LA LIBERATION DE L INDIVIDU
Ni monarchie, ni oligarchie, ni démocratie souveraine; mais une République d'individus indépendants et d'associations libres. Plus de dogmes, point de contrainte, les seules lois nécessaires. Le scepticisme soumet à la con-cience, dernière et unique souveraine du monde, l'autorité des dieux, des princes et des peuples. Au principe politique de l'association, l'autorité, il substitue ce principe moral, le droit de la conscience. Subordonnée à la conscience, la politique n'est plus que l'un des problèmes de la morale. L'anarchie apporte un corollaire politique à l'autonomie. Chimérique, parce que l'homme est faible et ne peut subsister solitaire, l'anarchie semue en coopération volontaire; l'association forcée fait place à l'association lil)re; la société n'existe plus pour elle-même, mais pour l'individu; toute force sociale fournit un instrument à l'autonomie individuelle.
L'autonomie, entière dans le domaine de la conscience, limitée dans le domaine de la vie pratique par les mutuelles exigences de la coopération, trouve sa garantie dans le droit politique. Seul, aussi longtemps qu'il peut se soutenir seul, l'individu marche vers son idéal.
S'il a besoin de secours et s'associe à d'autres citoyens, l'association respectera, du moins, son indépendance. L'association libre, dans une société individualiste, sera l'agent régulier des réformes sociales et de l'évolution des idées.
L'autocratie des rois et des majorités abolie, l'Etat, accomplissant sa tâche libératrice, s'abolira lui-même. Par une série de contrats se reconstituera la société nationale. La nation, mais non l'organisme social. La société individualiste, composée de millions d'organismes, — individus
et associations, — elle-même demeurera, si l'on peut dire, amorphe. La multiplication des organismes, voilà le sens du progrès social. Toute force est dans l'individu, parce que toute force est dans l'atome ; combinaison d'atomes ou combinaison d'individus, une association ne vaut que ce que valent ses unités constitutives. De cette poussière humaine se lève et fleurit l'idéal. L'atome social, conservant dans la société sa pleine autonomie, ou s'associant librement, le gouvernement direct, par l'action personnelle ou par la libre coopération, se réalise sous les formes les plus hardies, et les plus complètes.
La société individualiste, fondée sur le principe d'égale et intégrale liberté, consacrera l'inégalité de fait et l'autorité morale d'une élite. Toute société a besoin d'hommes exceptionnels. Il y a trois classes d'hommes : les créateurs d'idéal, savants, philosophes, artistes, — les agents de l'idéal, professeurs, législateurs, administrateurs, — et la foule qui, en suivant ceux-là, en réalité obéit à ceux-ci, (car tout gouvernement, s'il échappe à la direction inconsciente de la foule, est gouverné lui-même par une phalange de penseurs.)
Mais la hiérarchie forcée des institutions traditionnelles devient une hiérarchie mutuelle et volontaire. L'autorité prétend avec des lois absolues créer une harmonie durable. Mais, à côté d'elles, tout vibre et les accords deviennent dissonnants. L'harmonie réelle, suite éternellement mobile d'accords changeants, résultera du libre jeu des intérêts autonomes (132).
Gomment l'individu sera-t-il libéré? Comment se réalisera l'ordre individualiste?
D'un passé connu conclurons-nous l'avenir? Mais l'histoire ne nous raconte aucune civilisation individualiste. La méthode sceptique, d'ailleurs, renonce à l'expérience de l'histoire. La transformation d'une société suppose logiquement trois choses : qu'entre ses principes constitutifs, également sujets à conflits, mais inégalement nécessaires, la société a, sinon exercé un choix, du moins établi une hiérarchie; — qu'elle s'e^t orientée vers un idéal commun; — qu'enfin l'éducation sociale est achevée.
Celle-ci d'abord demande du temps (133). Par la hiérarchie des principes, qui détermine l'ordre des problèmes sociaux, les conflits politiques sont évités, la direction des efiorts communs réglée, l'ordre et la paix assurés, les périls de l'âge d'éducation atténués.
L'individu n'existe que par l'idéal. Une société a besoin
aussi d'un idéal commun. Proclamez, instituez, exigez la liberté! Vous n'avez rien fait encore que délivrer l'homme du passé.
L'essentiel reste à accomplir. La liberté n'est qu'une méthode : pour objet elle a l'idéal.
Etablir la hiérarchie des principes dans un volume déjà si long, nous n'y pouvons songer; le problème mérite un sérieux examen (134). Pour définir les principes de l'éducation sociale nous avons aussi besoin de crédit ; mais dès à présent nous devons essayer de déterminer l'orientation nécessaire de la pensée sceptique et d'esqaisser à larges traits l'idéal prochain des consciences libérées.