. Mais sur celui-ci lEtat se trouve en fait investi d'un mandat de tutelle. Il le confiera donc aux maîtres les plus dignes. La République remédiera aussi à cette autre forme d'abandon, la négligence paternelle. Elle sanctionnera l'obligation paternelle (qui dérive de la morale) d'assurer l'éducation des enfants. Qu'on ne dise point qu'une telle obligation contredit le principe de la liberté individuelle. L'enfant aie droit d'être libre, c'est-à-dire de devenir une conscience, un individu ; sous un régime individualiste, tout être a droit à l'éducation.
Les nations, comme les individus, vivent d'échanges, échanges do produits, échanges d'idées. La vie de l'humanité repose désormais sur la coopération des peuples. Mais la
coopération n'est qu'un effet delà circulation des richesses. La pensée dont s'inspire l'immense labeur des nations est une pensée de domination, d'extermination. Pour survivre dans le conflit des races, toute race doit être riche, forte, féconde en hommes de génie, de science et de talent. La République a besoin de grandes, de savantes écoles. Les créera-t-el!e ? Non, si les associations libres ont su créer de telles écoles. Tout au plus leur oiïrira-t-elle des encouragements, des subventions. Affranchies de tutelle, les écoles libres suivront mieux l'évolution des besoins nationaux, les satisferont plus vite et pluscomplèlement. Maissi elles manquent en quelque chose, la République y pourvoira; la nécessité de de iieurer grande et puissante prime évidemment le principe d'abstention. C'est le second cas d'intervention.
Voici le dernier : l'Etat a la charge de la paix et du salut public. Par telles doctrines, l'une et l'autre peuvent être troublés, mis en péril. La liberté de détruire la liberté publique n'est qu'une monstrueuse chimère. L'Etat ne peut tolérer un enseignement qui conseille le mépris des lois et la destruction de la patrie. Il exigera que soit enseignée une morale respectueuse de l'existence et des libertés de la société et des individus, l'obéissance aux lois et aux autorités légales, et l'amour de la patrie. Des moyens de contrôle seront accordés aux représentants de l'Etat, et en cas de péril, des sanctions seront édictées.
L'état n'est point un moraliste; il ne prescrira pas plus un idéal moral qu'un idéal politique. Mais point de législation possible, nous l'avons dit, sans un principe moral qui la gouverne et lajustifie. C'est ce principe, — un minimum de morale, en définitive. — dont la société a besoin, et dont elle a le droit d'obtenir le respect.
Entre les doctrines, entre les Eglises, l'Etat observera le principe d'une impartia'e neutralité. Les partisans de l'enseignement d'Etat croient justifier le monopole de fait dont il jouit chez nous par ce motif qu'en effet entre les unes et les autres toute école publique doit, suivant le vœu de la loi, rester neutre. Illusion, sinon hypocrisie.
Rester neutre, c'est ne rien juger. Est-il possible d'enseigner l'histoire, la morale, la littérature, les sciences, sans choisir entre les doctrines, entre les faits mêmes, entre le bien et le mal ? Instruire, c'est apprendre à juger. Enseigner, c'est diriger, non seulement des intelligences, mais des consciences. La conscience agit sur l'intel igence par le sentiment; mais l'intelligence à son tour illumine la conscience et la gouverne.
Quel empire sur soi-même vous supposez chez ce maître, qui ne devra ni taire les conlreverses elles combats de la science, de la philosophie, des religions, ni laisser soupçonner une sympathie secrète, ni deviner des raisons éventuelles de décider entre ces rivales! Mais l'enfant, lui, ne veut pas rester neutre. Il a besoin de préférer, il demande des motifs de choisir. L'abandonnerez-vous à lui-même? L'école alors renonce à l'essentiel de sa tâche. Désastre moral. Neutralité équivaut à désertion. Le nihilisme moral est le pire système d'éducation. J'aime mieux, quelque tyrannie qu'elle implique, une doctrine d'Etat, une école sectaire.
L'école ne doit pas être neutre et l'Etat n'a pas le droit de choisir entre les doctrines. Voilà pour quelles raisons décisives l'école doit être libre, et l'Etat ne doit point enseigner. S'il faut absolument qu'il enseigne, il aura fou dogme, ou plutôt son idéal.
La grandeur de notre enseignement supérieur, favorisé d'ailleurs par tant de privilèges, tient surtout à cette raison que l'Etat n'a point exigé des maîtres la neutralité, mais, au contraire, la sincérité scientifique, qui est un dogme aussi. Peut-être eût-elle été plus éclatante encore, s'il n'avait lui-même établi, prescrit des programmes, et ne s'était réservé le droit d'octroyer des titres et des diplômes.
Toute université doit être une Eglise; toute école, secondaire ou primaire, se rattacher à une église. Entre les dogmes, entre les maîtres, les pères d'abord, les jeunes gens plus tard, choisiront.
Toutes les associations d'enseignement ou de propagande, religieuses, philosophiques, scientifiques, morales ou artistiques, jouiront d'une égale et intégrale liberté.
Les cultes aussi. Mais on s'entend mal sur ce que signifie la liberté des cultes. Si elle n'implique aucune créance matérielle des religions sur l'Etat, elle comporte la pleine liberté de la prédication, des réunions rituelles, des associations religieuses, des congrégations de religieux, et enfin la liberté des manifestations extérieures, aussi longtemps
que C8tt3 libarté n3 devient poiat un obstacle à la liberté de laTûfê". Comirieardes libres penseurs de boane foi peuvent-ils refuser à la liberté de penser cet hommage de céder parfois aux pompes religieuses les places, les boulevards, si libéralement livrés aux mascarades du carnaval? Quand un long usage de la liberté, effaçant le souvenir des luttes qu'elle a coulées, nous aura appris la tolérance, une mutuelle courtoisie autorisera les manifestations publiques des Eglises et des écoles rivales.
La liberté ne subsiste point sans l'esprit de tolérance. Difïîcîî^^èrtës^êst l'éducation de la liberté, parce qu'il faut faire appel à la force dès qu'on n'en veut plus tolérer des excès.
En tout homme qui croit fortement il y a un missionnaire de ridée; il naît dans tous les partis des prosélytes exaltés qui, au besoin par la menace et la violence, prétendent faire entrer les gens dans leur église. Comment défendre la liberté contre l'intolérance des apôtres? Il est difficile d'aimer passionnément la liberté et de ne pas exagérer les périls qu'elle court. Assurément le salut de la iberté générale autorise et peut commander le sacrifice d'une liberté particulière; encore faut-il que tous les moyens libéraux de préserver la liberté aient été d'abord et sans succès tentés. Et je ne sais si maint philosophe ne se résoudra pas plutôt à perdre sa liberté, pure et honorée, qu'à se souiller d'un liberticide. La cause de l'idée n'est jamais vaincue; elle survit aux individus, aux générations ; sa force dans l'avenir, c'est son intégrité. A tout prendre, nous ne sommes ici bas que des soldats ; si nous consentons à mourir pour la patrie, ne saurons-nous pas périr pour l'idée? L'idée ne meurt que lorsqu'elle se déshonore. Avons-nous le droit de la déshonorer ? Certes, la charge du salut public est déconcertante, le devoir politique est souvent obscur. L'homme d'Etat éprouve des angoisses, que le philosophe ignore, et que son silence peut absoudre. Le privilège de la philosophie, c'est de n'appartenir à aucun parti et de dominer les événements. Elle pose des principes, elle éclaire les problèmes de l'existence politique ; à les discuter, à faire œuvre polémique, elle perdrait sa sérénité, son indépendance et son autorité. — L'avenir seul juge les actes; la philosophie ne juge que les idées.
Mais en tous temps, par tout pays, elle se défie de ces amis de la liberté qui, pour la mieux défendre, consentent d'abord à l'enchaîner.
Le domaine de la conscience est celui de la liberté. Le scepticisme, en rompant avec toute autorité dogmatique, a rompu avec la morale traditionnelle; l'indépendance de la morale est un fruit du scepticisme.
L'autonomie de la croyance implique aussi l'autonomie de la morale, d'abord parce que l'une et l'autre, morale et croyance, sont des éléments de l'idéal, ensuite parce que la foi gouverne la conduite; pas plus qu'on ne lait preuve de liberté en acceptant les croyances traditionnelles avant de les avoir jugées, on ne fait preuve de moralité en obéissant à la morale établie sans en avoir vérifié les principes.
Le premier acte de moralité vraie consiste donc à examiner les éléments de la morale vulgaire pour la juger et cboisir enfin librement les principes directeurs de la vie (90). L'homme qui, pour observer avec scrupule la morale rituelle, se croit moral est comme ces dévots qui pratiquent et prient sans comprendre l'essence ni les symboles de la religion qu'ils professent. L'antique morale ne reste debout que parce que jamais n'a existé une société d'individus autonomes. Pour l'immense foule des hommes la tradition fait la vérité, le bien et la justice.
Une distance infinie sépare la tradition et le sentiment
moral. C'est sur l'indépendance de celui-ci que repose, en
effet, l'autonomie de la conscience; toutes nos libertés ont
pour principe initial le droit que possède tout homme de
j pratiquer la morale qu'il a choisie.
Mais jusqu'où s'étend l'exercice de ce droit ? La conscience autonome ne peut-elle abolir toute morale? Non; même l'immoralisme nietzschéen implique un devoir, une morale ; car c'est une morale aussi que le culte de la force, de la gloire et de la joie.
Toutes les écoles, qu'elles acceptent ou condamnent la contrainte sociale, affirment un môme but : le développement de l'être.
Point de doctrine dans laquelle un principe de morale ne soit contenu. Toute philosophie aboutit à une morale.
La moralité est un état d'àme universel ; conscientes ou vagues, énergiques ou indécises, l'idée et la volonté du
bien s'affirmeut chez tous les êtres; supprimez ces formules : « Je dois, il faut », il suffit de cette question : « qu'est-ce que je veux ? » pour que se pose le problème du bien et du mal; la morale est mêlée à toute la vie. La morale, d'ailleurs, a une cause; cette cause, c'est la société; sans rapports moraux, pas de société ; point de société, que peut l'individu? La morale originelle consiste dans l'ensemble des conventions et des prescriptions nécessaires au salut de l'espèce et des individus ; vivre est le devoir fondamental de la morale éternelle.
Pour nier la morale, il faut oublier d'abord qu'on lui doit l'être, et, avec l'être, la sécurité, le bonheur de vivre, le droit d'espérer sans folie en l'avenir meilleur. Où la morale s'affaiblit, le désordre, l'inquiétude et la misère grandissent. La dissolution de la morale annoncerait la catastrophe finale du monde humain. La morale est une loi de la nature même.
Renan a parlé de l'immoralité transcendante de la nature. La nature est féroce ; mais elle est aussi très tendre.
Un seul droit s'affirme dans le monde que nous disons inanimé : celui de la force. Les êtres vivants apportent, en naissant, sous le soleil un droit, celui d'user de toute leur force. Voilà le principe de la guerre; la vie ne se conserve que par la lutte et l'extermination. Les survivants échappés à la mort sont des athlètes, des conquérants, aussi dignes d'admiration et de gloire qu'un Hannibal ou un Alexandre. Les espèces vivaiiles sont des races de héros. Les plus cruelles, les plus terribles, plutôt encore que les plus braves, voilà ce qui reste des innombrables espèces créées.
Eh bien! Non! ce mythe de la force est menteur. Des races ont haï la guerre, elles ont aimé, elles ont eu une morale; ce sont celles qui ont survécu. La société repose sur la paix, et celle-ci est un produit de trois éléments : le droit, l'intérêt, l'amour.
Nous avons montré le droit naissant avec la société. Il a élargi l'association familiale, en faisant de la garde des propriétés et des biens une obligation de mutuelle assurance. Le respect de cette obligation, voilà le principe étroit de la morale. Il reste encore debout.
L'intérêt a multiplié les motifs d'engagements contractuels entre l'individu et la société. Celle-ci s'est progressivement étendue ; l'Etat s'est constitué, ses fonctions sont innombrables. La loi s'est compliquée et aussi le devoir social. Autre principe de la morale éternelle.
L'amour, créateur de la famille, nourri et fortifié dans cette association intime, a débordé en sympathie humaine. La morale de l'amour a rejoint la morale sévère du droit et de l'intérêt. Libre comme l'amour même, elle dépasse les codes de morale, ose parfois braver les lois de l'autorité. Toute morale d'amour est par quelque côté une morale autonome, et ainsi se trouve justifié par la charité le principe sceptique de l'indépendance morale.
Les sceptiques ont de bonnes raisons de défendre la morale. Si la certitude supérieure se résume dans la volonté, la morale, cette volonté suprême, est aussi la certitude essentielle et définitive ; pour quelques-uns elle sera l'unique certitude.
L'individualisme même n'est qu'une des façons de concevoir la morale. Ainsi, en abaissant les croyances, le scepticisme l'isole et la relève. Bien mieux; c'est à elle qu'il emprunte le principe du droit individuel ; le droit de vivre en être moral fonde l'autonomie, puisqu'il la rend nécessaire ; du même coup il prouve la légitimité de la morale et lui donne son souffle de vie : la liberté. Qu'on y songe I La morale disparue, que deviendrait la liberté du sceptique? Que deviendrait le droit individuel? S'il laissait la morale en péril, l'individualisme se condamnerait lui-même. A nulle doctrine la morale n'est plus nécessaire. 11 existe une morale individualiste. Fondée sur le droit, librement elle s'orientera vers un plus pur idéal. Quelqu'il soit, en effet, cet idéal finira par dominer, par absorber l'intérêt et le droit. Si la morale a la même origine que le droit, elle est singulièrement plus large, plus haute, et plus féconde. Le droit est un état de paix armée; la morale désarme les haines, les rivalités, les ambitions ennemies ; elle est l'harmonie des sympathies, la symphonie sociale.
L'harmonie n'implique-t-elle pas un ordre obligé, une loi universelle, un idéal impératif et commun?
Mais un idéal obligatoire n'est qu'un pur non-sens. La notion de l'idéal implique la liberté de le concevoir. On n'échappe pas à son propre idéal, et si la volonté morale est un droit de l'idéal, toute fin imposée est contradictoire avec cette volonté. Si j'obéissais à une autorité parce qu'elle est l'autorité, j'abjurerais à la fois l'idéal et la morale. Il n'y a pas de moralité hors d'une morale libre.
Mais quel sera l'idéal de l'individu autonome, sinon lui-même? L'association ne devient-elle pas un leurre, une duperie, dès que la conscience individuelle est auto-
risée à juger les pactes sociaux et à s'en affranchir ? Le caprice individuel mettra donc en échec l'intérêt social ? Mais que ferait l'individu sans la société ? Il tient tout d'elle, n'existe que par elle ; il faut donc que la société subsiste ; le salut de la société fait la légitimité de la morale. Il faut aussi que la société soit grande, forte, et prospère, et la morale aura pour idéal la grandeur de la société ; elle sera donc à la fois universelle, absolue, impérative et sociale.
L'individu se subordonnera à la société et ne sera point autonome, ou il sera autonome et l'ordre social cessera d'être garanti par une morale obligatoire. Voilà donc entre le droit de la société et le droit de la conscience une antinomie radicale.
Elle n'est pas insoluble. Une morale sociale peut coexister avec une morale individuelle, une morale impérative avec une morale autonome. Il n'y a au fond qu'une morale, complexe en apparence, simple en réalité, une et diverse, logique pourtant, et, en définitive, très pratique.
Ramenons aux nécessités irréductibles les exigences de la société et de l'individu. Que veut la société? La certitude de vivre. Que réclame l'individu ? Le droit de réaliser son idéal. Ces exigences ne s'excluent pas. Comment s'excluraient-elles, si, en effet, la société seule est capable d'assurer le respect du droit individuel, et si, d'autre part, la prospérité et la gloire de la société tiennent à l'énergie des volontés et à la noblesse de l'idéal individuel? Garantir l'autonomie de la personne et défendre la société, c'est, en définitive, servir la même cause. La morale a donc deux sphères : l'intérêt social et le droit individuel ; distinguons plus simplement deux morales, une morale de la nécessité, qui est celle de la socle é, et une morale des fins, qui est celle de l'individu ou la morale autonome.
Aux prescriptions de la première, qui sera, en effet, universelle, impérative et absolue, l'individu doit pleine obéissance; mais, sa dette payée, il conçoit librement l'objet de son activité morale, il en poursuit en toute indépendance l'exercice; et à son tour la société est tenue et de respecter et de faire respecter par tous l'idéal moral de l'individu autonome (97).
Les deux domaines de la morale individualiste ainsi délimités, décrivons plus complètement l'un et l'autre.
La morale commune repose sur trois principes : la loi, — le devoir de réciprocité sociale, — le respect de l'idéal d'autrui.
Les ordres de la loi sont absolus; ils obligent également le magistrat, l'humble citoyen et le citoyen puissant. Sous aucun prétexte la conscience ne peut s'ériger en juge de la loi, s'autoriser à désobéir. Qu'est-ce, en eiïet, que la loi? Elle est l'expressioQ des rapports nécessaires de la société et de l'individu. De ces rapports il n'y a qu'un juge, la société. Elle seule, dans les formes par elles fixées, peut les modifier.
L'article de notre code civil qui défend aux juges de « prononcer par voies de dispositions générales et réglementaires sur les causes qui leur sont soumises » institue quelque cbose de plus qu'une garantie judiciaire; il pose un principe de morale. Qu'un citoyen viole la loi, qu'un juge, par quelque raison que ce soit, fût-ce l'équité, déroge sciemment à la volonté du législateur, les deux fautes ne sont point égales. Celle du jugea une bien autre gravité. Certes, dans l'interprétation de la loi le magistrat doit affirmer ce double principe qu'elle n'est ni absurde, ni inique. Mais si la conscience peut déclarer avec tranquillité que tel sens attribué à la loi est une absurdité, et que la loi ne Ta point voulue, l'iniquité, est au contraire, très difficile à définir, et l'interprétation personnelle doit demeurer ici très prudente.
Ce respect du texte, qui lie le juge sur son siège, ne lie pas irrévocablement sa conscience de citoyen. Hors du Palais, comme tous les citoyens, les magistrats ont le droit de signaler les imperfections, les erreurs et les vices de la loi, et de s'associer par leurs vœux à de justes réformes; peut-être faut-il regretter que les gouvernements parlementaires provoquent si rarement leurs avis.
A côté des rapports de droit, qu'elle délègue à la loi la charge de régir, la morale gouverne nos rapports de pères, d'enfants, de frères, d'amis, de concitoyens. Ces rapports créent entre nous des obligations réciproques d'assistance, de travail et de salaire, de services et d'affection ; réciproques, mais inégales, aussi bien que les charges civiques. Un enfant n'a point de devoirs; l'homme sain, riche et fort a des devoirs plus rigoureux qu'un être faible, malade et misérable. Il ne faut point confondre réciprocité avec égalité, pas plus qu'égalité avec identité (98). Evidemment les obligations mutuelles des individus ne sont point identiques.
La morale familiale trouve d'ordinaire un assez fort appui dans l'amour pour se passer du principe d'obligation ; pourtant il ne faut pas que personne puisse un jour oublier
sa dette, et celle-ci sera enseignée aux enfants ; mais contre l'amour la morale interviendra quelquefois : rien, pas même l'amour, ne légitime une atteinte à l'idéal et au droit de la personne.
Rien aussi n'excuse une amitié trop exigeante; notre affection, ni les services que nous avons pu rendre ne nous donnent droit à je ne sais quel salaire de services égaux ni à une égale affection. On dégrade l'amitié, quand on parle d'ingratitude. Ces marchandages d'intérêts pervertissent le sentiment. A l'homme qui m'aime je ne dois que le respect de ses sentiments et la loj^auté des miens. Plus de franchise éviterait hien des mécomptes.
Nous n'aimons pas l'humanité ; les maux des inconnus, si nous ne les vo3'ons pas, ne nous atteignent point, et peut-être la pitié, l'horreur qui nous prennent quand une grande souffrance s'étale devant nous ou frappe nos amis, s'expliquent-elles pas l'hallucination d'un pareil coup frappé sur nous. Mais il se fait entre les hommes un continuel échange de services, sujets d'innomhrahles contrats ; loyalement nous devons exécuter tous les termes du contrat. On ne fait jamais son métier avec trop de conscience et de dévouem3nt ; l'excès de zèle n'est hlàmable que parce qu'il est indiscret, et usurpe toujours sur la fonction de quelqu'un.
La loi règle nos devoirs envers la patrie; ce sont des devoirs de réciprocité envers elle, envers nos concitoyens. La morale exige ici ce que la loi ne peut utilement demander : un dévouement sincère, et le sacrifice résolu de cette vie, dont peut-être dépend aussi la vie d'êtres chers.
Où la vie publique est libre existe un devoir politique. Devoir difficile, puisque aussi longtemps que subsisteront les rivalités des hommes et l'hostilité des intérêts, la politique gardera les allures de la guerre ; mais combien il sera allégé par le libéralisme des mœurs, sous un régime social dans lequel l'Etat aura cédé à l'association volontaire la majeure part de ses attributs!
La guerre des opinions sur les intérêts nationaux suppose l'existence de partis, de ligues, de fédérations. L'isolement est stérile. Point de grands résultats sans une discipline étroite. La morale est intransigeante; la politique, au contraire, nécessairement transactionnelle. Comme les partis transigent entre eux, il faut, à certains moments, pour assurer le succès d'un principe, transiger avec soimême, s'attacher à un parti, transiger avec ce parti.
Mais il n'est pas possible de se lier sans réserves à un
parti, et de ne pas renoncer en même temps à une part de soi-même. On lui sacrifie, en effet, bien autre chose que quelques opinions, peut-être indécises. Tout parti dans la lutte devient violent et injuste. Des iniquités se commettent, que l'homme sage réprouve, et dont il subit la solidarité. L'esprit de parti est toujours tyrannique; les sectaires, qui ne formant jamais qu'une minorité, dominent par droit de terreur. Les faibles s'attristent, et cèdent; comment se révolter, s'affranchir, s'isoler?
Il ne faut pas cependant que la fidélité à un parti devienne une trahison envers la conscience. Nous ne pouvons loyalement compter dans les rangs d'un parti qu'autant qu'il reste celui dont nos opinions se rapprochent le plus. Il est un point au-delà duquel un bon citoyen ne peut suivre son parti.
Les partis ne doivent être que des formations temporaires. La plupart soutiennent un programme général^ mal aisément acceptable pour tous leurs adhérents. Sous un régime vraiment libéral, les partis disparaîtront, et l'on ne verra plus se former que des hgues, dont chacune poursuivra un objet propre et unique. En adhérant à une ligue, ou plutôt à un grand nombre de ligues, les citoyens n'abdiqueront jamais la sincérité de leurs convictions.
Particulièrement grave et difficile est le devoir de l'homme politique. S'il doit consentir à l'intérêt général le sacrifice d'une opinion réfléchie, l'homme dont les conseils sont écoutés dans son parti ne se résignera pas au sacrifice sans avoT fait, au moins, un grand effort pour l'éviter. Les soumissions passives dégradent la conscience; elles sont responsables des folies et des iniquités des partis. La résignation même est une espèce de complicité. Celui-là seul sert bien la liberté commune qui sait le prix de son autonomie personnelle.
On ne nous demandera pas d'énumérer tous les devoirs possibles de réciprocité. Jamais la liste n'en serait définitive, car le besoin et l'intérêt créent sans cesse entre les hommes de nouveaux liens.
La réciprocité est un principe très clair, et pour guider la conscience sa clarté suffit. Mais elle n'est pas la justice; et il y aurait péril à les confondre toutes deux. La réciprocité établit des obligations morales, elle ne crée aucun droit positif. Hors les droits garantis par la loi, nous n'en pouvons revendiquer aucun. Si la réciprocité impliquait une créance et je ne sais quel droit compensateur, au lieu
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d'être un principe moral elle serait un principe de guerre. La justice poee le droit; le talion est une créance. Mais qu'est-ce qui est juste? Est-ce l'égalité des droits? Est-ce l'égalité des services? L'égalité de fait? Ou seulement l'égale liberté? La justice est un comhat; la paix de la justice ne s'obtient que par la violence, elle fait des vainqueurs et des vaincus. Le juste n"a pas de définition universelle. Toute société repose sur une fiction de justice; mais il n'est pas de conception du juste qui, poussée au bout de la logique, ne dût détruire la société.
Donc point de droit de réciprocité; il faut abolir ce qui subsiste du talion. L'obligation de réciprocité se réglera sur la loyauté. Il est tel cas où elle sera peu apparente. Mais alors la conscience se reposera sur un infaillible principe, essence même du pacte moral, qui gouverne la société humaine : il ne faut jamais faire souffrir, — même pour punir; on ne riposte pas au mal par le mal. Ne pas faire souffrir, voilà l'obligation absolue, imprescriptible, contre laqueMe rien ne prévaut, et que je puis appeler réciproque, puisque, en effet, elle est universelle. Ne blessons jamais autrui, ni dans sa chair, ni dans son âme, plus douloureuse que sa chair (99).
Ici nous louchons à la suprême obligation, la moins comprise de la morale impér .tive : Respectons l'idéal d'autrui.
C'est respecter en autrui à la fois la volonté d'être moral, et la volonté d'une fin. L'idéal est la raison essentielle de vivre. Dans le respect de l'idéal se résument en définitive tous les droits de la personne; il est par conséquent la formule dernière du devoir.
Mais s'incliner devant Tidéal d'autrui, qu'est-ce donc, sinon reconnaître son autonomie morale? La morale impérative consacre ainsi la morale autonome.
Avant de définir celle-ci, il faut d'abord. — nous le pouvons maintenant — dissiper sans retour l'apparente antinomie des deux morales. Elles peuvent et doivent coexister, nous l'avons montré. Point de conflits possibles entre elles, c'est ce qu'il nous reste à prouver.
Le droit de la conscience, étant supérieur à toute autorité, la révolte est légitime contre l'autorité qui attente à l'idéal individuel et à la volonté morale. Mais lorsque le droit de la conscience s'incline devant la loi, il reconnaît seulement que la loi est l'unique garantie de son existence ; l'existence de la société est la raison de la morale impérative; respecter la loi. qui règle les rapports de l'individu et de la société, c'est respecter dans celle-ci la pro-
e du droit individuel. Obéir, à la loi, fût-elle vexafût-elle impie, ne comporte pas le sacrifice de quelque parcelle du droit, c'est simplement se soumettre à une nécessité aussi inexorable que l'alternance des ténèbres et du jour.
Le respect de l'idéal d'autrui est impliqué dans le droit de mon idéal. Tous deux ont le même principe; quand je viole l'idéal d'autrui. je viole le principe du mien, je renonce à mon droit. L'obligation catégorique de respecter l'idéal d'autrui n'atténue donc pas la valeur du droit individuel; loin de là elle le confirme et le fortifie.
La réciprocité, par définition, est impérative. Mais comment détruirait-elle ma liberté? Elle résulte d'un contrat formel, que j'étais libre de ne point consentir, ou d'un contrat tacite, aussi nécessaire que la loi à mon existence, comme celui qui me lie à la famille dont j'ai reçu l'être, à la société dont je tiens l'usage de mon droit. Ainsi nulle contradiction entre le principeTalégorique delà réciprocité et ma propre liberté: observer la parole donnée, payer sa dette à la nécessité, c'est, en réalité, exercer son droit; le devoir de réciprocité ne coûte à la conscience aucun de ses privilèges (iOO).
La morale impérative formule à la fois et le droit et les restrictions que les intérêts essentiels de l'individu imposent au libre exercice du droit. Au-delà du droit, au-delà de l'intérêt s'ouvre un domaine immense: C'est celui de l'amour, ou plutôt celui de la liberté. Au-delà de la morale obligatoire, il y a une morale libre, et. en vérité, c'est avec celle-ci qu'apparaît la moralité, car il n'y a ni moralité, ni mérite à obéir à la nécessité des choses. C'est la liberté qui fait le prix des actes. La contrainte est corruptrice, toute la morale se résout dans la volonté.
C'est aussi dans la volonté que se réalise l'unité de la certitude et de la morale; l'idéal moral constitue la certitude supérieure et définitive.
Il est contenu en germe dans la certitude physique, dont le principe est le plaisir. Le plaisir engendre le désir. Le désir est la source de la certitude morale. C'est lui qui pour chacun de nous formule l'idéal. Par définition même, l'idéal est l'expression la plus haute du désir, ou plutôt, il est le plus élevé, le plus lointain, le plus ambitieux de nos désirs. Il est contradictoire de concevoir un désir et de renoncer à en atteindre l'objet. Nous voulons de toute nécessité réaliser notre idéal. Ainsi la volonté morale de l'individu autonome est la plus haute qu'il soit capable de concevoir, et,
de tous les principes de notre activité étant le plus libre et le plus spontané, elle est aussi le plus énergique et le plus constant. Comme Tidéal même, elle participe de l'infini. A mesure, en effet, que nous réalisons notre idéal, il se transforme. Le mystère de l'idéal contient une infinité de formes nouvelles. Je veux être bon, j'ai de la bonté un idéal actuel ; mais demain, quand j'aurai réalisé le rêve d'aujourd'hui, ce rêve ne me suffira plus. Le désir aspire à créer le monde le meilleur ; peu à peu il le réalise, et jamais ne l'achèvera, parce que de jour en jour la conception de ce monde parfait deviendra plus savante, plus délicate, plus exigeante; mais, mû par le désir, ce monde s'améliorera ; il n'est donné qu'au désir de l'améliorer. L'individu agent du désir, devient ainsi le moyen même de l'idéal. Quel plus noble emploi du droit et de la liberlé?
Que sera la morale de la liberté? Une morale d'amour? Elle sera donc sociale, et pour idéal proposera aux consciences la grandeur delà société et le bonheur commun. L'acte seul aura une valeur absolue ; la bonne volonté, l'intention ne compteront pour rien. Ce sera une morale objective. L'idéal s'affirmera-t-il au contraire dans l'épanouissement do l'individualité et le bonheur de l'individu? La morale alors ne sera ni sociale, ni altruiste, elle pourra être égoïste. Le culte de l'âme prévaudra sur les pratiques extérieures; la morale sera subjective.
La morale sociale, humanitaire et rituelle appartient à l'ordre des vérités universelles et des lois absolues. De l'ordre sentimental et individuel relèvera une morale individualiste et subjective. Faut- il croire que ces deux morales s'excluent, quand l'homme est sollicité par des besoins et des sentiments si dissemblables, un instinct social qui réclame une morale en actions, un instinct égoïste que satisfait la morale de sentiment ? A quelques compromis que se résigne la vie pratique, l'idéal, qui tend à l'absolu, entre les deux principes choisit.
Toute morale est née d'un primitif débat entre l'altruisme et l'égoïsme. La doctrine individualiste autorisera même l'égoïsme; non point qu'il promette aux hommes plus de bonheur que le sacrifice, mais parce que dans le principe d'autonomie, aussi bien que le droit du martyre, est impliqué le droit de la misanthropie, l'horreur du monde, la fuite au désert.
La croix ou l'orgie pourront également tenter l'impatient ennui du sceptique; tout homme est maître de soi, toute conscience est souveraine.
Mais, de quelque nom qu'il s'appelle, l'altruisme nous est suspect, parce qu'en nous conviant à abdiquer au profit d'autrui nos désirs, nos i^^oûts, nos intérêts, il nous désapprend la volonté et rend inutile l'autonomie.
Le christianisme a prescrit lus œuvres de charité comme moyens du salut personnel, hut égoïste, mais il a autorisé une charité suprême, un altruisme extra-terrestre, s'arrogeant pour sauver les âmes dans l'éternité future la liberté de torturer ici-bas les corps et les volontés; le bûcher fut la doctrine militante du paradis forcé. Est-il moins hardi le positivisme, en nous retirant au profit de l'anonyme genre humain, la disposition de notre vie terrestre, à nous qui n'espérons pas une autre vie? en condamnant notre amour de nous-même, la source de nos bonheurs, la flamme de notre énergie, notre joie de vivre, en nous ordonnant l'infini, l'incompréhensible, l'impossible amour de notre espèce entière?
Pour énoncer des vœux plus modestes et un programme tout opportuniste, le solidarisme est-il plus rassurant? Comme le christianisme, comme le positivisme, il contredit les instinclsde la nature humaine, et, refoulant les passions de la vie ardente, dessèche d'un vent de mort notre liberté et notre activité.
Toutes les doctrines altruistes impliquant envers autrui un devoir absolu, infini, l'altruiste sincère se dépouillera de ses biens, renoncera dans un élan mystique à ses ambitions, à ses rêves, à l'indépendance de son activité et de sa p3nséj mêm3, car l'univorsel sacrifice serait stérile, si tant de dévouements s'égaraient, se dispersaient ; il faudra qu'une autorité suprême, réfrénant les initiatives individuelles, coordonne, réglemente les efforts des individus. Pour assurer la persistance du système et de l'esprit de sacrifice, elle définira, imposera un dogme social. Plus de liberté de discussion. Plus d'autonomie.
Mais l'altruisme absolu confine à l'absurde ; il conclut au sacrifice de soi; or si tous se sacrifient, qui bénéficiera de tant de sacrifices? Pour quelques grandes actions qu'inspire le dévouement, calculez la somme des bienfaits que retire l'humanité de l'exploitation de notre égoïsme!
Contraindre d'aimer, contradiction et tyrannie. Aimer par devoir, se laisser aimer par force, quelle est la pire servitude?
Dans le cœur de toute créature, sur l'instinct sympathique l'emporte l'égoïsme. Ainsi l'a voulu la nature. Si l'amour mutuel a conservé la vie, c'est l'amour de soi qui lui donne
sa valeur. Le plaisir d'exister eu vaudrait-il les risques, s'il n'y fallait compler l'espoir d'égoïstes bonheurs?
L'altruisme social ignore les intentions, exige les œuvres, ne juge que les actes. Il abolit ainsi la moralité intérieure, réduit la volonté du bien à des pratiques rituelles, et, si je puis dire, à une attitude sociale.
Attitude uniforme, car les devoirs pour tous sont égaux et identiques, comme si la vie n'était point infiniment diverse, comme si la moralité ne consistait pas surtout dans cette ingéniosité du cœur qui trouve à tout mal son remède, secours ou parole!
Une morale fondée sur le droit de la conscience sera subjective. La moralité consistera dans la bonne volonté, dans la culture de l'âme et du sentiment moral. Sans doute, la pratique constante de certains actes nous fait peu à peu le cœur de nos actes, comme le sourire, même contraint, finit par égayer l'esprit, comme la foi s'acquiert à redire sans cesse les mômes forjnules, fussent-elles inintelligibles, les mêmes prières, fussent-elles absurdes. Mais l'habitude que crée la répétition est une espèce d'inconscience. Par faute d'exercice elle atrophie la volonté. Combien plus haute une morale à qui la clarté de la conscience et l'énergie de la volonté ne doivent jamais faire défaut! Sans conscience, sans volonté, la morale serait-elle encore autonome? Si, d'ailleurs, l'habitude des actes imprime à la pensée des habitudes (101), combien plus sûrement la bonté, la noblesse de l'âme font les actes nobles et bons ! Une âme généreuse ne peut dic'.er que des actes généreux, et l'activité extérieure qu'elle inspire, — l'ame éiant toujours prête à se donner tout entière, — saura s'adapter à l'infinie diversité des misères et des espérances, des faiblesses et des grandeurs humaines. Oserait-on comparer à un pareil ressort le mécanisme immuable des habitudes sociales?
La liberté, que par delà la religion du devoir le principe sceptique d'autonomie accorde, ou plutôt impose, à la conscience humaine, aura donc pour objet une morale subjective et en môme temps individuelle. Individuelle, d'abord, par cela seul qu'elle est subjective; la conscience dès que, exerçant son individualité, elle s'interroge, cherchera en ellemême, hors des règles et des préjugés sociaux, l'unique raison de la conduite; individuelle en cet autre sens encore que la morale prendra pour but, sinon l'égoïste bonheur de l'individu, au moins l'exercice intégral de l'activité personnelle, l'accomplissement — non d'une fin sociale, voulue par la société, et exclusive, — mais des fins indi-
viduelles et d3S fins sociales librement choisies par l'individa.
Toute force consciente se prend elle-mêms pour but, se dépense à s'accroître. La monarchie, gouvernement d'un homme, tourne tout son effort à la grandeur d'un homme, et, si elle ménage le peuple, c'est que cet homme a besoin du peuple. La démocratie, gouvernement du nombre, poursuit le plus grand bien du nombre, sans s'inquiéter de sa- A^oir si le nombre même est moins intéressé que l'élite à l'équilibre, et par conséqutint, au salut de toutes les forces sociales.
Comment l'individu autonome gouvernera-t-il sa vie? Force consciente entre toutes les forces humaines, cherchera-t-il autre part qu'eu lui-môme l'objet de son effort ? Si entre deux morales l'individu est maître de son choix, le principe d'autonomie n'implique-t-il pas une morale égoïste? Une morale égoïste! pourquoi pas, si le sacritîce de tous à tous est, en effet, chimérique et stérile? si l'altruisme légal, l'amour obligé, l'amour subi par iorce constituent le pire régime de tyrannie sociale? s'il n'existe qu'un seul cœur dans le secret duquel je puisse lire un mystérieux idéal et des rêves changeants, et si ce cœur est justement le mien? Toutes les espèces vivantes nous conseillent l'égoïsme, ne cherchent dans l'union que la sécurité et la satisfaction égoïste de l'individu. L'homme naît égoïste; l'égoïsme est le principe de tout eil'ort, la cause de tout progrès. C'est la somnu de nos égoïsmes qui fait la grandeur de l'humanité. Je m'aime, et nul psychologue n'afiirniirait que ce n'est point mol-mùme que j'aime dans les autres. Dans le souvenir des hommes et des choses je ne retrouve, on l'avoue, que la mémoire de moi-même. Par quelles raisons me devrais-je mépriser et haïr, quand la nature veut que je m'aime? 11 faudrait pourtant que ces raisons eussent une valeur singulière pour que je consente à des renoncements, contre lesquels protestent mes sens, mes organes, toutes mes fibres, mt3S désirs toujours renaissants, l'inépuisable ardeur de ma pensée.
Que signifierait le droit, s'il ne consistait pas dans la revendication du moi? A quoi bon l'autonomie, si, à peine conquise, il en faut abdiquer l'exercice devant les caprices d'autrui et les exigences de la société?
Presque toute entière la philosophie française est hostile k l'égoïsme. L'utilitarisme anglais lui fait meilleure part ; Spencer a tenté de corriger la formule altruiste du positivisme français par cette formule conciliatrice : vivre pour
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soi et pour les autres Morale chimérique! La morale, en effet, est le domaine des conflits de droit et de devoirs. On ne résout de tels conflits qu'en hiérarchisant droits et devoirs, c'est-à-dire en accordant par avance la suprématie à l'individu ou à la société.
L'individualisme conclut donc à une morale purement égoïste? Uae morale unique, uniforme serait la nég-ation même de l'autonomie du sentiment moral. Refuser ù l'individu le droit de sacrifier sa vie aux intérêts, au bonheur d'autrui, ce serait contester sa liberté.
Ni une morale obligatoirement égoïste, ni une morale de conciliation entre les instincts d'égoïsme et les principes de solidarité et de fraternité. Altruisme et égoïsme, chacun à son tour, soutiendront, empliront la pauvre ùme humaine. Du droit absolu d'être moral, sur lequel il fonde la certitude suprême, le scepticisme individualiste admet les deux morales. L'âge, le tempérament, les conditions sociales, mille circonstances donnent tour à tour à l'égoïsme et à l'altruisme un rùle légitime.
Mais ce n'est pas assez dire. Il existe pour chaque individu une fonre de bonheur possible, • — le travail, l'amour, l'art, le sacrifice, — et pour beaucoup il n'en existe qu'une. Il y a autant de fins que d'individus, et ia fin de chacun varie avec ses conditions de vie, avec son progrès moral. La liberté individuelle admet une infinité de fins individuelles, et l'on peut regaro'er l'altruisme et l'égoïsme aussi bien comme des fins que comme des morales divergeutes.
Qu'est-ce, en définiiivo, que la morale? Et comment se dislingue-t-el!e de la fin? Définir la fin individuelle n'est point nécessaire. La morale est à la fois l'ensemble des règles qui, dans la poursuite de notre fin, gouvernent notre conduite envers autrui et aussi envers nous-mêmes; c'est nue manière de vivre, un habitas corpoiis ; c'est plus encore, si je puis dire, un habitus mentis, un état d'àme, un régime de conscience. Elle se distin^^ue de la fin par ceci qu'elle se formule en théories générales, et possède ce caractère de généralité, qui permet d'ériger en fin universelle la fin personnelle qui cherche en elle son soutien.
Toute fin s'appuie, en effet, sur une morale; autant de morales que de fins, c'e^t-à-dire de conditions. Il y a une morale sexuel'e, une morale de la santé, une morale de la maladie, il y en a une pour la jeunesse, une autre pour les vieillards ; 'a morale du pauvre n'est pas celle du riche ; celle du savant et de l'artiste sera singulièrement plus haute que cel'e de l'homme grossier et inculte (102).
22'i: HORS DU SCEPTICISME
La morale ai tonome apparaît biea ainsi comme la conscience du désir, La morale commune représentait l'an'orité et la tradition sociales dans la vie individuelle; la morale du désir exprime le fond même de notre nature et de notre pensée. Principe de sécurité sociale, la morale impérative est née de cet instinct de protection, qui traduit dans l'esprit des hommes la loi mécanique du moindre effort: dans la morale autonome du désir s'accomplit, au contraire, la loi tout humaine du plus grand effort.
Il ne faut pas croire, d'ailleurs, qi:e 'a multiplicité des moia'es intéresse la société moins que l'individu: variée est la vie, et les besoins innombrables ; il suffirait de cette raison pour légitimer la diversité des directions morales; elle est nécessaii e à l'harmonie du monde.
Toutes les fins individuelles peuvent se re'.ier à l'une de ces trois fins générales, à l'une de ces trois conceptions de l'idéal moral : 1 expansion égoïste de soi, disons mieux, la conquête de la vie, — la jouissance égoïste, — et l'altruisme absolu. Le choix d'une fin !^e déterminera par un acte de volonté; une volonté sage réglera son choix sur un ensemble de circonstances personnelles ; si variées sont celles-ci qu'on ne doit pas songer à lesénumérer; on en peut seulement signaler les plus importantes : la santé, les facultés intellectuelles, la richesi^e, les espérances permises et ces devoirs de réciprocité, qui n'ont pour toutes les consciences ni la même étendue, ni la même rigueur.
Rarement une même fin remplira toute une vie humaine. Il y a théoriquement trois stades de l'existence qu'occupent tour à tour les trois fins générales, etquicorrespondentà peu près aux trois grandes doctrines delà lutte pour la vie ou de l'effort, de l'égoïsme épicurien, et de l'altruisme positiviste ou chrétien.
Le premier stade d'espérance, d'effort, et de conquête, s'ouvre avec la jeunesse (103). Il dure ce que peut durer l'espérance : chez les forts toute la vie. Le second stade commence avec les découragements de la lutte, 'orsque les ambitions de la jeunesse s'évanouissent, irrévocablement ruinées; c'est l'âge des loisirs studieux, des plaisirs délicats, de la sobre sagesse épicurienne. Cette sagesse ne suffit pas aux âmes ardentes ; elle n'est pas à l'usage des souffrants, des misérables, de ceux sur qui pèsent de lourdescharges etdegraves devoirs. A ceux-ci jeunes ou vieux s'offre une dernière espérance de dévouements généreux, exaltés, héroïques, l'auguste joie du sacrifice.
C'est, j'imagine, la plus exquise des joies, puisqu'elle
est à la fois douleur et volupté; mais elle s'achôteà plus haut prix qu'un plaisir d'art ou qu'un succès d'org-uuil; pour la connaître., il faut avoir souîfert ; pour la conserver il faut être condamné à soullrir encore, car c'est une joie contre nature, et on ne s'évade de la nature que dans un élan de douleur.
A la plupart des philosophes l'ambition est suspecte; mais ils ont prodigué les maximes d'égoïsme voluptueux, de résignation et d'altruisme. La résignation est une espèce d'égoïsme inutile au résigné, qui s'efforce de comprimer les impulsions de sa nature et jusqu'à sa pensée, inutile aussi à ceux qui l'entourent. Il ne faut pas se résigner, mais se dévouer; même dans la maladie et les infirmités, il nous reste un suprême espoir : celui d'alléger la peine et les inquiétudes des êtres qui nous soignent et qui nous aiment. Ne nous résignons jamais ; jusqu'à la dernière lueur de conscience nous aA'ons encore du bien à faire, des êtres à aimer. Comprenons mieux la vie et l'infinie diversité de nos ressources contre le désespoir. C'est par l'àme que nous vivons vraiment. Elle survit jusqu'au souffle suprême au corps dès longtemps et peu à peu désagrégé; l'activité de l'amour ne s'éteint qu'avec la clarté de la conscience.
Bien rarement l'homme tombe à ce point de misère, d'impuissance et d'isolement où, en se résolvant au suicide, il n'abandonne vraiment rien.
Certes, la volupté n'a pas besoin d'encouragements, mais el'e ne doit pas être brutale, et la philosophie en fera l'éducation, la rendra délicate, noble, pure. Une fin grossière et vulgaire serait contradictoire avec la notion de l'idéal. Mais il n'y a point de hiérarchie morale entre les fins de la vie. Le stade de la sagesse heureuse n'est pas d'un degré inférieur à celui de l'espérance. Toute fin humaine, s'orientant vers un idéal suprême, se lie ainsi à la morale, qui est la plus haute expression de l'idéal, comme l'idéal est la plus haute expression du désir.
Innombrables sont les doctrines altruistes. Celle du Christ est, sans doute, l'une des plus séduisantes; tendre, mystique, passionnée, elle a exercé et peut exercer encore sur les âmes une influence souveraine. La philosophie lui empruntera bien des maximes de sacrifice et de dévouement. il est rare que la valeur d'une doctrine ne puisse être estimée à la hauteur de son idéal. L'altruisme chrétien appelle le sacrifice absolu, le don sans réserves de soi; voilà le secret de sa force. Proscrivons ces compromis de conscience,
OÙ notre égoïsine se dissimule fous des paroles généreuses., ou s'excusa par des charités avares de songer quelquefois à soi! Si notre hypocrisie est un hommage à l'amour, elle ne remplace pas l'amour. On n'aime pas à demi, on ne se dévoue pas à moitié; qui se prétend tout ensemble mauvais et bon est tout à fait mauvais. Point de moralité vraie sans loyauté. Loyale soit la doctrine, loyale la vie. Aussi bien la volonté d'une fin abso'ue. — altruiste, ou égoïste, il n'importe! — ne deviendra efficace et féconde que si elle est passionnée, c'est-à-dire absolue comme son objet. Aux excès de l'égoismeetà ceux aussi de l'altruisme la morale impérative oppose des barrières; aucune fin volontaire, aucune libre morale n'a le droit de compromettre l'ordre social. Mais, sa dette payée, tout homme redevient son maître; qu'il sache donc èlre lui-même, et, sans fausse honte, sans scrupules menteurs, sans conflits de conscience, dans la liberté de sa passion et de son rêve, qu'il parle loyalement, qu'il ose agir !
La morale ne fe borne pas à affirmer ou à proposer un principe général de conduite. Elle institue en môme temps une méthode. Deux méthodes possibles : un code de prescriptions ou la liberté de l'idéal, — des sanctions ou l'entière indépendance des actes.
La morale spiritualiste méconnaît l'idéal individuel, et nie l'autonomie morale; point d'initiative; partout la règle, l'obligation, la conlrainte; l'élan des âmes succombe sous le poids de l'éternel devoir. Et comme le devoir n'anime point le sentiment et ne fait pas naître l'amour, la morale devient une sorte d'habitude mécanique, où la valeur de l'intention disparaît tout entière devant le fait matériel de l'obligation accomplie. On extériorise ainsi la moralité, que la morale sceptique veut surtout intérieure ; c'est pour-quoi celle-ci réduit au minimum la part du principe d'obligation.
Les religions et la plupart des moralistes exagèrent singulièrement le rcMe du devoir. La Grèce païenne ne le soupçonnait guère; Bouddha n'enseignait-il pas l'autonomie morale, quand il disait : « I! ne faut jamais blâmer la croyance des autres, c'est ainsi qu'on ne fera de tort à personne?» Jésus, écrivait le pasteur Sabatier. a fondé « l'autonomie absolue de la vie religieuse et de la vie morale. » Il fut l'adversaire obstiné de la loi; Saint Pau' n'a pas cessé de l'affirmer, et c'est de celte affirmation que tout le christianisme est venu. Toute formaliste que soit devenue la religion, elle n'a pas su prévenir dans la conscience l'étsr-
njlle lutte du sentiment personnel du Lien avec l'opinion vulgaire et la tradition. Ce n'est pas seulement au milieu des révolutions que l'honnête homme se demande avec anxiété : Où est le devoir? L'obligation de choisir le fait en tout temps autonome. Pas un de nous n'a échappé à cette fatalité d'accomplir en face du problème moral un acte d'indépendance.
De l'obligation est dérivée une conséquence immense, La morale chrétienne et la morale sociale, qui n'en diffère que parce qu'elle est déchue de sa hauteur mystique, ont transformé le principe de la moralité en ramenant celle-ci à l'obéissance: la vertu même n'est, devant elles, que la servitude acceptée du devoir ; elles ont, jusqu'à la charité, tout asservi à l'autorité ; l'homme a cessé d'être lui-même pour devenir l'instrument d'une volonté étrangère. La nature humaine n'invoque plus ses droits ; la loi mora'e l'ignore, ou ne la connaît que pour l'asservir ; bientôt la vertu, le devoir consisteront en règles, en aspirations contre nature. Ainsi une morale destructive s'opposera à la morale primitive de conservation. La mysticité chrétienne haïssait la vie. jXous l'aimons ; le martyre nous répugne, et notre morale A'ulgaire a perdu le sens de la sublimité. Pourtant elle est encore tout imprégnée du préjugé chrétien ; la liberté de la nature l'épouvante; le péril de la passion, d'erreur héréditaire est devenu effroi instinctif. La volupté est criminelle. ]a joie suspecte. Proscrire, pour éviter le péché, le plaisir et la passion, c'est condamner aussi la joie et l'ardeur de bien faire. Il est souverainement moral de jouir, lorsque, en ne lésant personne, on embellit son âme par une haute jouissance intellectuelle ou esthétique. La physiologie, comme le bon sens, veut que la vie soit agréable et joyeuse. Les passions contrariées font presque toute la douleur de ce mijnde. Pourquoi combattre et comprimer la nature ? Si le mal peut sortir de la passion, celle-ci est aussi la source unique du bien. Il ne s'agit, pour moraliser les hommes, que de cultiver et d'éclairer le désir.
Vous n'avez trouvé que la sanction. La contrainte, seule en face de la nature, eût été impuissante. La justice humaine a des peines trop courtes. Vous avez demandé la vengeance de l'éternité et vous avez ainsi fait le péché éternel.
Il n'y a point de péché. Le scepticisme, faute de preuves, rejette la sanction supra- terrestre, comme la prescription divine qui créa le péché. Il y a bien à côté de la loi pénale une sanction terrestre aux violations de la mo-
raie impùralive. Le mal que nous faisons augmente la somme universelle du mal, en s'y ajoutant, en se propageant par l'exemple; nous ne sommes point mécliants sans risquer de devenir victimes. Victimes ? Nous le sommes presque toujours de nos torts, car chacun de nos actes a dans le monde physique et dans le monde moral sa réaction, et presque toujours celle-ci, de que'que façon, nous atteint. Mais cette loi de réaction nous assure, en retour, la récompense de nos bonnes actions, — sans parler du sentiment intérieur de joie qu'éveille la certitude d'être meilleur. Faut-il enfin compter pour rien la sanction de l'opinion et celle de la conscience ? (104) Mais l'éducation du désir doit être désintéressée. Ne parlons jamais de sanction, même pour encourager et récompenser.
Le scepticisme est bien obligé d'admettre qu'à la pratique des devoirs sociaux s'applique le sévère régime de la morale traditionnelle; ces devoirs sont expressément déiinis et délimités, leur accomplissement est garanti par la loi, par l'opinion, par les forces directrices de la société. Obligation, sanction, tels sont les éléments essentiels de la méthode de la morale traditionnelle et de noire morale impérative.
Dans la région de l'autonomie morale ne subsistent ni obligation, ni sanctions. Et tout d'abord point de tables de règles, point de codes de préceptes ! Le principe d'autonomir n'en peut accepter.
Le scepticisme n'admet point de sanctions extra-terrestres, la doctrine individualiste réduit aux strictes exigences de la société l'exercice des sanctions légales, la morale autonome ne peut avoir d'autre méthode que la liberté.
Le scepticisme individualiste hait et condamne toute contrainte. Les codes de morale s'égarent souvent. Leurs prévisions, leurs prescriptions, parfois incomplètes, dans d'autres cas sont abusives. Le mérite et l'utilité des actes dépendent, en effet, de circonstances et de sentiments, qu'aucune loi ne peut ni apprécier ni prévoir. La moralité idéale réside dans la bonne volonté seule, et suppose abolies la notion des devoirs et la notion des droits. Il n'y a qu'un droit: la liberté; qu'un devoir: l'individualité.
Chacun doit être — non de sa loi, — mais de son idéal moral le créateur aussi bien que l'agent. Nos actes ne sont nôtres, ne sont vraiment moraux que lorsque nous-mêmes les avons conçus et voulus. La lilierlé créatrice du désir, l'initiative passionnée du sentiment moral, voilà les sources de l'activité morale. Je puis douter d'un code imposé;
mais l'enthousiasme du Lien a la clarté de Tévidence. la force de la nécessité.
L'enthousiasme est l'animateur de la morale; surtout en morale il faut que chacun de nous soit créateur; il y a des chefs d'œuvre moraux; une vie hautement morale est le chef d'œuvre d'une grande âme. La création morale sera féconde parce qu'elle sera joyeuse comme les créations de l'espérance, et mystique comme les créations de l'amour.
Délivrée des règles, la morale autonome s'orientera sur des formules idéales, conçues et précisées dans la conscience individuelle. Nous dirons plus loin, en définissant l'idéal des sceptiques, quelles formules sa réalisation implique. Il deviendra alors aisé au lecteur de dégager le procédé de composition de toutes les formules nécessaires.
Il n'y aura point, sans doute, de formules parfaites, pas plus qu'il n'y a d'indiscutables définitions. Mais lavantage d'une formule, môme incomplète, sur un code imparfait, cons-isle en ceci que la formule ne sera point impérative, mais persuasive, point absolue, mais simplement indicatrice. Elle laissera à la conscience individuelle un assez large pouvoir d'interprétation pour lui éviter les tourments des scrupules chrétiens. Elle trace, illumine la voie; la formule est une clarté.
La vie morale est une ascension vers l'idéal. Dans cette ascension les âmes fortes soutiendront les âmes faibles, car, sans doute, plus d'une âme éprouvera le vertige des cimes. L'idéal est pensée; la vie est action; l'action sup- ])ose précisément le choix préalable d'un but, dun idéal. Oser choisir, voilà pour beaucoup de timides esprits un effort plus difficile que la sincérité du langage et le courage de l'action. Il ne faut pas trop s'effrayer du péril des irrésolus : l'action morale est à la fois intérieure et sociale; il s'exerce une action inter-morale des âmes croyantes sur les âmes indécises. Bien rarement nous marchons solitaires dans notre voie. Tout homme pour autrui, sinon pour lui-même, se fait à quelque moment moraliste. Mais pour que cette morale ne tombe point à une trop grande vulgarité, il faut que les philosophes prêchent sans repos la plus haute morale. Le sentiment ne se soutient, en effet, qu'en s'exaltant; la vertu qui ne grandit point décline. La religion et la morale traditionnelle ont établi des directions générales, uniformes, identiques, pour toutes les consciences. Sous un régime d'autonomie morale, infiniment diverse sera l'action des moralistes, puisque chaque individu affirmera, pratiquera une morale personnelle. Les
philosophes, devenus des directeurs de conscience, conseilleront à chacune un r(''gime propre. Les directions individuelles compléteront les théories générales. Les ]diilosophes emprunteront aux médecins leur ps^^chologie, aux prêt] es leur douceur persuasive; le médecin lui-même devra se faire philosophe, donnera noins d'ordonnances que de conseils; je n'entends point que les moralistes doivent instituer des confessionnaux, des refuges pour les ànies trouhlées; je ne puis cependant proscrire Tautorité intime de l'expérience et de l'affeclion. Mais, à côté des théories métaphysiques, les traités de morale contiendront à l'usage des âmes inquiètes d'ahondantes consultations, des raisons de salut contre le désespoir, des motifs de se reprendre à la vie, des formules de conduite Lonnes, au moins, pour les situations ordinaires. Faire aimer la vie, faire aimer la morale, voilà la tâche des moralistes. Pour l'accomplir, nul moyen, horsla contrainte, n'est négligeahle. Entre tous l'éducation qui par-dessus tout préparera l'homme à choisir lihrement sa fin, sa morale, son idéal.
Notre éducation n'est jamais finie. A chaque étape de la vie l'homme a besoin d'apprendre de nouvelles vertus. La vertu, à laquelle il faut restituer son beau sens antique de vaillance, est, en effet, l'habitude du courage, la sérénité d'un cœur fort(lOo). Si le cœur n'est fort, l'idéal sera stérile.
A chaque svstème moral, comme à cbaque idéal ees vertus propres.
T'ente vertu, en effet, s'inspire d'un sentiment, d'un idéal. ^ Et c'est pourquoi, à moins de tenter cette cbimère de dénombrer toutes les conceptions imaginables de l'idéal, on ne peut songer ni àénumérer, ni à définir toutes les vertus. Nous dirons plus loin, en caractérisant lidéal probable du sceptique individualiste, quelles vertus réclame cj t idéal.
On définirait mieux les vices. Un vice est une habitude criminelle ou un instinct destructif. Est vicieuse toute pratique qui met en péril les principes delà morale impérative, ou paralyse l'exercice de la volonté autonome. Le vice stérilise ce que la vertu féconde, les âmes, la société, l'idéal. La moralité a pour antithèse le vice. Chacun de nous a de l'un et de l'autre une conception très claire, et bien supérieure aux catégories classiques du bien et du mal, tantôt trop sévères, tantôt à l'excès indulgentes. Le vice commence au moment où il trouble où arrête soit le devoir, soit l'idéal ; il n'a pas de mesure fixe. Mais à quoi bon insister sur les secrets intimes de la conscience, qu'une définition maladroite pourrait absoudre et en quelque manière autoriser,
mais que. n'excusera et 113 tolérera pas la volonté du bien, dès quelle en sentira l'entrave?
La moralité doit être à la fois habitude et effort. Habitude, l'obéissance à la loi, Texercice des devoirs réciproques, le respect de 1" idéal d'autrui. Eflort, la volonté toujours en éveil, le désir, toujours plus exigeant, de l'idéal, La morale impérative de l'intérêt et du droit doit peu à peu former en nous cette seconde nature, qui agit avec la sécurité de l'évidence et la promptitude de l'instinct. L'habitude doitdevenir si intime et si facile qu'ele exige à peine le secours de la réflexion et de la conscience. Souverainement consciente, au contraire, puisqu'il faut qu'elle soit créatrice et jamais ne cesse de créer, sera la volonté de Tidéal. Si elle devenait une habitude, la conception autonome du bien perdrait à peu près toute valeur morale. A répéter régulièrement les mêmes actes, la volonté s'alanguit, le sentiment s'évapore, l'àmc de la mora'e s'éteint. L'acte, dépouillé du souffle animateur de la vo'onté, ne se survit pas. Mais, dicté par l'amour, il exercera un long rayonnement, ou plutôt c'est l'amour qui rayonne de l'acte, et propage au loin sa chaleur. L'âme seule des choses a une valeur ; œuvres et actes ne ?ont que des moyens; l'àme est le but.
Quand les habitudes de la mora'e impérative seront devenues des conditions organiques de l'être, il n'y aura plus qu'une morale, celle du désir, de l'idéal, de la volonté autonome. Dans !a volonté du bien, droit individuel et intérêt social s'absorberont; la conscience humaine abolira ces noms de droit et do devoir, qui attestent seulementson infirmité. Le moment décitif de l'évolution n'est pas la transformation des formes supérieures, c'est la transformation de l'esprit. Nous ne sommes autorisés à affirmer le progrès que si l'idée mora'e se perf.'ctionne et si la moralité s'accroît. C'est seulement le jour où le principe d'obligation et le principe de sanction auront disparu de la morale humaine que celle-ci aura terminé son évolution, atteint son idéale perfection.
On peut maintenant comparer à la morale traditionnelle la morale que nous avons essayé de dégager du scepticisme.
Qu'ont-elles de commun? Où se séparent-elles?
A notre morale impérative correspond à peu près ce que la morale vulgaire appelle les devoirs de justice. Sur un point la notre est plus exigeante que la morale chrétienne : lorsqu'elle fait du respect de l'idéal d'autrui une obligation fondamentale ; mais ici le spiritualisme indépendant la rejoint avec la formule de la liberté de conscience.
La morale autonome correspond aux devoirs de charité, aussi stricts que les premiers devant la pure morale chrétienne, mais beaucoup moins formels, et à peu près négligés dans la morale vulgaire. La morale autonome sera le plus souvent, en effet, une morale d'amour, et, lors même qu'elle affirmera un autre idéal, l'amour n'y sera sans doute pas tout à fait étranger.
Voici maintenant où l'accord cesse :
La morale traditionnelle est toute entière une morale d'ob igation : idéal imposé, prescriptions formelles et prohibitions absolues, sanctions divines et humaines.
La morale sceptique accorde à la société le droit d'imposer à l'individu qu'elle protège, en môme temps qu'un minimum de charges légales, un minimum d'obligations morales; elle admet dans cet ordre même la double sanction de la loi et de l'opinion. Mais, au delà de la sphère, étroitement définie, des devoirs sociaux, e'ie ouvre à l'activité morale de l'individu un domaine libre et sans limites.
La morale autonome échappe à toute contrainte, refuse tout devoir, condamne et défie toute sanction, aussi bien celle de l'opinion que celle de la force. Libre but et méthode de liberté. Librement, en effet, l'individu conçoit, affirme, son idéal; librement il en choisit etdéfinit es ninj^ens. Déniant tout droit, tout empire à l'autorité dans son domaine, la volonté morale, née du désir, s'accomplit par l'effort de la passion, par l'exaltation des sentiments enthousiastes.
Dédaigneuses du prosélytisme, respectueuses surtout des convictions d'autrui, les doctrines autonomes ne demandent à la société, à la loi que la liberté. Pour réformer les mœurs, elles ne comptent que sur l'action individuelle, sur la libre association des consciences résolues à rompre avec la tradition pour pratiquer de plus purs principes, et sur la souveraine vertu de î'exemp'e.
Pour répondant, elles ont l'éducation.
L'éducation, mieux que la loi, mieux que lcspre^criptions impératives de la morale, garantit le respect de la morale et de la loi. Mais elle est bien autre chose qu'une garantie; elle est le principe même de l'activité individuelle et de la
vie sociale. A l'éducation est suliordonné l'avenir do l'iiumanité; elle constitue le problème final e' essentiel de la philosophie.
Problème d'ordre moral, avant tout, puisque la morale, élément capital de sécurité, est le premier intérêt de la société, puisqu'elle est pour l'individu la source du droit et l'élément suprême de l'idéal. Problème physique encore et problème intellectuel, car l'individu, pour réaliser l'idéal, a besoin d'être fort et instruit, et il faut aussi pour que la société survive et s'accroisse, q e la race soit robuste et saine et qu'en tout ordre elle possède des hommes supérieurs. Problèmes connexes, car l'individu est un; cœur, esprit et corps se tiennent par les plus intimes liens; ils sont pétris delà même chair, des mMiies fibres, nourris du mime sang-. Le corps fait l'àme; vigoureuse, s'il est vigoureux; débild, s'il est débile; l'àme, à son tour, de sa vaillance anime le corps, adermit les organes, de ses défaillances les accable, les brise. Corjis, cœur, esprit, à un même principe emprunteront le secret de leur force et de leur développement.
L'éducation forme l'individu pour la société, ella doit le former surtout pour lui-même ; elle sera individualiste. Un individu, c'est avant tout une conscience. Faire des hommes, qui. libres de toute auforit'', sachent penser et vouloir, qu'on respecte, parce qu'on les sent invulnérables, qu'on estime parce que. pleins de leur idéal, ils demeurent respectueux de l'idéal d'autrui; porter à sa plus intensive puissance la cu'turc de Tindividualité, voihà le but del'éducation.
Mieux ce but sera atteint, et plus forte sera la société, car si le progrès individuel s'annonce par le développement de la volonté, l'on peut assurer aussi qu'une race, que la vie sociale progressent lorsque la volonté s'affirme plus robuste chez les individus et dans le corps social, lorsque l'individualité se révèle plus énergique et plus hardie.
Le mot d'éducation évoque l'image de l'enfant. L'enfance est un long apprentissage de la vie sociale et de la vie intérieure, péniblement dirigé par nos parents et par nos maîtres. Mais bien au-delà de l'enfance, dans la jeunesse, dans la pleine maturité, jusque dans la vieillesse, se continue l'éducation, le perfectionnement de l'être. Vieillir devrait toujours avoir cet autre sens : s'améliorer; la vie, en réalité, n'a pas d'autre mérite que le progrès de la conscience et pas d'autre utilité. Education d'autant plus dif-
23'i: HORS DU SCEPTICISME
ficile qu'elle n'est plus dirigée par des éducateurs éclairés, que nous devenons, en même temps que des hommes, nos propres maîtres, nos fcuIs et derniers éducateurs.
L'éducation individualiste armera i'enfance pour les risques heureux ou cruels de la vie, en lui enseignant la liberté. Libre capable et digne d'user de la liberté, l'homme, suivant les jeux delà fortune et les inclinations de son cœur, acquerra par fou propre effort la science et les vertus qu'exigera son idéal, une morale de gloire, d'égoïsme ou d'amour.
L'éducateur de l'eafant s'attachera d'abord à former sa conscience, à faire de lui un être moral, à rendre son corps souple, robuste et sain; puis dans la conscience de l'enfant il érigera la conscience du citoyen de demain, serviteur et défendeur des lois, des droits et de la patrie;il s^occupera ensuite de l'instruire; il faut que tout homme puisse prendre sa part de labeur et de prolits dans la coopération universelle. Mais la tâche de l'éducateur n'est pas encore terminée. Si la société devient moins dure, plus humaine, tout homme acquerra enfin, pour les donner à la joie, des heures de paix, de loisir. Le loisir, il faut l'occuper, ou l'ennui invinciblement fera succomber l'homme à des tentations mauvaises. L'éducation ne sera complète que lorsque le maître aura éveillé dans l'âme de l'enfant le goût des plaisirs nobles, tels le culte de la nature ou la curiosité scientifique, ou, mieux encore, lorsqu'il lui aura appris la pratique d'un de ces arts qui, par l'enchan'ement de l'esprit, réparent l'énergie épuisée des organes.
Nous n'avons point distingué l'enseignement de l'éducation : à dessein. La pédagogie les a trop séparés, confiant l'éducation au foyer de famille, réservant à l'école l'enseignement. L'éducation du sentiment moral et l'enseignement des connaissances techniques ne constituent point deux arts étrangers l'un à l'autre, pas môme deux régimes intellectuels. L'âme de l'enfant, — esprit et cœur — n'est point double, mais simple. Ni le cœur ne peut ignorer ce que pense l'esprit, ni l'esprit se défendre des émotions du cœur. Ame, esprit, cœur, conscience, autant de mots qui n'expriment que les nuances changeantes d'un fond immuab'e, les moments d'une substance identique. On fait par ce qu'on lui enseigne, par la façon surtout dont on enseigne, l'éducation sentimentale de l'enfant; le savoir forme les idées; des idées se dégage le principe moral de la conduite; et, d'autre part, l'enseigne-
ment moral, qu'on nomme éducation, fournit à riulelligence le ressort décisif de l'eiïort mental et de l'activité pratique.
La liberté est le premier objet de l'éducation; mais à la liberté il faut un emploi, un but. Toute vie tend à un idéal. Point de système d'éducation qui ne s'inspire d'un idéal, et ne s'en propose la réalisation. Dans la conscience de l'enfant l"idéal se transforme, se précise péniblement. Son éducation pourtant serait manquée, si sa jeune âme restait déserte d'idéal. But suprême de la vie et de l'éducation, comment l'idéal sera-t-il ofl'ert à l'enfant? Un idéal unique lui sera proposé? qui le clioisira? Evidemment la famille, puisque le culte d'un même idéal est la condition de son barmonie et de sa durée. Mais il ne faut pas que l'école altère l'idéal de la famille. Voilà pourquoi l'école ne peut être ni neutre, ni obligatoire. Toute école doit être une Eglise ou se raltacber à une Eglise; l'homme qui ne pourra lui-mîme élever son enfant, en le confiant à un maître, remettra en réalité son Ame à une Eglise, et celle-ci la nourrira de son propre idéal.
Quelle direction l'idéal futur imprimera à l'éducation, c'est ce que nous dirons en définissant l'idéal des sceptiques. Ici même nous devons seulement indiquer par quelles personnes l'éducation sera <lonnée, de quels éb-ments sera formé un enseignement individualiste, et cjuelle sera de l'une et de l'autre la métbode fondamentale. L'essence de l'idéil, c'est la liberté. L'enseignement sera d'abord une école de liberté.
La famille même est une école de liberté, puisqu'elle a pour fonction suprême d'émanciper l'enfant, d'alTrancbir son individualité. Pas de meilleure institutrice que la mère, parce qu'entre toutes elle sera tendre; pas de maître plus vigilant que le père, parce qu'il aura l'orgueil de ses enfants. L'éducation du jeune âge appartient de plein droit à la famille, aussi longtemps que celle-ci en peut garder la charge. Puisse-t-elle accepter celle de l'adolescence! mais à celle-ci le plus souvent s'offrira l'école, où sera donné un enseignement plus précis et plus complet. Je ne voudrais pas que l'école fût trop éloignée du foyer; la faiblesse de l'enfant souffrirait d'un trop brusque passage de l'atmosphère maternePe à l'air brutai du monde. Mais il sera bon que le jeune homme voyage, aille chercher au loin l'enseignement professionnel ou le savoir profond, qu'il fasse, à l'école encore, mais sans revoir au soir son toit familier, l'épreuve première de son indivi-
dualité, qu'il engage seal, sans secours, dans la mélce humaine, ses première escarmouches.
L'Etat ne doit point enseigner, les éco'es feront indépendantes, libres les méthodes et les programmes d'enseignement. Les Universités deviendront des Eglises, rivales de science, de ])uissance et d'autorité. Et, à leur tour, les églises, ecclésiastiques ou laïques, qu'elles servent un Dieu, ou la seule science, ou l'art, qu'elles invoquent la liberté ou la force sociale, constitueront des cités de l'esprit, des universités desquelles relèveront les écoles locales.
Toutes professeront un fonds commun de notions universelles, nécessaires à tous, et de notions morales, civiques, patriotiques, dont l'Etat aurait le droit de leur imposer l'enseignement.
Dans toutes les villes, dans tous les villages, par une ou plusieurs écoles sera assurée, avec l'éducation physique, l'instruction morale et intellectuelle.
L'éducation physique aura pour but d'obtenir par une culture raisonnée l'égal développement de tous les organes. Te'.s organes, tels métiers imposent des efforts répétés, qui, à la longue, déforment l'organisme. Il faut apprendre aux enfants par quels exercices ils conserveront, parvenus à l'âge d'hommes, l'équilibre de leurs organes. Nous voudrions que les programmes scolaires procurent à chaque entant un enseignement manuel. Entre tous l'enseignement agricole, par la variété des travaux, peut suffire au développament physique de l'enfant.
Mais l'éducateur ne tolérera point d'efforts prolongés, démesurés; complétant ou rectifiant par des exercices ou des travaux judicieux le jeu inégal des organes, il assurera à tous leur croissance normale.
Corps sain, intelligence robuste (106). Sans doute, ce n'est pas à la santé des autres organes que Fesprit doit sa finesse, sa profondeur, son étendue, mais il leur doit sa vigueur, son équilibre et la maîtrise de lui-même. Toutes les qualités de l'esprit doivent-elles, pour en conserver l'équilibre, recevoir aussi une égale culture? Que deviendra alors l'originalité native? Comment apparaîtra l'individualité consciente? Comment se formeront les spécialités dont nulle société ne peut plus se passer?
Le problème est complexe, mais se résout aisément.
Un enseignement commun est nécessaire; sans lui les citoyens d'une même nation ne se comprendraient plus, deviendraient les uns aux autres étrangers. D'aucuns ré-
clameat un enseignemeat intégral, iadistiactemenl d(3ané à tous bs hommes. Nous avons tous, dit-on, un droit égal à la vérité, à toutes les certitudes définitivement acquises dans l'ordre scientifique et dans l'ordre moral, et, d'autre part, l'enseignement intégral est le seul moyen d'établir Tégalité politique.
Singulière utopie! Ce terme d'enseignement intégral n'a à vrai dire, aucun sens. S'agit-il d'une somme égale, uniformément donnée à tous, de notions communes? Cette somme de notions ne pourra qu'être très réduite ; ni les nécessités de l'existence, ni la diversité des aptitudes, ni l'égale vigueur des esprits ne permettent d'élever bien haut un programme commun d'études. Mais un enseignement vraiment intégral comprendrait la totalité dos connaissances humaines et il n'est pas un cerveau d'homme qui puisse y prétendre. S'arrèlera-t-on à une certaine catégorie de vérités représentant, du moins, la philosophie de l'intégral savoir humain ? Mais nulle vérité e^t immuable; la science une à une les transforme, et l'impatience de l'esprit de rhomme ne s'inclinerait longtemps devant aucune. Qui, d'ailleurs, fixera le Credo des vérités scientifiques et des vérités morales? L'Etat? Pas plus dans l'ordre de la science que dans l'ordre de la morale, l'autorité de l'Etat n'est respectable. A l'Etat un seul domaine est ouvert : celui de la vie pratique; l'Etat ne formule qu'un dogme : la loi.
La parité d'enseignement se lie à la conception unitaire du monde, qu'elle favorise, et que le scepticisme, aussi bien que l'individualisme, a condamnée au nom de la liberté, de l'individualité, et de l'intérêt même de la société humaine.
Ainsi l'enseignement ne peut-être uniforme. Egal? Je ne sais, dès lors, ce que ce mot signifierait. Mais il peut et doit être général, c'est-à-dire varié et étendu.
Varié, parce que les besoins de la société sont infiniment divers, et qu'à chacun d'eux correspond un métier, une technique, une science spéciale, et aussi parce qu'il est bon que toutes les aptitudes individuelles trouvent leur emploi.
Etendu, parce qu'en effet la noblesse de la conscience et la puissance de l'individualité ont pour condition une haute culture ; avec l'intérêt de l'individu s'accorde ici l'intérêt social.
Une instruction générale comporte-t elle un programme commun? Pas plus qu'une instruction commune n'est dé-
sirable, puisqu'elle prépare i'uaiformUé sociale, uq prog-ramme comniuQ n'est applicable, tant dilïéreut les ialelligeuces.
Par un tout autre régime la généralité sera introduite dans l'enseignement de la jeunesse. L'instruction technique propre à chaque métier doit être donnée dès l'enfance; ainsi nous l'avons dit, se donneront carrière les jeunes vocations; au grand avantage de la société, elles apporteront dans tous les métiers, avec leur ardeur, un utile fonds de connaissances spéciales. Mais les besoins de la société évoluent, les conditions de la production se transforment ; alors que tels métiers se trouvent encombrés d'un personnel inutile, il eu est d'autres qui réclament encore des intelligences, encore des bras; d'autre part, les rêves de la jeunesse sont souvent déçus, les vocations démenties, les goûts changent. On ne peut faire aux hommes un grief de la mobilité du désir. Il faut que les industries qui s'accroissent trouvent des hommes préparés par leur éducation ù en remplir les cadres vides; il faut aussi que tout homme, si par nécessité ou de bon gré il abandonne son métier, puisse obtenir ailleurs Futile emploi de ses forces et de sa volonté. Un programme rationnel d'instruction comprendra donc une série de professions, dont l'une, au moins, manuelle, et l'une, au moins, intellectuelle. De chacune l'enfant, l'adolescent, le jeune homme feront tour à tour l'apprentissage. La multiplicité et la variété des études professionnelles réalisera, avec une évidente supériorité pratique, cette instruction générale, qui, sous notre régime national d'enseignement, fait d'une bonne part de la jeunesse une orgueilleuse élite, prête à tout faire, propre à rien. Combien, armée pour les luttes sociales d'un savoir solide et toujours utilisable, la personnalité de l'individu se sentira plus robuste ! La volonté sera vraiment alors maîtresse de la vie.
Diverse doit être l'éducation des jeunes hommes; moins variée sera l'éducation des jeunes filles. Et tout d'abord, n'ayant point le même objet, elle n'aura pas les mômes éléments.
On parle de coéducation des sexes. Assurément à se fréquenter, à faire eiïort pour se plaire, l'un et l'autre sexe gagneraient quelque chose, les jeunes gens quelque grâce, les jeunes filles quelque gravilé; surtout, à l'heure de s'unir, de fonder un foyer, se connaissant mieux ils se respecteraient davantage; moins de pudeurs froissées, de rêves méconnus, d'oiïensjs à l'idéal; le jeune homme
saurait quelle délicile créature lui est confiée, la jeune iille de quel bonheur jaloux elle a la garJe, et tous deux cultiveraient avec une plus sage tendresse ceUe plante fragile, leur amour.
Mais si la coéducation s'accomplit au foyer familial sans que lilles ni garçons sacrifient rien de leurs études, elle ne seiiilde possible à Técold que si les unes et les autres reçoivent ensemble un enseignement identique. Or très restreinte est la matière d'un enseignement commun aux deux sexes ; leur réunion dans quelques écoles spéciales sera toujours passagère, et, sans en offrir les avantages, elle aura alors tous les inconvénients de la coéducation.
Dans la jeune tille il faut former Ta me d'une mère. Je ne dis point éveiller pour l'enfance une tendresse que peu de femmes ignorent, même avant la maternité. — je veux dire qu'il faut préparer en elle féducalrice future de l'individu. La [)lu[jart des mères n'entendent rian à leur métier, même alors qu'elles en ont fiimour et l'orgueil; quelques-unes le méprisent : un moindre nombre encore en comprennent la grandeur. Soublier soi-même pour créer des individus, je ne sais s'il est au monde un rôle p^us digne d'el es.
La femme cependant a une individualité; elle possède les mêmes droits que Thomme ; toutes les femmes ne deviennent pas mères ; toutes les mères, avant d'être mères, sont épouses. Faut-il les assujettir et les borner toutes à l'éducation maternelle?
Si vaste est la tâche éducatrice de la mère, qu'elle embrasse, en vérité, à peu près tout ce qui peut intéresser une femme, l'histoire, la morale, les éléments des sciences, les arts. Les rapides et légères années de la jeunesse ne suffisent pas à de telles études, et pendant toute la vie maternelle se continuera l'assidu perfectionnement de la culture intellectuelle et de l'art d'être mère.
Ouvrons cependant aux femmes d'autres horizons ; il faut bien, celles, du moins, qui ne sont ni mères, ni épouses, qu'elles puissent travailler, gagner leur pain ellesmêmes.
Il 113 faut pas que l'épouse ignore les soucis de l'époux, puisqu'elle doit les apaiser, — ni qu'elle soit étrangère aux objets de ses travaux, car en s'attachant à suivre sa pensée, à la deviner, à la mûrir, près de lui, loin de lui , elle en rendra le fardeau plus léger.
L'instruction donnée à la femme sera donc assez large pour qu'à l'heure de son émancipation l'effort lui soit fa-
elle d'orienter son éducation définitive dans le sens de sa destinée.
Si le génie personnel de toute femme se révèle ets'cxerce surtout dans l'art sublime de créer des individus, il peut aussi s'alfjrmcr dans d'autres œuvres, et les voies ouvertes au génie de fhomme ne lui sont point interdites. Mais là même l'éducalinn de la maternité défendra la personnalité de la femme, qui doit rester femme, grâce, finesse, charme, harmonie, et ne singera pas la force hautaine et la cruelle profondeur de l'homme.
Ajouterons-nous que, n.ère ou vierge, féducation est la vraie destination de la femme? On en doute encore, parce que nos systèmes d'écucation demeurent tout imprégnés de rigueur monastique et de rudesse militaire. JMais l'éducation est alfaire de persuasion, et quoi de plus persuasif que la tendresse souriante, et toujours clémente, d'une femme?
Ainsi un système vraiment individualiste d'enseignement n'interdira point aux femmes ces études savantes ni ces pénibles travaux pour lesquels semblent créées la structure cérébrale de l'homme et la charpente de ses muscles. Mais il leur demandera de consentir à leur destinée d'épouses, de mères, d'institutrices; il leur réservera celte éducation d'éducatrices, si harmonieusement conforme à leurs besoins de tendresse, aux dons de leur esprit, aux vertus et aux faiblesses de leur sexe, aux exigences de leurs débiles organes.
La femme ne supporte pas les mêmes charges sociales que l'homme; elle appartient davantage à la société familiale, l'homme à la société humaine. Elle possède, si elle ne les exerce tous, les mêmes droits que l'homme. Elle est citoyenne, et ne doit, puisqu'elle formera des citoyens, ignorer ni mépriser aucun des devoirs du citoyen. Mais c'est l'homme surtout qu'il faut préparer à ces devoirs, parcequ'ils pèsent directement sur lui. A cette tâche le père, à coté de la mère, apportera son effort, sa gravité, son autorité, enseignant le respect de l'ordre, le culte de la loi, et l'amour de la patrie.
Après lui l'éco'e, où le jeune homme pour la première fois se heurte à des égaux, à des rivaux, achèvera son éducation sociale et civique. Elle lui apprendra, par !es humbles leçons de la camaraderie, qu'un mauvais citoyen n'est qu'un esc!ave en révolte, et que ceux là seuls sont des individus libres qui vivent et pensent en bons citoyens.
L'éducation civique est déjà un élément de l'enseignement moral.
Certains écrivains,, qui ont traité avec compétence et profondeur les questions d'enseignement, ne veulent point que l'enfant reçoive une éducation dogmatique ; ni dogmes religieux, ni dogmes philosophiques, ni dogmes scientifiques. N'est-ce pas à cette illusion d'une morale sans dogme qu'a inconsciemment ohéi \i loi française en imposant à l'éco'.e publique la neutralité confessionnelle? Mais il n'y a point de morale qui ne se lie àun dogme, ou, du moins, à un idéal, — dogme clu, comme le dogme est un idéal imposé. Sans doute, c'est une condamnable hypocrisie d'enseigner aux enfants une rel'gion, une foi, à laquelle on a cessé de croire, et qu'au premier éveil de leur pensée eux-mêmes rejetteront. Mais ils ne se passent point d'idéal, et celui qu'on leur pourra proposer n'aura ni l'ampleur, ni la hauteur de l'idéal de l'âge mûr. Tout esprit conçoit, porte le sien, suivant ses forces; à mesure que l'individu se perfectionne, son idéal se transforme et s'élève; progrès de l'individualité, ascension de l'idéal, l'un sur l'autre exercent une mutuelle action : nous grandissons par l'idéal et l'élevons en grandissant. La conception de l'homme mûr ne sera plus celle du jeune homme, celleci ne sera plus celle de l'enfant. A chaque âge se révèle en nous un homme nouveau, et se découvre à nous dans l'univers, une raison inconnue. Mais elle a sa grandeur salutaire, cette crise de l'adolescent, du jeune homme, où, brisant avec la pensée maitresse de son passé, il devine, conçoit, affirme une nouvelle vie de la conscience, un plus haut idéal de la vie pratique. C'est dans ces crises que se trempent le courage, l'espérance et la volonté.
L'éducation morale ne se limitera donc pas à enseigner l'obéissance aux prescriptions légitimes de la morale sociale. Elle a pour rùle suprême de créer l'individualité en formant la conscience. L'éducation de la conscience ne se lera que par l'autonomie de la conduite ; mais l'autonomie n'est qu'un mot vide, si eUe n'a pour but la conquête de l'idéal. En choisissant pour lui l'idéal premier de la vie, la conscience du père n'attente point, en vérité, à la conscience de l'enfant. Elle accomplit à l'égard de cette conscience encore indistincte l'acte le plus grave d'une tutelle nécessaire. Pourquoi le père seul peut l'accomplir, nous l'avons déjà dit. L'Etat, au contraire, ne possède aucun droit sur la conscience de l'enfant. En régime monarchique, en régime socialiste, il peut s'arroger le pouvoir de la gouverner. Mais le régime individualiste a précisément pour principe l'interdiction à l'Etat du domaine de la cons-
cience. La loi qui dans l'éflucation de l'enfance impose un idéal, ou qui l'en exclut, d'un môme coup condamne la raison de toute moralité et abolit le principe initial de la liberté.
L'individu sera d'autant plus fort et plus libre qu'il aura moins besoin de l'assistance de ses semblables. La simplification de la vie constitue ainsi l'une des conditions initiales du développement de l'individualité. Dès l'enfance l'éducation habituera l'individu à se suffire. En faisant l'apprentissag-e de plusieurs métiers, l'enfant acquerra mille ressources pour parer à des nécessités qui le trouvent aujourd'hui désarmé. Si la tendresse persuasive mieux que de rudes paroles gouverne l'àme délicate de l'enfant, il ne faut pas cependant qu'elle encourage la mollesse. L'éducation physique serait manquée si à 'a vigueur des organes ne s'alliaient pas des habitudes d'énergie. On ne peut dire d'un homme qu'il est fort, lorsqu'il n'est pas capable de lutter contre ses besoins, de les dominer, de les réduire. Que l'enfant s'accoutume donc à une vie sim^ple; il décuplera pour l'âge mûr son pouvoir et sa liberté.
La liberté est la grande éducatrice de l'homme. C'est en usant de sa liberté qu'il apprend l'art de vivre libre. L'idée d'éducation implique, semble-t-il, l'idée d'une autorité, d'un pouvoir exercé sur l'enfant. Il y aurait donc contradiction entre le principe de l'éducation et celui de l'autonomie? Nullement; c'est la liberté de l'enfant qui prépare celle de l'homme. Mais vivre libre, qu'est-ce, sinon se gouverner soi-même? L'homme libre est celui qui sait gouverner sa vie. Elever un enfant, c'est lui apprendre à se gouverner. L'éducation n'a d'autre utilité que de diriger la liberté de l'enfant.
Gouverner, c'est choisir. La conscience se gouverne, lorsqu'elle sait choisir entre ses désirs, ses passions, ses aspirations. L'éducation individualiste abolit toute contrainte, mais elle exclut le caprice, qui n'est que le reflet en nous d'individualités étrangères. En choisissant un idéal et une carrière, l'enfant définit son individualité. Pour qu'il la réalise, il suffit de soutenir sa volonté.
Dans l'éducation physique, la mère, le père, les maîtres s'efforceront de faire comprendre à l'enfant les avantages de la force et la nécessité de l'équilibre organique. Dans l'ordre intellectuel ils aideront l'enfant à découvrir en luimême ses aptitudes et ses goûts, et favoriseront ainsi l'essor des jeunes vocations ; le maître n'aura plus de férule, il sera un guide accepté, aimé (combien aisément, si ce guide est une femme !)
L'éducateur enfin ne cherchera point à faire de l'enfant un sage. (L'enfant est tout désir et passion.) Il lâchera la bride à la passion, la soutiendra, l'exaltera. L'enfant ni l'homme ne réalisent rien de grand que par coups de désir. Il faut seulement que l'éducation tourne en vo'onté le désir ; la volonté, n'est, en définitive, que la conscience delà passion. Pour élever jusqu'à la volonté, jusqu'à l'idéal un désir qui se connaît mal, c'est assez d'ouvrir les yeux à l'enfant, il n'a besoin que de savoir ce qu'il veut.
La pensée par mille liens nous rapproche, nous confond; dans la passion s'accuse l'individualité. Cultivez la passion, entretenez l'esprit de l'enfant de son objet, excitez l'émulation, l'ambition, l'espérance ; éveillez le sentiment du progrès et l'orgueil dètre une personne. En toutes choses on craint trop l'excès.
Une doctrine d'Etat représente la moyenne, un peu incohérente, des opinions des partis ; e le se formule à force de mutuelles concessions; il n'est guère de loi qu'on ne puisse traiter de « cote mal taillée ».
Mais ce qui fait le prix de la liberté, c'est de pouvoir proclamer et réaliser l'audace d'une lointaine pensée et d'une ambition plus qu'humaine. Pour accomplir peu il faut vouloir beaucoup. Un philosophe respecté disait qu'avant de songer à être un héros, il faut d'abord être un homme- Lourde erreur, qui rabaisse notre système d'éducation rationaliste. Pour être un homme seulement il faut vouloir devenir un héros. Ceux qui se contentent d'être des hommes deviennent des nains. L'éducation individualiste pour faire, au moins, des hommes se proposera de former des héros, et peut-être en formera-t-elle, en effet. Où sont les nôtres ?
La pédagogie traditionnelle s'est obstinée à dresser l'enfance à force de règles, de coups ou de pensums. Les caractères se sont dissimulés, mais les tempéraments n'ont point été brisés. L'idéal seul, parce qu'il en procède, gouverne le tempérament. En définitive, c'est par l'idéal que se fait l'éducation.
C'est en cultivant leur idéal que l'âge mûr et la vieillesse continueront, corrigeront et parferont l'œuvre de leur éducation. L'homme n'est grand que de la grandeur de son rêve. Il fait son idéal, mais, en retour, l'idéal refait l'homme.