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CHAPITRE I

L ORIENTATION ESTHETIQUE

Le scepticisme a aboli les dogmes, le principe d'autorité, brisé les liens traditionnels de la conscience. Du même coup il a renversé toute souveraineté politique, et, affranchissant l'individu, institué l'autonomie personnelle, créé le droit.

Qu'est-ce donc que le droit? un simple instrument. Qu'estce que l'autonomie? une méthode. Où est le but?

La libération de l'esprit fut la première étape de la vie libre. La dernière étape conduit à l'idéal.

Ce qu'embrasse l'idéal, nous l'avons dit, c'est d'abord un sj'stème personnel de croyances, de certitudes, de conceptions et de volontés morales, de vie pratique enfin. Mais l'idéal a un autre aspect : l'individu vit en société, il est lié à ses semblables par l'intérêt, et aussi par la sympathie; il ne peut ni réaliser son rêve hors d'une société d'une organisation déterminée, ni se défendre de rêver pour les hommes la vie qu'il rêve pour lui-même.

Il conçoit donc un idéal social et celui-ci se lie à son idéal personnel.

L'idéal est autonome. Nous avons montré qu'il y a contradiction dans l'idée d'un idi'al imposé. Hors la foi spontanée, pas d'idéal; l'autorité qui l'impose en réalité le confisque.

Le régime individualiste fondé sur le scepticisme auto-

lise donc toutes les conceptions de l'idéal. Alors que toutes les sociétés historiques ont été gouvernées par un principe — métaphysique ou religieux, — dans tous les cas absolu, — l'individualisme admet la légitimité de tout idéal libre ; l'essence de la liberté, c'est la coexistence, la concurrence, la guerre aussi bien que la fraternité des doctrines.

Soyons chrétiens I soyons positivistes, altruistes ou égoïstes ! Le droit de croire s'égale au devoir de choisir.

Il faut choisir. En assurant à la conscience affranchie le droit de déterminer seule son idéal, les théories individualistes ne lui interdisent qu'une solution : c'est d'abdiquer la charge de ce choix. Le devoir de respecter l'idéal d'autrui serait inintelligible, s'il n'avait pour contre-partie le respect de l'idéal dans notre propre conscience ; à cet égard, l'autonomie est une obligation impérative de la morale; nous devons orienter nous-mêmes notre vie; l'idéal est un devoir.

Quand nous voudrions y renoncer, nous ne le pourrions pas. Le droit subsiste aussi longtemps que la conscience; l'idéal que je porte en moi avec la flamme de la vie, je ne pourrais, sans éteindre avec lui ma vie, m'en dépouiller. Je ne puis vivre sans penser, désirer et vouloir. En tout homme il y a un poète qui rêve sa vie ; agir, c'est accomplir son rêve, vivre son idéal.

Si riiomme, contrarié par la nature et par les hommes, ne réalise pas toute son espérance, il gouverne cependant seul sa destinée, parce que seul il gouverne son âme. L'étoile sur laquelle il se guide reste fixe au zénith par delà les orages terrestres ; contre l'idéal toute puissance se brise. L'idéal est un pouvoir: il est en définitive Tunique pouvoir de l'homme au sein de la réalité ennemie.

Universel comme la vie, l'idéal forme le corollaire de la Force; la persistance de la Force dans le monde ph3^sique a pour équivalent dans le monde moral la persistance de Tidéal.

Où est le pouvoir il y a responsabilité. L'indiA'idu est responsable de son idéal, non seulement parce qu'il est responsable devant lui-môme de sa vie, mais surtout parce que dans l'existence sociale tout homme est un exemple. Nulle tache plus grave que le choix de l'idéal; si c'est là un droit incorruptible, c'est aussi le plus saint — et peutêtre le plus difficile — des devoirs.

L'élite directrice est respon'^able de la conscience populaire. Nous avons tracé la mission des sceptiques, — et, pour retrouver l'idéal, défini une méthode. Il nous faut

montrer maintenant comment, entre dix conceptions de Tidéal, une seule dérive logiquement du principe de liberté. jVous montrerons ensuite que dans cette conception les conditions constitutives de l'idéal absolu sont réalisées ; et le lecteur alors jugera si vraiment elle vaut mieux que la science, et peut suppléer la religion défaillante.

La conscience autonome ne s'orientera pas vers la force, parce que la force, cessant d'être un moyen pour devenir un but, tendra nécessairement à l'autocratie, gouvernera les consciences, opprimera les individus.

Elle ne s'orientera pas vers la science, parce que fût-elle l;i vérité (et le scepticisme nie cela), la science, comme la religion et la force, c'est encore l'autorité.

Elle ne s'orientera pas vers l'amour, parce que dans l'amour l'individualité le plus souvent abdique, et que nous n"avons pas le droit de renoncer à nous-mêmes, sans avoir tenté d'abord de dégager et d'exalter notre individualité.

Elle ne s'orientera pas vers la justice, car pour se dire juste il faut d'abord posséder une définition irrévocable de la justice., et qu'une telle définition n'existe ni ne peut exister.

Elle ne poursuivra pas davantage le bonheur, car le bonheur déçoit qui le cherche, et se rencontre par hasard sur la route de l'idéal.

L'idéal des sceptiques sera un idéal esthétique. — Pourquoi ?

Entre plusieurs raisons décisives, il en est une fondamentale. Par le principe môme de la méthode sceptique l'idéal doit être déterminé. Le principe d'autonomie implique donc logiquement un idéal esthétique? En voici les preuves. S'il condamne, avec la science et la religion, la servitude dogmatique, et avec la force, la justiceet l'amour, qui sont encore des puissances d'oppression, que laisse donc à la conscience le principe d'autonomie? La beauté seule.

Précisons davantage nos preuves. Sur le principe d'autorité s'appuyaient des systèmes de vérités objectives, absolue>, universelles, en un mot, un ordre intellectuel. Le

principe d'autonomie détrône la vérité générale, institue à sa place la souveraineté du sentiment individuel. A l'ordre intellectuel succède l'ordre sentimental, c'est-à-dire, au sens rigoureux des termes, un ordre esthétique. Hors le doute, — d'ailleurs, toujours provisoire, — la conscience humaine ne connaît, en eiïet, que deux sortes de conceptions : le fait ou la fiction, — que deux états : la science, ou l'émotion esthétique, dont le degré supérieur est le sens du beau. Ainsi la liberté, par la puissance du S'utiment et de la passion, annonce, prépare et consacre le règne de la Beauté.

A cette preuve toute logique rattachons une preuve déduite du principe d'autonomie. Si ce principe exclut les vérités universelles, il ne rejette point toute espèce de certitude. Il existe, au contraire, un système de certitude individuelle fondé sur le principe sentimental, étranger par conséquent à la notion de vérité, et non moins absolu pourtant que la vérité, parce qu'il repose sur deux faits : la sensation et la volonté; la première fournit le critérium de la certitude physique, la seconde constitue la certitude morale.

Nous ne connaissons, avons-nous dit, la réalité que par les sensations de plaisir et de douleur que son contact nous cause. A vrai dire, par la sensation nous ne connaissons que nous-mêmes. Mais toute sensation éveille dans la conscience une image, une repré:-entation de la réalité. Il y a ainsi dans une sensation agréable deux moments, deux plaisirs : l'un purement ])hysique et à peine conscient, l'autre tout intellectuel, qui en est la mémoire, on plutôt la légende. A celle-ci nous rattachons, comme l'effet à la cause, notre émotion. La légende qu'élabore l'esprit avec l'apport des sens, voilà la réalité. Nous connaissons ainsi la réalité, non plus par le plaisir seul, mais par cette figure esthétique, formée d'une part d'elle et d'une part de nous. Nous ne connaissons que la beauté des choses ; et peut-être cette connaissance suffit-elle, puisque la beauté, représentation de la réalité, est une qualité universelle des choses. Mais c'est une connaissance toute individuelle que j'acquiers de la réalité par les plaisirs qu'elle me donne et par la beauté que je découvre en elle. Dans celte connaissance s'affirme encore et surtout mon propre moi.

La certitude morale s'appuie sur la certitude physique. Mon 7noi sera le principe de ma certitude morale, et la beauté en sera le but.

Dans l'ordre moral, nous pouvons, en effet, comme dans

l'ordre physique, affirmer une certitude souveraine, et nous n'en pouvons affirmer qu'une : i o(re volonté. Comme le plaisir est la révélation du moi sensitif, la volonté révèle le moi agissant. La volonté procède, en définitive, du désir. Un souvenir de plaisir éveille dans l'àme le désir du plaisir; du plaisir le plus haut naît le plus haut désir; l'idéal n'est pas autre chose que ce suprême désir, et la volonté n'est que la mise eu jeu des forces de l'être au service de l'idéal. La certitude morale se résume dans la volonté consciente d'un idéal choisi. Quel plaisir, entre tous pur, profond, inépuisable, éveillera donc en nous un désir assez fort pour s'ériger en idéal? Nul autre, assurément, que le plaisir du Beau. Si quelqu'un en doutait jamais, l'expérience le ramènerait à cette source infinie de joies. Mais l'analyse du plaisir est décisive. Dans la jouissance phvsique ce que nous recherchons, en réalité, c'est hieu moins la caresse des sens que la poésie de la sensation. Le parfum d'une rose évoque l'imag-e d'une certaine rose, rouge ou pâle, violente ou frêle, d'un beau vase où dormaient des roses pareilles, du décor vert de mai où ces roses jetaient leurs notes claires, d'une jeune femme qui portait au corsage une de ces roses, et des poèmes, et des romans fleuris de roses, lus ou rêvés. Voilà quelle vision je demande à la rose. Quels paysages, quelles fictions se déroulent dans ma pensée, lorsque j'écoute la sonate quasi una fantasia! Certes, le plaisir de l'harmonie effleure à peine ma conscience ; je jouis seulement de ces rêves, nés d'un son, animés d'harmonies, si pressés qu'il ne me reste au plus de leur fuite splendidequele souvenir d'une émotion. Voilà quel plaisir je demande à la musique. Que demande le misérable à l'ivresse du vin, à la folie de l'alcool? L'oubli de la réalité, un songe de vie meilleure, un instant d'hallucination esthétique, et, en un mot, un moment de beauté I

Au fond de toute sensualité germe, inconsciente d'abord, — mais elle s'éclaire par l'éducation, — une aspiration esthétique. Les sens sont les organes du Beau; le plaisir même n'est qu'un indice pour atteindre la beauté. On a imaginé un sens complémentaire : le sens esthétique; tous nos sens soit esthéticiens; eux-mêmes se forment, s'affinent, deviennent plus exigeants, plus délicats, leur esthétique se perfectionne. La culture intellectuelle fait aussi l'éducation de la sensualité, et, à mesure que s'accomplit cette éducation, la conscience s'élève vers la Beauté!

Parce que, mêlée à toutes nos joies, plaisirs, amour (par elle est inspiré l'amour, à son tour créateur de beauté) elle

est de toutes nos joies la plus durable, et de tous nos plaisirs le seul qui jamais ne déçoive, la beauté, devenue le suprême désir de l'homme, deviendra ainsi l'idéal même. La certitude morale sera une volonté de beauté.

Volonté de beauté qui constitue déjà l'unique ressort de l'indolente activité du sceptique; l'idéal esthétique, c'est, en elï'et, le dilettantisme du sceptique, élevé à son expression définitive et comme à la pleine conscience de luimôme. Puisque, hors le plaisir, tout ment, hâtons-nous, s'écrient les poètes, hâtons-nous de jouir! Jouissons! cri de révolte de la nature humaine opprimée par la tyrannie sociale et la terreur divine; cri de revanche de la conscience affranchie e:ifin de la tristesse de vivre. Quel croyant, dans une heure d'angoisse, de désespérance et de tentation, ne l'a jeté au vent, cet appel à la volupté?

Le sceptique raffiné sait bien quelle volupté, entre toutes intarissable, complète, absolue, ne le trahira pas : la féconde, l'infinie beauté! Infinie, parce que tout être qui aime, souffre, pense, espère, est un créateur de beauté. Nous ne concevons quedes images; tous nos rêves, comme toutes nos tendresses, sont des aspirations, des émotions esthétiques. Penser, n'est-ce pas un art?

Le mal du doute se résout ainsi dans cet îdéal : la beauté. Quand, aussi bien que la science et la réalité, la liberté, la volonté, la beauté même, seraient illusoire';, le sceptique voudra croire à la plus séduisante des illusions, à la beauté. Si l'illusion nous berce de songes, ces songes mêmes sont des visions esthétiques.

Mais la beauté n'est pas illusoire. Si nos sens apportent à la pensée les éléments de la vision esthétique, les organes de la sensation sont pétris de matière ; ils furent façonnés par la nature, éduqués par la réalité. Ces organes, dont la réalité se sert pour atteindre notre conscience, ils sont à elle, autant qu'à nous, et pour être imparfaits (en quelle mesure?nous ne pouvons d'ailleurs le dire), ils font cependant pénétrer dans la conscience la réalité. Celle-ci fournit l'élément quantitatif de la sensation, que celle-là traduit par des qualités. Si une même somme de vibrations d'égale intensité, de direction identique et de pareille longueur cause dans les mêmes organes de semblables sensations, évoque dans la même conscience des qualités semblables, l'idée de beauté, éveillée en nous par la réalité, procède évidemment de la réalité même et l'on ne peut que par un stérile jeu d'esprit la déclarer illusoire.

Fût-elle illusoire, la beauté décevrait moins que la

science, la vision esthétique tromperait moins que les chiffres. La logique esthétique approche la réalité de hien plus près que la logique mathématique. Tout objective, celle-ci repose sur la connaissance des quantités constitutives de la réalité; mais l'analyse que cette connaissance exige ne peut pas être exacte, parce que les éléments en i^ont infinis et infiniment divers,

C'est un monstre évidemment que ce monde, dont la logique scientifique avec des lambeaux de calculs recompose la structure iniinie. Il n'existe pas un objet assez simple pour que la science ne puisse dénombrer les éléments et deviner l'intime et complète réalité. Purement subjective, au contraire, la logique esthétique se contente d'embrasser d'une vue intuitive l'ensemble des choses; elle n'en retient que des impressions qualitatives, une harmonie de sensations; elle en obtient ainsi une synthèse vraiment cohérente, et en ce sens définitive qu'elle satisfait notre besoin d'ordre et de cohésion; la beauté des choses et l'harmonie du monde en attestent la logique.

Qui connaît mieux un visage humain, l'œil de l'artiste qui en embrasse d'un regard les lignes, les plans, les contours, la coloration, les ombres, l'expression, l'harmonie logique, ou l'œil du savant devant lequel un puissant microscope décrit l'infinie structure d'un duvet, d'un grain d'épiderme ?

Mais la science même est dominée par un élément esthétique : que signifie cet universel aveu de l'impuissance des sciences distinctes, ce besoin d'unifier les connaissances humaines, de saisir le principe unique d'où dérivent toutes les lois de la nature? Ce besoin d'unité est-ce autre chose qu'une exigence esthétique? Que fait, d'ailleurs, la science en nommant les Lois, les Forces, les Eléments, sinon traduire en symboles les mystères éternels de l'univers? Et qu'est-ce qu'un symbole, sinon l'expression concrète et esthétique d'une abstraction impossible à définir?

Le scepticisme a, pour parler le langage de Nietzche, ruiné avec toutes les « valeurs » rationnelles et absolues ]a valeur de la science. Il ne subsiste plus que des valeurs de sentiment; la beauté est la suprême valeur de ce monde.

La science, qui prétend à l'absolu, ne se défend ni de l'intuition esthétique, ni des fictions symboliques. La Religion ne s'est soutenue si longtemps que par les émotions esthétiques de la mysticité et par l'enchantement de l'art. Dégagée d'un reste d'habitudes rationalistes, formées dans les écoles du moyen âge et développées par la Réforme,

elle évolue (l'Eg-lise protestante aussi bien que l'Eglise catholique) vers le sentiment.

La fol, comme le scepticisme, est attirée par je ne sais quel universel aimant vers la source esthétique des choses.

La beauté n'est pas une chimère née de la fantaisie humaine, et la volonté de beauté, — notre unique certitude morale, — constitue bien une réalité, puisque l'acte qu'elle prescrit et dirige est une réalité, puisque cette volonté est créatrice, et que grâce à elle seule le monde moral, qu'avait détruit le scepticisme, peut se relever de ses ruines.

Si l'orientation du scepticisme vers un idéal esthétique apparaît logique et nécessaire, elle s'affirme donc en même temps légitime, et sur la certitude d'un tel idéal l'individualisme peut s'appuyer avec confiance.

L'individualisme, en etlet, comme le scepticisme, s'oriente logiquement vers un idéal esthétique. Quel plus beau mot que celui de liberté? De quelle poésie, de quelle puissance fascinatrice est-il animé, pour avoir pendant des siècles enchanté d'une espérance l'esclavage et la misère, provoqué tant d'héroïque^ révoltes, mérite, tant de glorieux sacrifices et d'obscurs dévouements ? Cette poésie, cette puissance, un fait les explique : la liberté, c'est la vie. Par la liberté l'homme, dans un élan de toutes ses forces, atteint l'individualité parfaite, par elle l'humanité met au jour toutes les sources de sa fécondité.

La liberté fait l'homme; elle l'ennoblit. C'est elle qui a redressé l'être plié au joug des volontés étrangères, et restitué à la conscience la re-îponsabilité et l'orgueil de ses droits.

Le droit même a une valeur esthétique, non seulement parce qu'il s'identifie, en la créant, avec la liberté, mais parce qu'avant de devenir un contrat, il fut une concession de l'amour, et que cette concession, l'amour l'a faite à la beauté de l'être aimé bien plutôt qu'à sa faiblesse (135). Une philosophie individualiste est une philosophie du désir et de la volonté. Par la volonté consciente l'individu autonome accomplit son désir. La volonté procède comme l'art, qui exerce un choix entre vingt formes possibles ; elle est belle, précisément parce qu'elle est créatrice de réalités; avant elle, le désir fut Tartiste imaginatif qui composait les tableaux, les idylles, les drames, qu'elle achève. Animateur d> la vie, le désir de toute son énergie tend à la beauté; il la poursuit, la découvre, ou jette sur la réalité nue le voile splendide des illusions.

L'individualité est belle, parce qu'en elle s'affirment à la fois la liberté, le désir et la volonté, qu'en elle s'achève

l'évolution organique des sens, l'évolution morale de la conscience, l'harmone finale de l'être, en un mot sa perfection esthétique. Par toutes les raisons d'abord qui font de l'individualité, de la volonté, du désir, de la liberté des concepts esthétiques, l'individu orientera sa vie vers un idéal de beauté.

Là il cherchera son destin, par cet autre motif encore que, dans notre hypothèse, l'individu autonome est un sceptique, qu'il admet la suprématie du sentiment sur la rai'^on, c'est-à-dire un ordre e-;thétique, qu'il accepte un système de certitude fondé sur le désir, c'est-à-dire sur la beauté, suprême critérium du monde réel, et suprême objet de la volonté.

L'idéal de l'individu sera un idéal esthétique enfin par ce dernier motif qu'il est impossible à l'individu de concevoir l'individuahté sous un autre aspect qu'un type esthétique, et la réalisation de l'individualité sous d'autres conditions qu'une réalisation esthétique. La beauté constitue la raison, j'allais dire la définition, de l'individualité.

Et j'ajoute : la garantie de l'individualité. Si tout être, quelque dégradé qu'on l'imagine a droit au respect de tous, parce qu'il suffit d'exister pour posséder une aptitude éventuelle à devenir une haute conscience, quel plus sûr moyen d'être respecté que de porter dans l'âme un idéal, assez noble, assez pur, assez haut pour obtenir l'estime, la sympathie, et peut-être l'admiration des autres?

Phénomène décisif! en même temps que la doctrine individualiste conclut à un idéal esthétique, il faut montrer que l'idéal esthétique pour se réaliser suppose comme condition et qu'il implique comma conséquence un régime individualiste. Ainsi apparaîtra l'indissoluble lien qui l'une à l'autre unit la beauté et la liberté, et, du même coup, la logique, la cohésion et l'unité de notre système.

Le sens esthétique, source intim3 de la beauté, est tout individuel. Il se moque des règles, l'autorité ne le persuade point. Je n'admets qu'un critique: mon goût; qu'un juge : mon plaisir. Personne ne me contraindra d'admirer, personne ne m'empêchera d'aimer tel poème, telle statue, telle

symphonit3. Libre est le plaisir du beau ; libre la création. Le prix d'une œuvre tient à la part d'individualité qu'elle contient ; l'artiste ne produit que dans Tindépendance de la solitude ; la joie féconde du créateur se mesure à sa liberté. Les plus nobles chefs d'œuvre de l'art ont consommé des révolutions, — aboli des règ'les, institué des esthétiques nouvelles. — La grande règle de toutes les règles, disait Molière, c'est de plaire. Formule un peu étroite, sans doute, assez évidente cependant pour que l'art y reconnaisse une des raisons décisives de son émancipation.

L'art peut brUler de quelque éclat sous un autocrate ami du luxe et de la beauté, parce que le domaine de la recherche étant interdite à l'esprit, c'est vers la gloire de l'art que gravite alors tout son effort. L'art constitue ainsi la dernière liberté do la pensée. Mais lui-même n'échappe point à la servitude des règles, du dogme social et de la loi religieuse; il décline peu à peu et s'avilit, pour ne se relever qu'aux lueurs de la liberté (136).

Faut-il dire tout ce que doivent à l'esprit particularisle l'art et la beauté : l'indépendance de l'inspiration, la poésie des langues, la richesse des monuments, la sincérité des <Euvres, la variété des procédés, ces mille nuances qui font la couleur locale, l'originalité des écoles, l'individualité des artistes ?...

« Quand on trouve des hommes, dit Taine, on peut s'attendre à trouver bientôt des arts ». La liberté fait les hommes; elle est la mère des arts. En ceux-ci, en effet, s'achève l'épanouissement de la vie sociale, dont le droit fut la manifestation première.

Mais si la beauté a besoin de la liberté, à son tour elle est libératrice. La culture artistique, mieux que toute autre, libère la pensée et développe la personnalité de la conscience.

Dans l'ordre moral, la liberté des actes en fait aussi la beauté : combien l'héroïsme d'un libre dévouement l'emporte sur la résignation d'un sacrifice inévitable !

Dans le culte de la beauté se rejoignent apaisés les églises et les partis; les dogmes nous divisent, les émotions nous rapprochent. La tolérance s'éveille dans les âmes avec le goût de l'art ; une société esthétique sera tolérante, libérale, individualiste.

La beauté n'existerait point sans la liberté, et pas davantage sans la notion d'individualité. (C'est ici que nous découvrons la raison profonde de l'unité d'un système individualiste et esthétique.)

La manifestation tangible de l'individualité, c'est le dé-

sir. Le désir crée la beauté dans la conscience; mais, en retour, la beauté des choses éveille le désir; ainsi par un double processus, subjectif et objectif, le désir et la beauté atteignent tour à tour et animent l'idéal. Qu'est-ce à dire, sinon que l'individu tend à la beauté, et que la beauté révèle à lui-môme l'individu ?

Le désir atteste l'individu ; l'individualité se définit et s'accroît par la culture esthétique ; eu revanche, l'homme est d'autant plus beau qu'il s'est individualisé davantage. Le but social de l'éducation consiste à produire des individus exceptionnels, ou plutôt des idées dont les hommes supérieurs se feront les apôtres. Idées et apôtres sont les chefs-d'œuvre de la société; l'esthétique sociale est, si l'on peut dire, un problème d'individuation.

L'individuel, c'est le beau. Point de beauté sans logique; point de logique sans unité. Comment donc se réalise l'unité, si ce n'est par l'intégration des parties séparées en un tout équilibré et rationnel? Un tout a des limites dans l'espace ; mais à quoi donc reconnaît-on l'individu, si ce n'est à ce fait palpable qu'il constitue un tout limité et défini? Là où l'unité n'existe pas, l'esprit, obéissant à une nécessité de nature, la suppose et la crée. A toute chose nous imposons une individualité et une forme; forme, tout, unité, que représentent ces termes sinon des notions, des nécessité > esthétiques? Qu'est-ce que l'individu, sinon l'unité esthétique ?

Force ou matière, tout ce qui existe dans l'immense univers s'individualise, doit atteindre un jour le stade esthécique de l'être. Toute chose, en effet, e-;t sans cesse en voie d'arrangement, des structures se réalisent, des harmonies, des aspects, des moments esthétiques. Tout fuit ; il n'est pas de science de ce qui fuit, et la science est impossible. Mais la beauté se révèle dans tout ce qui prend forme et vie, ne fût-ce que le temps d'un éclair ; l'harmonie universelle est une série d'accords fugitifs; la beauté et l'individualité passent et disparaissent pour renaître éternellement.

Les raisons qui orientent vers la beauté la conscience' ndividuelle sont des raisons générales, et il suffît qu'elles

déterminent l'idéal de l'individu pour déterminer l'idéal d'une «société. Nous refusons de voir dans la société une entité distincte des individus qui la composent; que l'orientation d'une conscience sceptique soit logiquement et évidemment déterminée, c'est assez pour que soit nécessairement déterminée aussi l'orientation de toutes les consciences sceptiques. Une société de sceptiques sera donc une société esthétique. L'idéal esthétique deviendra un idéal universel. Qu'est-ce, en effet, qu'un idéal universel, sinon un idéal individuel, spontanément conçu ou librement accepté par l'unanimité des esprits ?

Universel sera le système de la certitude esthétique; nul besoin, pour qu'il le devienne, d'une conception commune, d'une définition absolue du beau. Sur une telle définition point d'accord possible ; point d'esthétique imposée, qui fasse courir à la pensée ce double risque ou de renoncer à son autonomie ou de mettre en doute sou critérium. Un système commun de certitude n'implique point que tous croient ou veuillent les mêmes clioses, mais qu'ils reconnaissent un critérium général du jugement et un principe universel de conduite. Que pour critérium et principe un millier, trente millions d'individus choisissent le caractère esthétique des choses, voilà réalisé un système collectif de certitude.

La certitude physique tient, en définitive, à la poésie indéfinissable de la réalité, la certitude morale à la poésie, aussi indéfinissable, de l'action. La poésie, dans une intuition supérieure aux hypothèses, accomplit la fusion de la conscience individuelle et du monde réel. Relier la pensée humaine à la vie, réelle ou illusoire, de l'univers, voilà l'idéal.

L'idéal individuel, c'est un rêve de beauté qu'il s'agit de vivre. L'idéal social, ce sera l'accord des volontés pour vivre ensemble, dans un effort collectif, avec une intensité à souveraine, un grand songe esthétique. Une société esthétique sera celle dans laquelle une volonté commune de beauté réalisera la poésie suprême de la vie.

Et pourquoi donc consentirait-elle à subsister, cette race des sceptiques, si ce n'était pour le plaisir et pour la poésie ?" A quoi bon cette course sans fin du flambeau de la vie? Pourquoi procréer des êtres, multiplier les générations, perpétuer l'espèce humaine, s'il ne s'agit, en effet, que d'éterniser la souffrance, Tesclavage et la honte? Si la ronde des vivants est une ronde infinie de damnés? Où le scepticisme trouvera-t-il une raison, une excuse à la vie, sinoa

les fleurs de joie qui germent parfois de ce sol de misère, les rayons de beauté qui illuminent notre servitude ? (137). Observez le peuple incrédule : il se rue au plaisir. Regardez l'élite ; elle fait de sa vie une féerie de paysages, d'œuvres d'art, de spectacles, de musique, de poésie en un mot. La société esthétique est née avec l'incrédulité. Mais à vivre en un songe de beauté l'élite finira par deviner et découvrir la splendeur d'un monde moral, à peine entrevu. Elle-même achèvera son éducation esthétique en s'élevant à la beauté morale; à sa suite, et par degrés, elle entraînera, guidera la foule vulgaire vers l'idéal. L'orientation de la conscience universelle sera fixée ; la société humaine aura trouvé la voie de son destin.

Libérer, fortifier l'individualité, en affranchissant, en exaltant la volonté; par la culture esthétique de l'esprit et, plus encore, du sentiment moral, créer l'homme parfait, voilà l'unique objet digne de l'effort humain. La beauté n'est pas seulement, entre toutes les fins possibles de l'humanité, la moins chimérique et la plus .'éduisante; elle vaut seule le courage de vivre; mais elle fait mieux que compenser les maux attachés à toute existence; elle donne à la vie un sens, une vraie valeur, et, pour les êtres supérieurs qui la créent, un prix, sans doute, inestimable.

Réaliser notre fin esthétique, en nous à la fois et hors de nous, par la morale et dans la vie pratique, c'est l'objet de l'idéal individuel.

Délivrer par la volonté le plus grand nombre possible d'individus, donner à leur individualité, par un intense effort vers la beauté, une complète expansion, c'est l'objet de l'idéal social.

La réalisation de l'idéal social n'est que la somme des fins individuelles librement réalisées, la création d'une race d'hommes vraiment parfaits, chacun ayant accompli son rêve de perfection.

Il s'agit de transformer et les âmes et la vie sociale, double tâche de l'art politique et de l'art de l'éducation.

Nous avons, dans une précédente étude, défini notre Idéal esthétique, indiqué ce que doivent être la morale et

308 hOaS du scepticisme

l'éducation esthétique, ce que peut être la vie esthétique. JNous ne rappellerons ici les principes de cette étude que pour montrer comment l'idéal esthétique se lie au principe individualiste, et rendre plus évidente l'unité de notre système.

Tout idéal, parce qu'il est une fin, implique une morale. Que sera donc la morale esthétique, et comment se combinera t- elle avec la morale individualiste?

L'autonomie individuelle se fonde sur le droit que possède évidemment tout homme d'agir en être moral, c'està-dire de concevoir librement un idéal moral et de le poursuivre. Si lidéal est une création du désir, en revanche il le dirige. Cette direction du désir, c'est précisément la morale. Dans son essence la morale sera libre, autonome.

Mais l'homme est un être social, et la morale, socialisée dès l'origine des sociétés, doit encore, pour que la société subsiste et accomplisse ses fonctions, demeurer sociale. N'y a-t-il pas contradiction entre la notion de société et la notion d'autonomie individuelle? Nous avons soutenu qu'un système moral achevé pouvait concilier la défense sociale avec la libre expansion de l'individualité, et les oblig-ations impératives avec l'exercice fécond d'une volonté autonome.

Deux éléments constituent une morale complète, l'un impératif, l'autre libre. Il y a la morale des devoirs absolus, — c'est la morale sociale, — et la morale des fins individuelles et des vertus a olontaires. La première comprend ces oblig-ations, que, pour la plupart, ki morale traditionnelle nomme encore des devoirs de justice : obéissance à la loi, devoirs de réciprocité sociale, respect de Lidéal d'autrui. La seconde est un domaine franc, où l'activité humaine s'exerce librement et sans contrôle à la poursuite de l'idéal individuel. Toutes deux font corps : iiul ne se peut dire vraiment moral si, en reconnaissant la loi universelle du devoir, il ne s'élève à une conception plus haute de la moralité. L'autonomie est plus qu'un droit, c'est un devoir.

Respectueuse des oblig-ations communes de la morale sociale, la conscience individuelle attestera sa liberté en affirmant un idéal et une morale indépendante. La liberté n'est que l'instrument de l'idéal.

Si toute morale se fonde sur une certitude, la morale autonome se fondera sur le système des certitudes individuelles. La beauté constitue le critérium définitif de la connaissance ; elle sera donc aussi l'objet suprême de la

volonté. Ainsi d'un idéal de beauté relèvera une morale esthétique. La morale individualiste a pour principe la valeur de la conscience ; la notion de la valeur esthétique de la personne fortifiera singulièrement ce principe. La beauté sera la matière même de la morale; elle fournira !e critérium de la moralité.

Créer de la beauté, voilà le but de la morale, et cela suppose tout ensemble la perfection de l'individu, la perfection de l'humanité, la beauté des actes qui révèle l'esthétique des consciences, et la beauté des œuvres, car, en créant de la beauté, Tart rejoint la morale.

L'acte beau, c'est l'acte moral ; un acte sans beauté ne pourrait contenir aucune moralité. La beauté constituera donc le critérium de la conduite. On pourrait dire que la notion du beau s'identifie avec celle du bien, si elle n'était peut-être d'un degré plus élevée. On définira le bien absolu, comme le beau idéal, la plus haute conception possible de l'activité humaine. Mais une nuance distingue les deux notions : la beauté est désintéressée, tandis que dans l'idée du bien s'implique un intérêt, l'avantage de l'espèce; (la morale du bien est une morale de conservation).

La mora'e du beau se concilie seule avec l'individualisme, parce qu'elle ne donne à la moralité qu'un juge : l'individu, arbitre unique de la beauté des choses, des actes et des êtres. La morale du bien, au contraire, parce qu'elle est une morale d'intérêt collectif, suppose une loi générale, et exclut l'autonomie de la conscience.

Désintéressée et libre, la morale esthétique atteindra le sommet du bien idéal; le beau, c'est la splendeur du bien.

Il ne faut pas confondre le bien avec l'altruisme. Si la morale traditionnelle, née d'un primitif débat entre l'altruisme et l'égoïsme, après avoir au profit de celui-là défini les droits de celui-ci, tend aujourd'hui à anéantir l'égoïsme, le scepticisme individualiste le relève, proclame l'égalité de droit des deux morales, — sacrifice et glorification du moi. Il ne condamne ni l'une ni l'autre des doctrines ennemies ; entre elles il ne choisit même pas ; mieux encore : il les admet, les consacre toutes les deux, attribuant à chacune un moment différent de la vie humaine. Nous avons défini les trois stades de la vie complète : la lutte, d'abord, pour la gloire, l'amour, la puissance; — le dilettantisme voluptueux du vaincu, que la défaite n'a point brisé ; — le sacrifice mystique du vaincu qu'a abandonné l'espérance.

La morale esthétique ne choisira pas davantage entre les deux principes d'égoïsme et de charité. A chaque sai'^on de

310 HORS DU SCTEPTICISME

la vie, à chaque étape de la fortune, elle laisse son rêve de victoire, de volupté ou d'amour. Elle découvre en tout idéal une source intarissable de poésie ; dans les trois stades de la vie, clairement conçus et consciemment accomplis, l'homme peut atteindre, réaliser en lui, hors de lui, un idéal de beauté; le moraliste lui demandera seulement de hausser de jour en jour son rêve et son effort aussi haut qu'ils puissent monter.

11 y a une beauté intense dans le développement énergique, joyeux et égoïste de la vie, dans cette volonté de la jeunesse de vaincre le monde et de conquérir le temps.

La volupté peut être très belle, et, dès qu'elle se propose pour fin, il faut, pour être durable, qu'elle soit très belle, en effet. La volonté d'une vie voluptueuse n'est réalisable qu'à condition de chercher la volupté dans la beauté.

Le sacrifice aussi, dût-il demeurer obscur, est une sorte de triomphe. Nulle gloire plus pure, même dans les âges de brutalité, de violence et de cupidité, que le dévouement à une cause commune, le sacrifice résolu de soi. Le sacrifice a ses joies, amères, profondes, exquises; il a sa beauté, qu'aucune ne dépasse.

L'individu peut être égoïste ; la beauté est toujours bienfaisante, et, si j'ose dire, charitable. Créatrice de joie, elle sert l'humanité, en lui donnant la joie, eu se donnant ellemême. 11 sert l'humanité, ce jeune ambitieux qui rêve d'enrichir, d'embellir, de faire resplendir la vie. L'égoïste dilettante n'embellit pas pour lui seul son esprit et son foyer. Toute existence rayonne sur les autres existences ; vivre, c'est, en définitive, donner autant que l'on reçoit. L'égoïsme éclairé n'est pas anti-social. Est-ce que le culte assidu de la beauté ne purge pas l'âme de toute haine comme de tout intérêt mesquin ?

La beauté, c'est l'idéal, et c'est encore l'ouvrière de l'idéal. Nul ressort d'une énergie comparable. La morale esthétique est une morale d'expansion.

Le principe d'autonomie exclut toute obligation et toute sanction. Si la violation de la morale sociale appelle une répression sociale, si la nature punit le vice par la destruction de l'individu, la morale autonome n'a même pas besoin de cette récompense : le sentiment de l'ascension de la conscience vers le bien; s'efforcer vers l'idéal récompense de l'avoir conçu. Le succès, comme le bonheur, est un résultat hasardeux. Si la philosophie promettait l'un ou l'autre, elle avilirait la morale; les démentis que les sanctions injustes de la vie donnent à la moralité de la conduite,

ruineraient bientôt l'autorit:^ de la morale. L'idéal est d'orde absolu, et ne ?e subordonne pas à la contingence des résultats.

La morale autonome, avec la sanction, condamne la contrainte. Elle condamne, par conséquent, les prescriptions absolues et universelles. Ae dites pas : Il faut; dites : je veux, il me plaît. La morale, dès qu'elle se libère, doit sourire. Dans un S3'stème, d'ailleurs, qui refuse à la raison la souveraineté, c'est le sentiment qui détermine le bien. L'individu n'atteindra pas la moralité supérieure en observant des règ-les, des devoirs, mais en s'elforçant de réaliser un idéal. L'idéal est l'unique tlième de la moralité; en un seul mot tient ainsi tout un code.

Quel principe, mieux que le principe esthétique, réaliseraie les conditions d'une morale autonome ? Le sentiment du beau se dérobe aux règles, aux canons; s'il n'est libre, il s'évanouit. Le sens esthétique est essentiellement créateur; délivrée du devoir, la moralité ne subsiste que si se créent sans cesse dans la conscience de hautes conceptions morales, si la volonté renouvelle sans repos son effort, si les actes géniTôux et beaux se diversifient, ^e multiplient de jour en jour. La conscience autonome, pour s'é'.ever vers l'idéal, a besoin de cette inlassable collaboratrice : l'imagination esthétique.

Si la moralité disparaît des actes, dès qu'un châtiment ou une récompense les sanctionne, combien plus la beauté des actes est outragée par la seule idée de sanction ! Ainsi par le principe esthétique se trouve encore fortifié l'autonomie morale.

Aux recueils de prescriptions la morale autonome substitue de brèves formules. Très générales, celles-ci écartent l'angoisse des scrupules de conscience, que les codes de casuistique les plus hardis ne sauraient tous prévoir, et qui énervent l'activité morale; elles procurent à l'âme une féconde liberté d'initiative. La conscience autonome ne se peut guider qu'à la lumière d'une formule, en laquelle l'idéal atteint son expression décisive. Nous avons montré ailleurs comment la conscience pouvait par degrés s'élever d'une formule simple à la plus haute. La morale sociale même peut être gouvernée par ces formules : « soyez loyal », c'est-à-dire observez la loi et vos devoirs de réciprocité; « ne faites pas souffrir », c'est-à-dire respectez l'homme dans sa personne, dans ses biens, dans sa conscience. Par une série de formules nous atteindrons aussi la définition dernière de la morale esthétique : « Aimez. —

Admirez. — Faites-vous aimer. — Rendez-vous digne d'être aimé. — Rendez-vous digne d'être aimé des âmes ks plus belles. )) En la dernière s'exprime la beauté accomplie de l'âti e, source de la création esthétique et de l'activité supérieure du sentiment moral.

La beauté fournit le suprême critérium ne nos actes. Mais tout acte d'autonomie est assujetti aux conditions de la morale impérative. Il ne faut point qu'entre les deux morales puisse naître un conflit. Avant d'agir, si quelque doute subsiste sur la A^ileur d'une volonté, la conscience recourra à un triple critère : l'obéissance à la loi, le respect de l'humanité, enfin l'esthétique de l'acte. En aucun cas, il n'est permis de violer ni la loi, ni le contrat; c'est la première et universelle condition de l'action; la seconde consiste à ne pas blesser l'idéal dans la conscience d'autrui; elle s'incline en cas de conflit devant la première; ces deux conditions vérifiées, le choix entre les actes possibles se déterminera par leur valeur esthétique.

Tout idéal exige des vertus particulières, vertus volontaires, que chaque conscience élit dans sa liberté; à les dénombrer il y aurait contradiction, car ce qui fait la valeur delà vertu, c'est sa conformité avec l'idéal conçu; telle vertu sera contradictoire avec tel idéal. Les vertus des heureux et celles des misérables ne sont pas les mêmes, pas plus que les vertus des gens sains et celles des malades. Rien de commun entre la moralité intime de l'égoïste et celle de Taltruiste mystique, et cependant tous deux ont un droit égal à affirmer la légitimité de leur fin et leur morale personnelle.

Toute vertu est en elle-même esthétique, parce qu'elle procède de l'imagination créatrice, parce qu'elle contribue au perfectionnement de l'homme et en achève l'individualité. Dans la morale esthétique, Télément esthétique deviendra la matière et l'objet de toute vertu. Le bien ne sera plus, à vrai dire, qu'une entité, l'un des noms de la Beauté.

Des fins qui tendent à un idéal esthétique quelques-unes peut-être feront surgir des vertus inconnues. Mais les religions et les systèmes de morale ont laissé derrière eux un trésor de doctrines, de modèles, d'exemples, d'une immense valeur esthétique, et il suffira, pour la plupart des fins, de puiser dans ce trésor. Montrons seulement quelle part de beauté est contenue dans quelques-unes.

Et, tout d'abord, dans la bonté, principe du dévouement héroïque, dans l'amour, source de la vie, créateur de la beauté, dominateur du monde.

Il existe une forme méconnue de Tamour : le bonheur. C'est une vertu sociale d'être heureux, tout aussi bien qu'une vertu égoïste. Notre bonheur forme une part du bonheur de ceux qui nous aiment; plus encore que la charité, le bonheur rayonne hors de nous, se répand, se partage, se multiplie. Reflet d'une àme bonne et belle tout ensemble, le bonheur est une haute vertu esthétique. (Je dis le bonheur, et non le plaisir, qui se consume lout entier.)

L'honneur, — peut-être aussi la gloire, — est une vertu esthétique; mais la conscience autonome mettra parfois son honneur à s'élever plus haut que telles conceptions barbares de l'honneur social.

Etre beau en définitive, c'est la vertu suprême, qui comprend toutes les vertus nécessaires. Beauté ph} sique, noblesse de la pensée, grandeur de l'action, voilà les trois degrés de l'ascension esthétique. Soignons notre corps; qu'il soit fort, souple, sain; étudions notre démarche, nos attitudes, notre vêtement. Soyons une harmonie physique. Elle sera le modèle de notre harmonie morale. Cultivons notre pensée; banissons-en toute bassesse; faisonsnous une âme très pure, très fitre, trcs belle; toutes les vertus viendront par surcroit. Aimer hors de soi, dans les choses et dans les âmes, le beau, c'est déjà presque le créer. Nous saurons alors le prix des belles œuvres et des belles actions. Nous deviendrons capables, artistes, de réaliser les œuvres, — humbles esprits, d'accomplir les actions. Il y a une gloire e-ithétique accessible à tous, celles des actes. Elle n'exige que l'amour passionné du bien et une volonté énergique. La volonté même a déjà, à quelques objets qu'elle s'attache, une valeur esthétique. Il faut envisager la volonlé comme une élégance de l'âme, et l'action comme une élégance de la vie.

Innombrables soat les actes esthétiques aussi bien que les objets proposés aux créations de l'art. Comme l'artiste, l'homme vraiment moral s'efforcera de s'élever de plus en plus haut au-dessus de son œuvre, au-dessus de lui-même. La moralité est une carrière infinie, où de jour en jour l'égoïste même, aussi bien que l'altruiste, sentira grandir sa vertu, son pouvoir, verra s'achever sa victoire sur le laid et sur le mal.

Ainsi point de contrainte, point de régies, point de préceptes. Songez à l'âme seulement, faites des âmes fortes; voilà ce que demande une morale d'autonomie. Ce ne sont pas les actes, c'est la volonté, c'est l'âme qu'il faut diriger. Cultivez le moi. On n'est pas un être moral parce

qu'on obéit aux lois conventionné les de la morale; cette obéissance, en cjuelque sorte passive, re- te stérile ; celui-là seul accomplit de grandes et utiles actions qui porte un grand cœur dans sa poitrine. « Mieux vaut, dit JNielzscbe avec raison, faire mal que de penser petitement. » Mais être fort, noble, grand, c'est être beau. La culture du moi autonome se résume en une culture esthétique. Faire de belles âmes, ce sera la formule capitale de tout système d'éducation individualiste. Formule très exigeante : car la beauté morale ne réside pas, comme la beauté physique, dans cette exacte mesure qu'on appelle proportion, mais dans la passion, j'ose dire dans l'iiyperbole, dans l'excès (138). Une demi-vertu n'est pas de la vertu; un idéal médiocre n'est rien; une volonté qui hésite se condamne.

Les trois fins générales de l'individu se ramènent à l'idéal et à la morale esthétiques : beauté de la lutte, beauté de la jouissance, beauté du sacrifice, l'idéal, au fond, est le même, et l'homme peut poursuivre sa route à travers ces trois régions de la vie, il s'orientera toujours sur la même cime. A la poursuite de sa fin, quelle que soit celle qu'elle ait choisie, l'âme humaine peut réaliser son ascension progressive vers la beauté suprême; d'étape enétaj^c, elle s'élèvera du culte de la forme à celui de la pensée, du culte de la pensée au culte de la création. La morale esthétique est créatrice de joie; créer de la joie, par ses actes, par ses œuvres, n'est-ce pas le but profond et toute la réalité de la morale? Vivre n'est rien, si la vie n'est belle, ample, joyeuse.

Si les trois fins générales se peuvent proposer comme des fins morales, c'est précisément parce que chacune d'elles réclame l'effort d'embellir son âme, parce que, quelque fin esthétique que l'homme se propose, il ne l'atteindra qu'à la condition d'être beau, de devenir plus beau sans cesse. C'est l'âme qui crée. Pas de grandes actions, pas même de grandes jouissances, sans une grande âme.

Ce n'est pas seulement au sommet des choses que la beauté s'identifie aA^ec le bien; ce n'est pas seulement dans une morale esthétique. Toutes les fois que s'accomplit un acte moral libre de toute obligation, pur de l'espérance ou de la crainte d'une sanction, cet acte possède une intense beauté. Un acte beau est bon, parce qu'il s'inspire d'un sentiment noble, et parce qu'il est éducateur. Il ne faut pas plus de preuves pour attester l'idendité du bien et du beau.

Toute morale est esthétique, parce qu'elle contient un

idéal, et parce qu'elle nous veut plus parfaits. Ce sont les préjugés d'oblig-ation et de sanction qui dégradent les morales traditionnelles. Retranchez ces éléments; il ne reste plus que le mérite esthétique des actes. La morale esthétique, en définitive, restaure les ancienues morales, dépouillées par le scepticisme du principe d'obligation et du principe de sinction. Si le scepticisme affirme une méthode nouvelle, la liberté, — ou plutôt la passion, — ce n'est pas que celle-ci fût inconnue aux morales philosophiques ou religieuses, c'est qu'elle était subordonnée, et que la voici affranchie.

La morale autonome doit devenir l'unique morale. On peut ramener les obligations de la morale impérative à la loyauté, vertu esthétique autant que devoir social (139). Enéduquant en nous-mêmes avant toute autre cette vertu déloyauté, sans laquelle une âme est malfaisante et laide, nous deviendrons dignes d'une complète autonomie. Morale du droit, morale du devoir, morale de l'intérêt, systèmes suspects et désormais inutiles. Nous identifierons sans réserve la moralité avec la volonté libre de l'individu. Si le bien s'identifie avec le beau, l'autonomie morale, gouvernée par un idéal esthétique, constituera la morale absolue (140).

L'idéal, avec les certitudes, embrasse les fins, qui orientent les volontés, la morale, qui est un état de conscience, et la vie pratique. A une morale esthétique se lie un régime esthétique d'existence; quelle que soit la fin choisie, la lutte, la volupté ou l'amour, la vie esthétique apparaît à la fois comme la conséquence d'une morale de beauté et comme sa condition. A quelque destin que tende notre âme, notre vie se déroulera comme un grand songe de beauté.

Une fin esthétique, une morale esthétique commandent une vie esthétique. Pourrions-nous aspirer à devenir des êtres vraiment beaux et renoncer à la beauté des choses ?

Mais il faut aussi, pour que s'embellisse notre âme, que par tous nos sens elle s'imprègne de beauté. Si la noblesse de l'âme fait la noblesse de la vie, la vie, à son

tour, fait rédiiCtition de l'âme, et la splendeur de la réalité annonce la spk'iideur des rêves.

Po^r le dilettante réfiéclii, pour tous ceux que l'aniLition a déçus et qui ne se sentent point encore résignés au sacrifice de leurs instincts égoïstes, la vie esthétique s'offre comme une fin. Pour les autres, les ambitieux et les altruistes, elle reste le milieu nécessaire, l'atmosphère vitale de la volonté et du sentiment moral. Elle ne tend pas au bonheur, mais à l'harmonie. Elle doit être cette vie harmonieuse, qu'ont rêvée les poètes et les philosophes, où s'accordent les mœurs, l'esprit, le cœur et l'idéal. Mais c'est surtout une vie de sentiment.

Si l'union durable de l'homme et de la femme constitue un des principes de l'individualité, c'est dans la digriité de l'amour que se réalise d'abord la beauté morale. L'avilissement des instincts sexuels entraîne et dénonce la perversion intime des sentiments. L'amour est la raison primitiA^e de la culture esthétique de soi : on aime, on veut être aimé; pour être aimé, aimer ne suffit point; il faut être beau. Pour conserver l'amour, il faut rester beau, et, quand le corps décline ou l'attrait physique s'éteint, hausser à une plus grande beauté son esprit et son cœur.

Des trois états, mariage, polygamie, célibat, qu'autorise la liberté, la doctrine esthétique n'exclut pas les deux derniers, parce que tout genre de vie possède son esthétique, et parce que peut-être les individus exceptionnels s'v développeront plus aisément; mais elle recommandera au plus grand noml)re le mariage, parce qu'il est, par excellence le régime du sentiment et le cadre naturel de la vie esthétique.

Elle en eignera la religion du foyer. L'art fera la vie intime, sauvera la famille. Que la maison donc, fùt-elle rustique, devienne charmante. Peu d'ornements, mais bien choisis; des meubles simples et commodes seront presque toujours élégants. Gardez les vieux meubles, encore chauds du souffle des aïeux, évocateurs de tant de souvenirs et de pensées ; il faut vivre aussi de la poésie du passé. Des fleurs, — un jardin, s'il se peut. — Que l'homme sente au foyer le parfum d'une âme, la grâce et la tendresse d'une femme, qui, d'une main légère, sait tout animer, tout embellir; que l'amour trouve comme son écho sans fin dans la joie d'admirer ensemble une gravure au mur, un coin de ciel par-delà les toits. Aimer les mêmes choses, s'aimer encore dans les choses, éternel renouA-eau d'amour. Sovez artistes 1 L'art protégera a'Os tendresses, et votre facile

bonheur ue craindra pas les le:itations de l'ennui. Aussi faut-il que de chacun de nous, en même temps qu'un homme utile, l'éducation fasse un artiste; que nous apprenions, dès l'enfance, à g-oûter toutes les délicatesses de l'art, toutes les beautés de la nature ; qu'à tous les enfants soit enseigné la pratique d'un art, qui fasse un jour le charme de ses loisirs et la gaîté de son foyer.

Le foyer est le temple de la femme; là est sa gloire, car là est son œuvre. Quoi qu'on ait dit, la femme est plus créatrice que l'homme, elle qui de sa chair et de son cœur crée l'enfant, et recrée l'homme par l'amour, par la beauté, par le bonheur. Si à l'homme appartient Tordre intellectuel, à elle tout ensemble l'ordre physique de la création et l'ordre s^^ntimental (qui contient toute la morale).

Nous avons montré ailleurs comment l'idéal esthétique implique le retour à la vie simple, et dans ce volume même comment la vie simple était pour l'individu une condition d'indépendance (lil). Guerre à la hideuse et meurtrière industrie! Il faut revenir à la terre, aux sains labeurs des champs, à la nature éternellement belle, source infinie de joie pour l'homme, dès qu'il en aura compris la poésie et la splendeur. Aux hommes les durs travaux, où s'emploie et se fortifie la vigueur des membres; aux femmes les besognes légères, qui ne déforment pas le corps. Il faut, si l'on peut dire, que s'accomplisse la redifférencialion des sexes, et, dans chaque sexe aussi, avec les variations de la plastique individuelle, la re-spécialisation des fonctions.

Avec l'alcoolisme et la prostitution, qu'il engendre ou multiplie, l'industrialisme, qui, comme eux, use, avilit le corps et le cœur, tombe sous la même condamnation morale. De ces trois fléaux la disparition annoncera l'ère esthétique.

L'homme qui vit delà vie esthétique, quand il voudrait demeurer égoïste, ne le pourrait (142), d'abord parce que la société seule peut lui procurer les théâtres, les fêtes, les musées, où il trouve une bonne part de ses joies ; ensuite parce que, comme l'a soutenu Guyau, l'émotion artistique est essentiellement sociale, a pour résultat d'agrandir la vie individuelle en la faisantse confondre avec une vie plus large et univer.-elle. L'unité des foules a pour principe, en effet, la communauté des passions, et ce sont des causes esthétique ^1 qui éveillent celles-ci.

L'éloquence, la musique, le temple, le théâtre, voilà les facteurs des émotions communicatives des foules ; le lien mystérieux de l'art est le plus fort peut-être des liens de

la société humaine. Par la sympathie des fentiments il pro- A'oque l'union des volontés. Les grands spectacles, contemplés en commun, feront mieux comprendre l'homme à l'homme; pour s'aimer, il faut se comprendre. OuATez tout grands au peuple vos meilleurs théâtres, multipliez les musées, habituez la foule à les fréquenter. Que tout édifice public, que toute école devienne un musée. Ni gravures, ni moulages en plâtre ne coûtent cher; à peu de frais on rendra populaires les chefs d'œuvres de l'art. De grandes fêtes symboliques réuniront les âmes dans la communauté fraternelle d'émotions sublimes. En vérité, quand la société aura pourvu à ses besoins essentiels, que doit être la vie sociale, sinon une fête sans fin d'art et de beauté? La communion des hommes dans l'amour des merveilles de l'art et des magnificencevS de la nature, voilà le terme logique de l'association de nos volontés et la forme réalisable de nos rêves de bonheur commun.

La vie esthétique repose sur l'harmonie sociale, et celleci sur la morale.

L'orientation esthétique de la société implique-t-elle une évolution nouvelle de la morale, la socialisation du principe individualiste et du principe esthétique? Nullement.

La morale, hors les prescriptions élémentaires imposées par la nécessité sociale, ne peut être socialisée, c'est-à-dire être rendue obligatoire, sans cesser d'être la morale. Une morale esthétique, qui n'aurait pas pour principe l'autonomie du sentiment individuel, ne serait plus une morale esthétique.

Pour constituer une société esthétique il faut et il suffit que l'idéal individuel de beauté, que la morale autonome du beau deviennent communs à la foule des consciences. Résultat qui ne peut être atteint que par un immense effort de tous les croyants de la beauté, de la nature et de l'art. La société esthétique tolérera tous les systèmes de morale. Mais toute législation s'inspire d'un principe moral. A la législation individualiste le respect du principe d'autonomie individuelle suffira le plus souvent. Mais parfois à l'insuffisance de ce principe, en quelque façon négatif, il

faudra suppléer par un principe positif : dans une société esthétique un principe esthétique.

La conquête des conscience-i conduit à la conquête du pouvoir, et c'est, en définitive, par la force de la loi que le principe esthétique deviendra le principe d'une morale d'Etat.

Voici donc le principe esthétique introduit dans la législation, dans la politique. Le système individualiste en serat-il atteint, modifié dans quelqu'une de ses parties? La liberté n'est qu'une méthode. Pour réaliser la vie esthétique, objet de la liberté, l'autorité sociale ne pourra-t-elle utilement intervenir, et faudra-t-il par avance et de façon absolue condamner son intervention?

Le système individualiste fait de l'autonomie pour l'individu plus qu'un droit, une charge; il refuse à la société le pouvoir de suppléer par une tutelle attentive à l'inertie de la volonté individuelle ; si l'individu a besoin de secours, qu'il s'associe librement. Toutes les réformes générales doivent être accomplies par les associations libres ; il n'est pas nécessaire que tous les éléments de la société se transforment simultanément, ni qu'ils subissent les mêmes transformations; le pouvoir social n'est point un agent d'évolution ; il a pour unique fonction d'assurer à tous les individus comme à toutes les associations volontaires l'existence et la liberté d'évoluer et d'atteindre leur idéal.

Ces principes, le système esthétique les respectera. La liberté intégrale constitue un droit absolu pour tous les citoyens, sans aucune exception. Quand toutes les consciences adhéreraient ensemble au même idéal, elles n'auraient pas le droit, en substituant à l'action individuelle la volonté sociale, de confisquer cette liberté initiale que possède tout homme de penser seul, c'est-à-dire d'acquérir de nouvelles idées, d'adopter un idéal nouveau. Mais l'unanimité, sous un régime d'indépendance intellectuelle, n'est qu'une chimère, et l'opposition d'une seule conscience fait échec à la foule, parce qu'en cette conscience le droit demeure inviolable, parce qu'en elle, en effet, s'affirme et se résume le droit de toutes les consciences. Si la société esthétique ne pouvait s'organiser qu'aux dépens du droit, mieux vaudrait qu'elle n'existât pas; il faudrait renoncer au règne social de la Beauté. Sans doute, c'est dans unfr société esthétique que l'individu atteindra le plus aisément sa fin esthétique ; mais, pour réaliser en son âme, au moins, la beauté, l'individu n'a pas besoin de soutien ou d'approbation ; il suffît d'un rêve et d'une volonté.

Une raison décisive garantit le respect du droit dans une société esthétique. C'est, nous l'avons montré, que la liberté en elle-même est belle, que l'individualité est l'expression supérieure de la beauté humaine, que tous les sentiments sont esthétiques qui contribuent à former l'individualité, — l'amour, la propriété et la patrie (143). Aussi bien que le principe individualiste le j)rincipe esthétique condamne la tutelle de l'Etat, parce quelle l'ait obstacle à l'essor de rindividualilé, qu'elle décourage l'esprit d'initiative, l'audace, l'énergie, toutes ces forces créatrices qui font l'orgueil de l'individu et la noblesse de la race humaine.

Ainsi point de contradiction entre l'autonomie et l'idéal esthétique; nulle atteinte dans une société esthétique aux fondements du régime individualiste.

Le principe esthétique donne seulement un sens précis, imprime une direcli m positive aux revendications des individus; il fournit une indication décisive pour la solution, non point de tous les problèm 's, mais de quelquesunes, du moins, des questions sociales. Partout peut-être il jette quelque lumière, jusque dans l'ordre civil, jusque dans l'ordre politique, où. la valeur du droit s'accroît de la valeur esthétique de la personne; mais au delà de ces domaines de la nécessité ou de l'intérêt, l'idéal possède, dans l'ordre des réalités sociales, un large domaine; le développement harmrnieux de la vie n'est pas une formule vide ; un programme précis y est contenu. Nous allons maintenant définir ce programme, et montrer par quels moyens il pourra être réalisé.

Il embrasse trois questions: la misère, le plaisir, l'éducation.

L'individualisme a nié le droit à la vie, le droit des faibles ; les forts m;'ritent seuls les secours de leurs semblables. Solution esthétique, puisqu'en effet la faiblesse est laide, et:que la force est beUe.

-Le premier moyen d'effacer le sentiment de la misère, c'est la simplification de la vie ; elle atténue la misère même en restreignant l'effort de l'industrie et la servitude de l'atelier. Solution individualiste, puisque, plus l'individu aura simplifié sa vie, moins il dépendra des hommes; solution esthétique, })uisque la complication de la vie en détruit l'harmonie naturelle et supprime le loisir. Mais la lutte contre la misère s'inspirera d'un principe plus élevé que l'effroi de souffrir : pour que la vie s'embellisse, il faut d'abord que la race soit belle. La beauté de la race, voilà le jtremier problème de la poétique esthétique.

Le second, c'e.t le problème du plaisir. Il ne faut point douter que, dans ses revendications prochaines, le peuple n'exige le plaisir comme il réclame le pain. Revendication qui implique un prodigieux effort de production, de propagande et d'enseignement artistique.

Le dernier problème est d'ordre moral ; point de société sans idéal ; l'idéal pose le problème de l'éducation.

Trois force, peuvent résoudre ces problèmes : l'individu par son initiative; l'association par son énergie organisatrice ; l'état par ses ressources immenses et l'autorité de la loi.

Comment, dans quelle mejure par chacune de ce> forces le; problème/; po es seront résolus, voilà ce qu'il faut décider; (les solutions niL-me exigeraient une longue analyse).

Mille maux assaillent l'humanité, dégradent les corps et les esprits. Entre toas, la misère aggrave cruellement les laideurs de la maladie, la déformation de la maternité, les infirmités de la vieillesse, la débilité de l'enfance, et l'ignorance et la haine; et plus que la misèrt', l'atroce joie de l'alcool, et cette lamentable maladie des âges civilisés, la pro.Uitution.

11 faut régénérer la race de l'héréditaire misère, créer une saine, belle et forte race, de corps vaillant, de volonté robuste. Régénération jdiysique par une politique hygiéniste, qui ne s'attarde point à disj)uter à la mort des existences vouées à l'imbécillité et à la douleur, et qui, pour redresser la race, s'occupera mains de protéger la santé (celle-ci, comme la vie même, n'est point un but mais un moyen) que d'atteindre à la beauté (forme tangible de la santé). Régénératio;i morale enfin par la culture esthétique de l'individualité.

Est-C3 qu'une pareille tache ne légitime point l'intervention de la puissance sociale ? l'ourra-t-on autrement que par force améliorer la race, embellir la vie et la société?

Le premier effort, c'est à l'individu de l'accomplir. Par la propagande, d'abord, et par l'exemple. Qu'il se relève lui-même, renonce aux vices, aux habitu;les qui nuisent à sou corps, abaissent sa pensée; qu'il fortifie ses muscles, enrichisse son intelligence, qu'il affine, qu'il exalte ses sentiments. Père, qu'il gouverne le développement physique de son enfant, orne son esprit, élève son cœur. Quelle " tâche pour la mère, pour la femme I sous ses doigts s'embellit la maison, toute animée et égayée de sa parole et de sa joie ! Si l'imagination de la femme, dans l'art comme dans la philosophie et les scie ices, est peu inve ilive, avec

quelle aisance, au contraire, elle s'assimile toutes les délicatesses, les subtilités même de l'art, sait d'un rien faire une jolie chose, et comme elle est habile à créer autour d'elle une atmosphèie de beauté I Pas un livre ne vaut l'enseignement d'une femme qui sait ce que c'est d'être belle, et que, pour être belle, autant que la beaulé des lignes il faut la grâce, l'indulgence et la charité souriante.

Quel rôle pour les artistes, éducateurs par la forme, j)ar l'émotion qu'imprime la forme, par la pensce qui se dégage de l'émotion ! Un peuple de telles statues révèle, dit-on la beauté d'une race ; mais la statue est plus qu'un spectacle, c'est une leçon. C'est un idéal féminin que la Vénus de Milo, la Vénus d'Arles, la Diane de Jean Goujon, ou la Diane de Houdon. C'est un idéal de beauté virile que le Discobole antique, l'E.'-clave de Michel-Ange, ou le Mercure de Rude. Artistes, refaîtes-nous, de bronze et de marbre un peuple de créatures vraiment belles, et la race humaine, à leur image, redeviendra digne de ses dieux.

Le prosélytisme individuel reste dé. armé devant les habitudes anciennes de la société. La régénération de la race doit être accomplie par l'effort des associations libres. (C'est la thèse individualiste, et el'e reste exacte dans le domaine esthétique, parce que l'association libre, c'est encore l'individu, c'est-à-dire l'unité esthétique du monde social.) Des associations se formeront pour la lutte contre les vices destructeurs, pour la prédication des vertus esthétiques, pour la propagation des idées et des habitudes morales, pour la simplification de la vie; elles combattront la misère, en tâchant, par la pression de l'o]»inion, d'obtenir des chefs d'industrie des conditions plus saines et plus rénumératrices du travail ; elles s'efforceront d'arracher la femme à l'atelier, pour le salut de l'enfant, pour la préservation de l'homme, et pour leur commun bonheur ; elles créeront des gymnases, des écoles, des dispensaires, etc.. Quelle carrière ouverte ici à la charité, (cette suprême forme de la beauté, si elle est, en effet, le plus haut degré de la beauté morale)!

Si l'Etat, lorsque son existence est menacée, peut entreprendre la défense de la race contre des fléaux ou des usages destructeurs, il n'a ])as le droit, pour réaliser un idéal, d'usurper sur la liberté des individus, et la loi ne peut rien pour l'embellissement de la race. Bien vaine serait d'ailleurs l'action législative, si elle ne s'appuyait sur la bonne volonté des citoyens, car il n'est pas de loi si vigilante qu'on ne la déjoue. Mais l'Etat agira par l'exemple ;

il peut, dans ses propres services, dans ses écoles, prescrire des programmes de régénération, d'embellissement. L'homme a besoin, pour s'efforcer vers la beauté, d'un spectacle toujours beau. En défendant la beauté de ses monuments, de ses palais, de ses forêts, en évitant aux regards la vue des laideurs humaines, en protégeant contre l'outrage des barbares l'esthétique des rues et des paysages, qui, celles-là et ceux-ci, appartiennent à tous, l'Etat remplira tout son devoir esthétique, usera jusqu'au bout de son droit.

Le loisir a pour but le plaisir, et, entre tous, les plaisirs esthétiques sont variés, profonds et durables ; ils renaissent commj d'eux-mêmes sans altérer les organes, affinant, ennoblissant les sens, l'esprit et le cœur ensemble. Pour la plupart des hommes, les labeurs obligés comportent quelque servitude ; dans le loisir s'exerce l'autonomie et dans le plaisir, tout personnel, du beau s'atteste l'individualité. La volonté active et le plaisir esthétique, voilà les deux éléments de la personnalité. Quand même la vie sans plaisirs garderait quelque sens, le plaisir demeurerait nécessaire pour achever la création de l'individu. Comment le loisir sera obtenu, nous l'avons dit. Mais comment le plaisir s'obtiendra-t-il ?

Réfutons d'abord ce préjugé, souvent partagé par le peuple, que le plaisir esthétique est l'un des privilèges de la fortune. 11 n'y a point, en effet, de plaisirs moins coûteux ; c'est le seul jjlaisir qui ne se refuse à aucune misère. Il faut seulement savoir regarder et écouter. Les villes ont des musées, offrent parfois des spectacles gratuits; on y peut contempler, étudier des cathédrales, des palais, d'une magnifique architecture et pleins de chefs d'œuvre; des vitrines garnies d'objets d'art appellent le regard. Quel coûteux spectacle vaut la traversée des ponts de Paris, au coucher du soleil, sous un ciel brumeux d'hiver qui fond les formes et les teintes, sous un ciel doré de juin, où tous les reliefs s'accusent, s'animent, où éclatent toutes les couleurs? La nature n'offre-t-elle pas un spectacle vraiment infini, toujours nouveau à une heure nouvelle, de jour en jour, à chaque pas, des horizons illimités jusqu'aux charmilles closes? de la masse ondoyante des blés gris sous le vent printanier jusqu'au frêle bleuet égaré dans un sillon nu? Dans toute chose créée il y a de la beauté; vous la trouverez dans une forme, dans une ombre, dans un reflet, dans un son, dans une harmonie. Donnez-vous seulement la peine de la chercher.

Cliacun de nous, d'abord, sera l'inventeur de son p'aîsir. L'éducation nous enseignera à découvrir en toute chose ce c|ue cette chose conlic;nt de beauté, c'est-à-dire de joie, c'est-à-dire de moralité, car la beauté, c'est la moralité de la nature, comnu le fond même de la moralité humaine.

L'école nous doit encore les leçons d'un art, dessin, modelag-e, musique, jardiuag-e, qui tout à la fois nous donne des joies égoïstes, charme l'intimité du foyer, et puisse enfin nous unir davantage aux liommjs par une collaboration volontaire à quelque commune entreprise artistique, ou par la fraternité des émotions.

L'association sera la dispensatrice des j'Jaisirs esthétiques. Théâtres, concerLs, musées, expositions, voyages artistiques, théâtre; de village, fctjs publiques, tous les spectacles, à elle d'organiser, rapj)rocliaut artistes et amateurs, cette part dj la vie esthétique, l'arl social.

L'Elat ne peut devenir le fournisseur des plaisirs publics. Il n'ignorera point l'art, puisqu'il ne saurait être neutre en morale, puisque la législation, en même temps qu'elle garantira l'autonomie, s'inspirera d'une morale esthétique; l'art est à la fois la source et le but de l'idéal; nulle société no subsisterait sans idéal ; pour le salut de l'idéal, c'est-à-dire pour le salut de la socié é, l'Etat pourra intervenir, ouvrir ses écoles, créer des musées, des théâtres, venir en aide aux artistes. Mais son action sera discrète; car dans l'ordre même de l'art et de l'idéal, c'est un péril aussi que la protection...

L'id 'al est l'œuvre de la réflexion personnelle ou le fruit de l'éducation. Tout homme qui pense conçoit librement lui-même son idéal, mais l'enfant ne pense pas cl la plupart des hommes ne pensent guère. 11 faut donc que de son éducation chacun reçoive un idéal, et il faut aussi que ce!: idéal soit placé très haut, parce que les luttes et les mesquins intérêts de la vie pratique doivent fatalement l'abaisser et l'avilir.

Par son objet et sa méthode l'éducation de l'individu sera esthétique. Elle sera donnée à tous; la démocratie, c'est-à-dire la société fondée sur l'égal té des droits et le commun partage de^ joies de la vie, doit être une société esthétique, et ne peut être qu'une société esthétique. L'égalité des droits se résume en cette formule utilitaire : l'égale certitude de jouir, avec la liberté, de la beauté, forme palpable du bonheur; dans cette certitude consi te l'égalité possib'e et n''ce^saire.

N >tre sy tèine individualiste réserve aux associations

libres, en parliculier à la famille, réducation de l'enfance; il interdit l'enseig^nement à l'Etat hors les cas où par nul autre moyen réducation ne pourrait être donnée. A ces principes obéira d'autant plus sûrement le réjii'ime esthétique que l'Etat n'est pas mdns suspect à l'art qu'à la liber:é; (sans liberté l'art peut-il subsister?)

Aux femmes, parce qu'elles sont les meilleures institutrices et parce qu'elles sont aussi 'es plus heureuses propagalrices de la beauté, la premicre part dans l'éducation esthétique. La souveraine autorité de la tendresse et de la g-ràce, qui les investit de la mission éducatrice, concentre au foyer de famille la première éducation de l'enfant, celle qui décidera peut-être de sa vie, car par la culture du sentiment elle préforme en lui l'intelligence.

Les associations d'enseignement seront des associations esthétique*^. Aux écoles religieuses, aux Eglises théologiques ruinées par le scepticisme, aux universités d'Etat, abolies au nom de la liberté, succéderont des écoles indépendantes, des Universités autonomes, des Eglises libres, poursuivant en commun, avec des esthétiques différentes, un même idéal de Be:iuté. Quel({ues-unes peut-être conserveront du fond des traditions religieupes l'usage de certains rites (l'àme humaine a parfois besoin de symboles, de culte, et d'effusion mystique).

Le temps de l'éducation ne se limite pas à l'enfance; il embrasse toutes !es périodes de l'existence. De bonne heure, l'individu affranchi, armé d'une conscience claire et d'un idéal réfléchi, gouvernant librement sa vie, fcîrgera à nouveau son âme, apprendra seul les vertus de son rêve. Seul? L'association viendra aussi à son aide, car, à tous les âges de la vie, elle devra être une école mutuelle d'éducation esthétique. L'individu, par la vo'onté, peut s'élever jusqu'à la beauté parmi une foule de consciences vulgaires et laides. Mais c'est seulement dans un milieu esthétique que se développera pleinement son idéal.

Pour que l'éducation de l'homme fait se continue dans le milieu esthétique, il faut que dans l'enfant déjà elle ait été préparée.

Que sera réducation de l'enfant? Nous l'avons dit ailleurs avec quelques développements. Il faut ici montrer que la culture esthétique constitue presque toute entière l'éducation autonomiste du moi.

Délivrer, amener à la pleine conscience d'elle-même l'individualité obscure de tout être humain, faire de cet être l'individu le plus sain, le plus robuste, le plus résolu, le plus ferme qu'il pourra, voilà quelle œuvre demande à l'éducateur le principe individualiste; elle se résume en un mot: faire un héros. Quelle conception plus esthétique de l'éducation? En vérité, il suffirait, pour décrire l'éducation esthétique, de dégager toute la beauté contenue dans cette ambition d'être un individu, dans ce rêve de devenir un héros.

Mais ne faut-il pas que l'éducation soit en harmonie et avec la fin sociale de l'individu et avec les moyens de l'enfant ? Est-il nécessaire, est-il possible qu'elle prétende former un peuple de héros, la société humaine qui, utilitaire dans son principe, comporte tant de tâches et de fonctions, auxquelles ne se peut mêler aucune idée d'héroïsme? L'héroïsme, répondrons-nous, ne se dépense point en effet, dans la médiocrité des besognes journalières, et celui-là serait un fou ridicule qui prétendrait n'avoir que des paroles et des gestes de héros. C'est dans l'âme que l'héroïsme réside, et c'est pour que, déformée par la mesquinerie des intérêts et la servilité du travail, l'âme ne devienne pas incapable de toute grandeur le jour où elle aura besoin d'être haute, forte et grande, qu'il faut cultiver en elle dès l'enfance et toute la vie cette force suprême, l'héroïsme. Ils furent grands dans les épreuves du péril, de la gloire ou de la défaite, les peuples qui s'enorgueillirent de leurs héros, et d'être des nations de héros.

Ne dites pas que l'esthétique de l'héroïsme échappe aux enfants; la beauté, au contraire, sous tous ses aspects, leur est infiniment sensible. Créer de beaux individus est le but de l'éducation; la beauté est la meilleure des méthodes d'éducation ; le sens, la passion du beau, Aoilà le plus énergique ressort de l'activité et de la volonté.

On a dit qu'en matière d'enseignement les programmes

ne sont rien, et la méthode tout; je ne sais s'il y a dans ce jugement beaucoup d'excès ; on ne contestera pas, du moins, l'importance supérieure de la méthode; n'est-ce pas d'elle, du reste, que les programmes scolaires doivent en bonne logique dériver? Nous avons distingué déjà deux méthodes ou deux types d'éducation : l'éducation militaire, qui a pour procédé la contrainte, et l'éducation esthétique, qui cl pour principe la liberté.

La liberté '! Disons nettement le désir. Mote jr du monde, le désir est le mobile initial de toute ac!ivité. On s'est appliqué à réfréner, à étouffer le désir. Il fallait, tout au contraire, cultiv3r le désir, pour le gouverner le faire d'abord vivre, palpiter, lui laisser prendre son élan. L'éducation esthétique sera l'éducation du désir. Elle ne sera pas rationaliste (l'enfant raisonne-t-il spontanément, librement, utilement?) mais sentimentale (l'enfant ne pense que lorsqu'il est ému, ne retient que ce qui a éveillé sa sensibilité). Le savoir est chez lui un fruit du p'aisir, l'étude une passion (de succès ou de curiosité), la bonne conduite un état d'enthousiasme. Voilà quelles facultés excitera l'éducateur; son premier dogme doit être la joie de l'enfant.

Bannir la contrainte, cela revient à désorganiser les programme>, le> études. Qu'importe, si sous la férule l'étude maussade fatigue l'enfant s:ms compensation? — Si la répétition d'un ennuyeux programme décourage à jamais la curiosité de l'enfant, ne valait-il pas mieux laisser dormir le programme et l'enfant jouer en paix?

L'éducation, pas plus que la morale, ne consiste dans des règles et des programmes. Elle n'a, comme la morale, qu'un objet et qu'un principe : l'idéal. Faites aimer la morale ou elle sera vaine; faites aimer un idéal, ou l'éducation sera stérile. Par l'éducation adroite du désir, le maître inculquera l'idéal dans lame de l'enfant. H faut que l'enfance soit la première journée de marche vers l'idéal.

L'idéal de l'enfant sera esthétique, précisément parce que l'éducateur aura libéré le désir. L'enfant, après l'amour de sa mère, a deux besoins : l'amusement (la beauté n'est point exclue de se^ plaisirs), et la gloire (il y a dans tout enfant un esthète qui veut être beau, un héros qui veut être grand). Dirigez donc ses jeux : pourquoi ne jouerait-il pas au héros? (de jouer au soldat ne lui reste-t-il pas quelque goût de bataille?)

Dirigez ses lectures, entourez-le de beauté, embellissez son âme par le récit des grandes actions et la vision des belles choses.

L'habitude de la Leauté en engendrera sûrement le désir. Ainsi naîtra, comme sponlanément, dans sa conscience l'idéal esthétique. Une belle àme fait une belle vie. L'éducation sera achevée.

Ou à peu près. Car le grand point n'est pas d'instruire, mais de donner à l'enfant des raisons de s'instruire, de lui en inspirer le goût.

Sans doute, la beauté, c'est surtout l'esprit de l'enseignement; on ne vit pas seulement de beaux spectacles et de grandes pensées; il faut qce renseignement se résigne à être pratique.

Nous avons dit qu'il doit embrasser tout ensemble l'éducation physique et l'éducation morale, l'enseignement artistique et l'enseignemeiît professionnel, et que celui-ci comprendra Tapprentissage de plusieurs métiers. Comment faire accepter à l'enfant tant d'objets? Comment l'enseignement deviendra-t-il pratique sans cesser d'être esthétique?

Il n'est pas un enfant qui ne reconnaisse en lui, l'une après l'autre, plusieurs vocations. Obéissez à cette voix de l'instinct. Que l'enfant apprenne tous les métiers c{ui le sollicitent. Détournez-le, s il le faut, par d'alTectueux conseils, de trop disperser ses efforts. Décidez, s'il en est besoin, par une douceur per. uasive, un choix hésitant. L'enfant se laissera aisément convaincre par l'espoir du plaisir, et par la séduction esthé if[ue des choses, si, du moins, vous ne l'avez par que' que abus d'autori!é mis en garde contre vousmême.

L'éducation physique doit former un corps digne de loger cette cime de héros, que va lui donner l'éducation morale; l'élégance dans l'équilibre, tel'e sera la formule directrice de la gymnastique des organes. Ainsi l'éducation, dans son objet, sera tout ethétique. Son cadre aussi, et ses procédés.

Pour cadre, autant qu'il se pourra, elle aura la nature; les leçons seront donnes dans les bois, dans les prés, sur les montagnes. Aussi bien bois, prés et montagnes otli iront le premier sujet d'étude; pierre, p'ante et paysage, le fond des choses et leur atmosphère, toute leur beauté, voilà la grande leçon.

L'enseignement se continuera dans les temples, dans les musées. Peu de livres, très peu; l'éco'e même sera un musée; par la gravure et par le plâtre l'enfant s'instruira mieux que par le livre. Et puis, ne faut-il pas, pour que l'âme devienne et reste belle, que l'enfant vive dans un spectacle de beauté?

L'écoîe première, la maison doit être aussi une hr.rmo-

nie. Celte harmonie, la femme la créera. Si 'e jeune homme est élevé en héros, la jeune fille sera plutôt élevée suivant le mot d'Hugo « à être fleur qu'à être femme. » Elle surtout recevra une éducation artistique; il faut qu'elle soit fée, et, pour être fée, qu'elle soit elle-même d'abord, exerçant, par le ravis" émeut de sa tendresse et de sa grâce, des dons souverains d'éducatrice, et rayonnant, bonheur vivant, dans l'enchantement du foyer.

Comme la femme, avec de moindres dons et des devoirs moins immédiats, le père deviendra aussi un éducateur. Tous deux, pour enseigner la beauté, doivent être également beaux. Ainsi il faut que l'éducation Foit esthétique et pour former des éflucateurs, et pour libérer l'individualité, et pour maintenir très haut la volonté et l'idéal moral.

Une forte et belle race de héios et de fées, vivant dans la liberté d'une morale de beauté uu rêve de beauté, voilà la société esthétique.

Gouvernée, sans lois, s;ms autorité, du consentement de tous, par une aristocratie ni iiéréditaire, ni élue ni privilégiée, de penseurs, de savants, d'artistes, en un mot d'êtres d'exception, elle réalise dans le commun partage de la baaulé infinie ce concept eslhéli([i:e de justice, tourment éternel de la conscience humaine (lii).

La beauté, <-e donnant tou'.e à tous, abolit la raison du droit, en elTace l'iniquité.

Ce stade lointain d'anarchie, qu'entrevoyait la théorie individualiste, la soc;é:é es.hé'ique l'atteint; l'anarchie suppose riiarmonie des volontés, et cette harmonie, en excluant tous les motifs de haine et de guerre, la beauté la réalise.

La forme esthétique sera donc la forme définitive d'une sociélé individualiste et sceptique.

Par que's moyens, par quels degrés la société atteindrat-elle cette suprême étape de son développement? (li.o)

La réponse à celte question est subordonnée à la rolution d-*un problème plus précis : la hiérarchie des principes politiques. Ce n'est point ici, lous l'avons dit, que nous en pourrons ni définir les termes complexes ni dégager la difficile conclusion.

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