‹ Hors du scepticismeChapitre 18 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'unité et la valeur du système

Nous avons esquissé le plan de cette philosophie individualis'e et e-ithétique qui, suivant nous, découle du fond même du scepticisme. Il en faut à présent faire éclater l'unité; nous montrerons ensuite qu'elle remplit les conditions essentielles de l'idéal. Entre elle et les systèmes fondés sur le principe d'autorité le lecteur sceptique choisira.

Le sceptique coiidamne l'autorité. Il refuse à la rehgion, à la science, à la raison, le pouvoir d'atteindre et par conséquent, d'imposer la A'érité; il leur refuse de droit de prescrire une morale universelle et celui môme d'organiser la vie sociale.

Le doute suspend toute certitude intellectuelle, toute loi générale des consciences. Plus d'autorité, nul autre pouvoir que ma conscience; je suis autonome. L'autonomie est un fait. Mais, arrêtant l'action, dont il aholit les mobiles, le doute, s'il persistait, arrêterait la vie même. Il faut, pour agir et subsister, que je retrouve une raison de A'ivre, une certitude.

Mais point de guide. Moi-même, seul, je dois la retrouver. L'usage de mon pouvoir devient un devoir. Il constitue donc un droit. L'autonomie est de droit absolu.

Ainsi le doute fonde le droit individuel. Un régime social issu du scepticisme sera un régime de droit. Le prin-

cipe du droit individuel, — le doute, — place toutes les <îoasciences dans des conditions identiques. Le droit est donc égal en tous les hommes; d'où obligation absolue pour la société de le respecter en tous, et obligation égale •et réciproque de respect entre tous les individus.

Nombreuses et fortes sont les racines du droit dans la nature humaine, Le scepticisme lui donne un triple fondement : la certitude individuelle, l'idéal, et le sentiment moral.

La certitude est la première nécessité, et le premier des droits.

Où le sceptique cherchera-t-il la certitude? En renonçant aux vérités universelles de l'ordre intellectuel, la critique a reconnu la souveraineté du sentiment individuel. C'est en lui-même que le sceptique trouvera le critérium d'une certitude personnelle, sensation ou passion.

De nos relations avec la réalité physique naissent des sensations de plaisir ou de douleur. Par elles nous prenons conscience, non point, sans doute de la réalité, mais de nous-mêmes; nous savons que tels objets, tels phénomènes éveillent en nous des sensations de plaisir ou de douleur, et cette certitude, toute physique, suffit pour nous guider dans les ténèbres du monde réel. De la sensation s'engendrent crainte ou désir, et du désir la volonté, c'est-à-dire une certitude morale et voici l'unique réalité dont je puisse, en définitive, affirmer l'existence.

Si le monde est illusoire, elle-même n'est pas plus chimérique que le monde et que ma propre existence. Si d'un monde réel la vérilé nous échappe, la volonté appartient à l'ordre de la réalité; et quand même nous atteindrions la vérité, la volonté serait d'un degré supérieure au fait connu, parce qu'elle agit sur la réalité et la transforme, force consciente parmi les forcer aveugles (146).

Entre tous mes désirs, il en est un plus haut, qu'accueillira ma volonté. Cette certitude suprême, qui embrasse à la fois, avec ma conception de l'univers, toutes mes espérances personnelles, tous mes rêves d'avenir social, toutes mes idées morales, s'appelle l'idéal. L'idéal est l'objet de ma liberté, comme il en fut l'œuvre. L'idéal est autonome, puisqu'aucune puissance ne pourrait m'imposer un idéal. Il constitue l'essence même du droit : j'ai le droit de réaliser mon idéal, ou mon autonomie n'est qu'un mensonge, et ma certitude qu'une déception.

J'ai l'idée du mieux et du pire, j'ai la volonté du mieux ; nul ne peut m'en imposer une conception différente, ni

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faire que je ce^se d'tHre moral en o])éissanl à ma conception, ni faire que je le devienne en lui dé^ol)éissant. Là reste le dernier asile, s'il n'en était plus d'autre, de la liberté individuelle. Le droit d'être moral, raison dernière de l'autonomie, implique, si l'on en déduit les conséquences nécessaires, la série des droits qui constituent la liberté tbéorique de l'individu, et dont l'affirmation totale est indispensable pour définir et garantir la liberté réelle.

L'individualisme est la doctrine du droit absolu, qui s'identifie avec la liberté intégrale. Qu'on n'énumère pas les droits particuliers; en les définissant, on les limite; toute reconnaissi.nce de droits ou de libertés implique négation du droit absolu. Toutes les lois 5 ont contre la liberté; toutes consomment le sacrifice d'une part de liberté individuelle, atteignent laper onne humaine. Le droit total, c'est l'anarchie légale, Vanomie dans laquelle l'individu affirme contre la socié'.é, contre l'univers même, l'indépendance et la souveraineté de son moi.

L'anarchie, voilà la premicre conclusion, encore négative, d'une philoropliic sceptique.

Mais l'anarchie pure n'est qu'une formule; et c'est par hypothèse que nous replaçons l'homme nu dans un monde vierge; point d'existence sans coopération, c'est-à-dire hors de la société; l'individualité ne se dégage et ne s'accroît que grâce à l'effort continu des espèces, dont l'r.scension môme est caractérisée par le progrès de l'individualité. Si marquée qu'elle soit chez l'homme, elle ne lui permet point de vivre ou, du moins, de se développer tout entier hors de la vie sociale. La société est aussi ancienne que l'individu ; et nous ne pouvons que par la pensée abolir les lois, les code, les conventions, les institutions qui oppriment l'individu, la cité, la patrie, la famille auxquelles il fut, dès ra naissance, lié, subordonné, asservi. Faisons cependant l'elTort de dénouer ces milliers de liens qui unissent entre eux les hommes; plaçons l'individu autonome en face de lui-mCme et de sa liberté. C'est une hypothèse nécessaire pour montrer à la révolte humaine l'horizon de la liberté, et décrire la patrie idéale vers laquelle doit s'orienter notre espérance.

Dans un monde d'individus autonomes où, pour que la liberté demeure intégrale et le droit absolu, il faut que la liberté et le droit de tous demeurent égaux, chacun a le libre usage de sa force; celle-ci ne rencontre d'autre obstacle que le droit, et le droit même repose sur la néces-

site d'une certitude personnelle, sur le mutuel respect de l'idéal, sur l'inaliénable indépendance du sentiment et de l'activité morale.

JXuUe autorité n'existe, hors ma conscience, qui puisse (exiger ma renonciation à Tune quelconque de mes libertés per.-onne!les ; la société même ne possède sur moi aucun droit, que dis-je? la société n'existe pas encore.

Elle ne se formera qu'au moment où, pressé par le besoin, je ferai appel au secours de mes semblables. Mais cet appel, ce sera un contrat; et si dans un réciproque engagement j'aliène quelque parcelle de ma liberlé première, j'aurai du moins consenti moi-même ce sacrilice, nulle atteinle n'aura é;é portée à mon droit. Toute association impliquant resiriction de l'autonomie individuelle, il faut pour que reste sauf le principe de la liberlé que l'association soit librement formée.

Il existe deux sortes d'associations : lei unes naturelles et forcées, — patrie, cité, famille, — les autres contractuelles et libres. En aucun monde concevable les premières ne seront abolies, parce qu'il est des besoins essentiels que seules elLs peuvent satifaire. Réduire, en les définissant, les pouvoirs de ces associations naturelles aux fonctions strictement indispensables pour assurer à l'ind.vidu le maximum de îibcrîé eflective, la pleine expansion de son activité, la libre poursuite de son idéal, tel sera l'objet de la jibilosopbie individualiste. Au préjugé des entités sociales, qui subordonnait l'individu à sa famille, à sa tribu, à sa pairie, elle substituera le principe contraire qui fait des formations sociales les servantes de l'individu. Pour lui sjul s'organisent la famille et l'Etat; ils n'ont d'auîre raison d'exister que de lui donner et conî^erver la vie, et de libérer sa volonté.

La famille élève, a siste, émancipe l'individu: l'Etat garantit sa sécurité et celle de ses biens; il as ure la défense de la patrie, élément de la personnalité et caution de rindépendance individuelle. De 1 une et de l'autre les fonctions se résument dans la liber tion de l'individu: la protectio:i sociale n'a qu'un but : la liberlé.

Aux assoeiaiions de fait, qui ne dérivent point d'un contrat, et dans la vie desquelles le contrat joue malaisément, il faut que dans la plus large mesure se substituent les a^^socia'ions volontaires, constituées par de libres contrats. Une société libre sera une société gouvernée par des contrats sociaux.

Mais à l'assoeialion la doctrine individualiste préférera

l'action libre de l'individu. L'homme est un être social, parce qu'il a des besoins, et, s'il est serf de la société, c'est qu'il est serf de ses besoins. Moins il dépendra de ses besoins, mieux il réalisera son individualité. La simplicité de la vie est l'une des conditions initiales de l'autonomie.

Le droit politique formule les conditions dans lesquelles l'individu participe aux contrats sociaux, et garantit ainsi les deux catégories de libertés, celles de la conscience et celles de la vie pratique.

Aux libertés de la conscience la société ne peut demander aucun sacrifice ; par contrat môme l'individu ne s'en dépouillerait pas, car la pensée est libre comme la circulation du sang. Dans une société Individualiste, il n'y a point de croyances sociales, et le droit de croire emporte toutes les libertés de la pensée.

Cherchant la certitude hors des voies traditionnelles de la vérité universelle, une et absolue, rejetant à la fois l'autorité de la tradition, les prétentions de l'expérience et l'infaillibilité de la raison, l'individu trouvera dans la sensation et la volonté les critères d'une certitude personnelle.

Du droit de la pcQsée dérivent la liberté du culte, la liberté de la propagande et celle de l'enseignement, la liberté de la parole, la liberté de la presse. Elles impliquent, avec l'indépendance de l'action individuelle, l'entière liberté de s'associer pour pratiquer des rites et répandre de? doctrines. Entre toutes les sectes, comme entre toutes les opinions, l'Etat demeure neutre; il n'aura point de dogmes et n'enseignera point, ne sera ni prêtre, ni maître, et n'interviendra dans la vie des croyances que si quelque évident péril menace son existence ou la liberté générale des citoyens.

Parmi ces libertés de la conscience la première est celle de la morale; le droit d'agir en être moral constitue l'irréductible base de mon autonomie ; une morale individuelle en sera le plus haut ol)jet; mon indépendance morale n'a pour limite que la juste exigence des groupes sociaux hors desquels je ne puis vivre et dont l'intérêt môme de ma liberté m'invite à respecter l'existence. Il y a une morale obligatoire, et une morale autonome. Egoïste ou altruiste celle-ci sera l'expression sincère de nos conceptions propres du bien, ou elle ne sera point une morale. Ni égoïste par principe, ni altruiste par tradition, la morale aura autant de formules et, si l'on peut dire, autant de visages qu'il existe de conditions diverses et de différents personnages à

LIBERTÉ ET BEAUTÉ 33â

jouer dans le spectacle humain. Sous la cuirasse du soldat et sous la robe du prêtre ne battent pas des cœurs pareils,; chaque Age, chaque sexe, comme chaque condition, a son idéal et aura sa morale.

L'existence peut s'écouler en trois étapes, qui réprésentent trois espérances : l'ambition de conquérir tous les biens, toutes les gloires de la vie, — la calme sagesse épicurienne, — le sacrifice enthou-iaste de soi à l'humanité qui souiïre. Egoïsme et altruisme, la vie complète embrasse ces deux stades du sentiment humain. Chaque conscience, à son heure, choisira, sans contrainte, sans pudeurs fausses.

Au droit d'être moral se lie le droit supérieur de l'idéal, et celui-ci contient l'ensemble de nos libertés. S'il prend sa source dans la conscience, l'idéal se réaUse dans la vie pratique. Tendu à la conquête de l'idéal, l'homiie est lié à la terre par la nécessité. Pour réaliser, il faut être, il faut vivre. Les problèmes matériels de la vie entravent l'essor de l'homma vers l'idéal.

La société doit assurer à l'homme la liberté du travail el le droit de propriété. Lui doit-elle aussi la sécurité? Et tout d'abord, doit-elle réaliser l'égalité effective des conditions? Quand l'égalité de fait ne serait pas une chimère, la doctrine individualiste la repousserait, d'abord, parce que l'inégalité est le mobile de l'activité humaine, ensuite parce que l'inégalité matérielle est la conséquence même de l'égalité des droits et du principe d'intégrale liberté, et qu'elle ne serait légitimement obtenue que du consentement unanime des citoyens.

La société n'est pas tenue d'assurer ses membres contre les risques de l'existence, ni d'assister les malheureux. La prévoyance et la charité sociale supposent la contrainte, tout au moins celle de l'impôt. L'assistance est une question de morale, et la morale sociale ne commande pas l'altruisme; une seule obligation morale peut et doit être reconnue parla loi, l'obligation paternelle d'assister l'enfance, de lui assurer la nourriture et l'éducation. Hors de là point de droit à la vie. La charité est libre; le sacrifice est une carrière, celle qui s'ouvre aux vaincus de la vie dans la détresse de leur égoïsme ; et c'est en devenant pour eux un principe absolu de conduite que le renoncement pourra devenir fécond,

Pour réaliser son idéal, pour se défendre contre la misère, l'individu s'associera hbrement. L'Etat, en le protégeant contra les attentats des individus, le garantira aussi

contra les excès des associations. L'Etat est d'abord un juge.

Le sceplicisms ébranle le^ formo/> so!ennel!es et les principes mystérieux dj la juslice à laquelle, dans l'ordre civil, du moins, doit sj substituer l'éqiiilé de l'arbitrage. H ne peut admjttrj l'I^ypotlièse spiritualisle de la responsaJiilité individaelle, et rej.ittj ainsi L' caracLèra d'éipiivaleucii et de sanction altaclié aux peines; la société devra masurer la privation dj la liberté individuellj à la duréj de l'amendement du coupable, la mise liors la loi dun homme ne pouvant légitimement persister qu'aussi longtemps que cet homme reste un danger pour ses sem])!ables.

L'Etat est aussi un solfhit. Il a la charge de maintenir l'intégrité du territoire. INIais il fait pour la remplir appel aux citoyens, qui lui doivent le service militaire. Si le patriotisme est un sens, il constitue avant tout un devoir de récii)rocilé entre les citoyens associés pour la défense en commun des traditions, des mœurs, des liber lé.s, du sol héréiii taire et de l'esprit national.

L'Etat ne peut rien, il n'existe que par le concours des citoyens. Il leur donne la liberté, mais pour la leur donner il faut qu'il vive. En même temps qu'il réclame le service militaire, il exigera que les citoyens contribuent aux charges publiques, il imposera à tous le respect des institutions et l'obéissance aux lois.

Mais ces exigences ne deviennent légitimes que lorsqu'elles sont accep'.ées. Issu d'une série de coups de force et d'une série de contrats, l'Etal doit ètrt: en réalité un contrat.

L'art de la politique consiste à déterminer les conditions de ce contrat. Le droit de participer au contrat réside, égal et entier, en tous, hommes, femmes et enfants, parce que tous ont un intérêt au contrat, et que la liberté d'aucun ne peut être limitée que de son consentement. Mais le droit politique ne saurait être utilement exercé par l'enfant, que le père représentera.

D'autre part, la multitude des citoyens dans une société étendue et dans toute socié'.é l'incompétence du plus grand nombre feront obstacle au gouvernement direct. Une partie des fonctions sociales seront déléguées; le peuple, par le référendum constitutionnel, fixera les conditions fondamentales du pacte social; en toute autre matière il exercera d'abord 1 initiative; la fonction de décision et d'administration Sera confiée à des représentants; mais il exercera sur eux un contrôle définitif. Le peuple est la source de

tout pouvoir, mais le peuple n'est pas souverain. La souveraineté populaire ruinerait la liberté des individus. La volonté du peuple ne signifie, d'ailleurs, que la volonté d'une majorité, et la majorité n'a pas plus de droits que la minorité, jjas plus de droits que la cunscience d'un seul (147).

Pour que la liberté reste sauve, il faut que l'Etat n'assume point la charge de services qu'exclut sa fonction de libération; que les associations volontaires satisfassent librement les intérêts collectifs; il faut enfin, — et ceci n'est point une règle constitutionnelle, mais un ])rincipe essentiel dds mœurs sociales, — il faut que s3it acceptée et respectée de tous l'universell'3 et réciproque hiérarchie des emplois libres et des fonctions publiques.

L'individualisme a pour but la libre et complète expansion de l'individualité, et pour règle ce principe moral : le droit delà conscience, c'est-à-dire le respect réciproque et absolu des opinions, du sentiment moral et de l'idéal individuel. Il place la grandeur de l'individu dans le sens de la dignité, de la puissance et de la responsabilité humaine. La protection sociale entrave l'essor de l'individualité; pour que dans un monde transformé l'individu devienne souverain parmi une nmltitude d individus souverains, il faut que l'individu se libère lui-même en fait comme en droit et concoure à libérar «es concitoyens par la propagande de la paro:e et de lexemple, par l'effort des associations libres et par les stipulations des contrats. Ni la loi ni la force ne le peuvent servir.

La conscience est affranchie, l'individu est libéré. Mais la liberté n'est que le premier instrument de l'idéal (148). Vers quel idéal s'orientera l'individu autonome, une société d'individus autonomes?

Plus d'une direction nous est proposée, et le choix est de droit absolu. Il en est une cependant entre toutes qui dérive logiquement des négations du scepticisme et du principe m'-me d'autonomie.

L'idéal de l'individu libre sera un idéal esthétique. Après que le scepticisme a ruiné la religion et la science, que nous reste-t-il, hors la beauté? Il a substitué à l'ordre intellectuel l'ordre sentimental, c'est-à-dire un ordre esthétique. Toute certitude se fonde sur la sensation de plaisir, et le plaisir suprême est la beauté : à la sensation Phomme demande avant tout un moment de poésie; la sensualité n'est, au fond, qu'un besoin esthétique inconscient encore et qui se révélera à lui-même par Pédu cation; le plus haut

désir, comme le plus haut plaisir, étant la Leauté, la certitude morale sera une volonté de beauté, et l'idéal sera esthétique. Le dilettantisme du sceptique annonçait cette volonté, consciente enfin, de beauté. Claire ou obscure, elle se manifeste chez tous les êtres pensants, tous créateurs de beauté. Si le scepticisme nous abandonne dans un illusoire univers, une illusion pour vivre sera nécessaire, et il n'en est pas de meilleure que la beauté. Mais, de toutes nos illusions, la beauté est celle qui approche de plus jirès la réalité, puisque nos sens, lorsqu'ils nous traduisent la splendeur du monde réel, en sont vraiment les organes, créés de sa poussière, formés et éduqués par son incessante activité. La logique esthétique nous en donne une S3'nthèse, bien supérieure en exactitude aux analyses de la logique mathématique. La science même, comme la religion, est faite de symboles, tout esthétique dans ses procédés et son objet. L'individu n'existe que par la liberté, le désir, la volonté. Mais qu'est-ce donc qui lait le prix de l'individualité, du désir, de la volonté, de la liberté, si ce n'est l'immense poésie que ces mots contiennent?

Le principe d'autonomie a pour conclusion un idéal esthétique. Mais, eu retour, un système esthétique ne peut s'ap[)uyer que sur un système individualiste : d'abord parce que la création artistique a besoin de liberté; puis parce qu'il n'y a dans les actions morales de beauté que si elles sont libres; enfin parce qu'il n'y a point de beauté sans unité, que lindividualilé des choses est la condition de leur beauté, qu'en un mot le beau, c'est l'individuel.

La conscience individuelle s'orientera donc vers un idéal esthétique, et par les mêmes raisons la conscience sociale, qui n'est que le total des consciences individuelles. Pourquoi l'humanité consentirait-elle, en efl'et, à la dure épreuve de la vie, si elle n'entrevoyait un stade définitif de loisir, de plaisir et de beauté?

La morale de cette société nouvelle sera esthétique. La beauté sera son but, et aussi sa méthode. Transformant les obligations de réciprocité sociale en devoir esthéti(iue de lovauté. elle assignera pour objet à l'activité autonome de l'individu la beauté des actes, ou plutôt, car lacle n'est que le reflet de la conscience, la beauté intérieure de l'àme. De la conduite la beauté sera le critère, et, toute contrainte abolie, elle en sera aussi le ressort. ' De l'àme la beauté rejaillit sur la vie; l'àme, pour se conserver belle, a besoin d'un spectacle éternellement beau. L'amour de la nature, l'art, toute la poésie du cœur, toute

la joie des choses en feront une fête, une légende de beauté et de g"loire, et, par dessus tout, la hauteur du sentiment moral, suprême dei^ré de la gloire intérieure et de la beauté absolue.

La politique, servante de la morale, tendra à la réalisation de la vie esthétique. Mais il ne s'agit point d'une politique d'Etat : sous un régime esthétique issu du principe individualiste, la mission de l'Etat demeurera une mission de liberté. Politique, en tant que sociale, la réalisation d'un monde esthétique sera un résultat de collaboration, l'œuvre d'associations multiples, librement formées, inspirées d'esthétiques diverses, rapprochées seulement par la communauté du but. La réforme sociale que poursuit notre âge s'accomplira après la révolution des idées, lorsqu'à l'espérance supra-terrestre, à l'idéal de force ou de vérité auront succédé dans les âmes un idéal, une volonté de beauté.

Dans l'harmonie d'une société esthétique l'obligation morale n'aura plus de raison et la notion môme du droit pourra s'évanouir, parce que la beauté, qui contient l'amour, le dépasse, étant aussi la liberté!

Sa réalisation, effet du temps, suppose l'existence d'une élite de créateurs, respectée, écoutée, aimée. Elle exige surtout une éducation esthétique. L'éducation, confondant en un même idéal le dévelopjiement intensif du moi et la culture esthétique de rùme, de l'homme fera un héros, et, pour inspirer, soutenir et récompenser le héros, de la femme elle fera une fée.

L'unité du système n'est-elle pas assez attestée par la liberté delà vie esthétique? Elle est, du moins, démontrée par toutes les raisons logiques qui orientent vers la beauté la conscience autonome, ou qui, en retour, subordonnent l'idéal esthétique au concept de l'individualité et sa réalisation à la liberté réelle de l'individu.

Si ces preuves ne suffisaient point, le développement méthodique de notre étude va les fournir : notre système, — individualiste et esthétique à la fois — remplit toutes les conditions essentielles de l'idéal ; remplir ces conditions.

n'est-ce pas ce qui fait sa valeur supérieure en face des systèmes fondés sur l'autorité de la parole divine ou du savoir humain?

L'idéal esthétique fondé sur l'autonomie individuelle est un idéal ahsolu. Il appartient au sceptique de décider s'il l'emporte sur les systèmes issus du principe d'autorité, de choisir, en un mot, entre la servitude et la liberié. eutre les déceptions du vrai et l'illusion volontaire du beau. Notre tâche consiste seulement à montrer que le système que nous proposons au sceptique réalise les conditions essentielles de l'idéal.

Le scepticisme condamne l'espérance de la vérité, à laquelle la science, la religion, toutes les métaphysiques demandent un principe de certitude. L'ordre de la certitude intellectuelle abandonné, nous avons cherché une vérité d'ordre esthétique; nous avons déterminé par le sentiment ce que l'esprit n'a pu atteindre. Du plaisir au désir du plaisir, puis au désir du beau, forme supérieure du plaisir, puis à la volonté du beau, enfin à l'idéal esthétique, nous avons établi la série des certitudes nécessaires, de la plus humble et vulgaire à la plus haute à la plus complète. Au ' système traditionnel des vérités objectives et universelles nous avons substitué un régime de certitudes subjectives et personnelles, aux prétentions absolues de l'intelligence le droit de la volonté qui transforme le monde, à la vérité définie l'indéfinissable et infinie beauté, aux doctrines changeantes l'éternel sentiment du beau; le scepticisme niait le réel; nous avons aboli le réel dans l'idéal.

Pour première condition l'idéal absolu réclame un système de certitude; l'autorité et la vérité condamnées, nous avons défini un régime de certitude, moins audacieux sans doute, moins illusoire peut-être, et à coup sûr moins décevant.

Individuel, puisqu'il se fonde sur ce qu'il y a de plus individuel au monde, le sentiment, il peut aussi devenir un système collectif de certitude; ne confondons point la certitude collective avec la certitude imposée; l'idée naît d'un homme; isolée, à son entrée dans le monde, dans fon exis-

tence individuelle, une idée devient une croyance collective, dès qu'un certain nombre d'esprits l'ont adoptée.

L'idéal esthétique, doctrine individuelle et collective, s'offre à chacun et s'offre à tous; il est personnel et social. Autre condition de l'idéal absolu, que n'ont remplie, au gré du sceptique, ni la science ni la religion.

L'idéal choisi doit être en harmonie avec nos moyens. Le scepticisme a condamné les doctrines d'immortalité personnelle, qui font peser sur la faiblesse humaine une responsabilité infinie, infiniment injuste. Comme elles les systèmes scientifiques, humanitaires et unitaires, courbent la conscience individuelle sous le joug d'une contrainte étroite et continue. L'àme ne s'éploie qu'en liberté, il n'y a de fécond que le plaisir d'agir; plaisir, désir, voilà les seuls mobiles du travail, de la moralité, de l'éducation; liberté, voilà la source la plus riche de la production, voilà le principe tutélaire de la paix sociale. Liberté signifie diversité. Les hommes naissent infiniment divers. Un ordre moral, un ordre social fondés sur la nature humaine admettront l'infinie diversité que comportent et l'autonomie personnelle et une conception individualiste du monde (li9). Le système que nous avons exposé, en affran<'hissant l'individu, a tout attendu de la liberté. Il remplit ainsi la troisième condition de l'idéal.

Reste la condition d'optimisme. Doctrines de vérité, doctrines de servitude, les systèmes d'autorité sont pessimistes. Sans doute, les uns et les autres promettent quelque sorte de bonheur. Mais l'espérance du bonheur, quand la réalisation en reste sujette à tant d'épreuves, n'est pas un sentiment optimiste. L'ajournement du bonheur à l'au-delà de la tombe ou à cet au-delà plus lointain — une société parfaite — est une conception pessimiste. L'optimisme comprend, nous l'avons dit, deux choses : un certain art — ou peut-être une habitude — d'interprétation qui ne relève dans la réalité que ce qu'elle contient de bon et de beau, — une volonté résolue de transformer, le mal en bien, de faire la vie joyeuse noble et belle (150). Je ne dis point heureuse, car le bonheur, affaire d'opinion, de tempérament, de résistance nerveuse, déçoit qui le cherche, récompense qui l'oublie; nous n'avons que des bonheurs de hasard. Juger la réalité par la beauté qu'elle offre à nos regards conduit à ne chercher dans l'univers qui nous entoure que des spectacles de beauté, comme à ne regarder dans les âmes que le seul jeu des grandes pensées et des passions généreuses. Voilà l'art optimiste d'interpréter le monde. Quelle

volonté plus optimiste que celle qui, empruntant au plaisir, — et au plus profond, au moins fugitif des plaisirs, la beauté, — la raison de son effort, se confie à Tinfaillible conscience du désir, l'érigé en idéal? Si nous pouvons, en interprétant la réalité, transformer en vision esthétique la A'ision pessimiste de l'esprit, par cette interprétation d'abord, puis surtout par la volonté nous créons un monde meilleur. Que vaut la vie? Mérile-t-elle d'être vécue? Problème maintes fois débattu, — dénué de sens aux yeux de l'homme qui traduit à son gré la vie, et qui, renonçant à la chimère du bonheur, tend sa volonté vers la beauté seule. A chacun de nous, en effet, le monde et la vie offrent d'inépuisables trésors de beauté (1.51) : pour la splendeur infinie de la nature nous avons des sens multiples, aigus, exquis; l'art nous prodigue les enchantements; à qui manque le loisir d'admirer reste la ressource d'agir noblement, et n'est-ce pas le but suprême des êtres pensants, accessible à tous, enviable pour tous, de faire de leur conscience le pur miroir du bien, et de leur vie entière une glorieuse ascension vers la Beauté éternelle? Quel idéal plus radieux?

Idéal non point lointain cependant, mais immédiatement réalisable; que mon esprit consente à une interprétation optimiste des choses, qu'un effort de ma vo'onté engage mon âme et ma vie dans la voie du bien et du beau, déjà mon idéal se réalise. Si prompt à s'accomplir, à cet égard encore il est optimiste. Est-ce tout?

Le scepticisme a dénié aux systèmes d'autorité le pouvoir de définir un idéal optimiste par ce motif qu'un idéal imposé ne satisfait point la conscience. Il a reconnu entre la notion d'idéal et celle d'autorité une contradiction décisive. A cette contradiction échappe l'idéal esthétique; né dans la conscience autonome, il se réalise librement. Nul système ne satisfait mieux à la définition de l'idéal; nul ne s'offre plus délibérément et complètement optimiste.

L'autorité n'a réservé aux hommes que servitude et déception. Seules la liberté et la beauté n'ont pas trompé notre espérance.

Elle éclate donc enfin, la supériorité de l'idéal esthétique sur l'idéal religieux et sur Tif'éal scientifique.

Les conditions qu'une sévère mélhode veut rencontrer dans l'idéal, ni la religion ni la science humanitaire ne les ont réalisées. Toutes, au contraire, se réunissent dans cette philosophie qui, éveillant dans l'âme humaine, avec la liberté, la conscience de la vie, donne à la vie, avec la beauté, une inestimable valeur.

Si l'on admet que nous avons fait cette double preuve, à quoi bon point par point, condition par condition, comparer encore les systèmes? Chapitre par chapitre d'ellemême la comparaison s'est accomplie. L'avantage de notre systèm3 résultera surabondamment aux yeux des sceptiques de cette conclusion générale qu'il satisfait aux exigences d'une critique méthodique et que les autres n'y satisfont point.

Si celte double preuve n'est pas faite, notre effort a manqué son but, et ce livre n'a point de i-ens.

Que le lecteur juge, et qu'il choisisse.

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