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CHAPITRE m

LA CIVILISATION ESTHETIQUE

Une civilisation va naître, puisqu'une civilisation s'éteint, La société contemporaine n'est qu'une forme de transition entre les sociétés religieuses et un âge d'irréligion. C'est cet âge que, toute imprégnée encore de christianisme, elle annonce et prépare.

L'essor de la science, la montée de cette formidable marée humaine, la démocratie, ont décidé la chute du dogme et de la hiérarchie sociale, en un mot, du système religieux.

Nous assistons à l'agonie d'un monde. Agonie violente, parce que nous sommes pétris d'idées et d'habitudes chrétiennes, parce que nos institutions sont chrétiennes encore, et que, pour créer une société nouvelle, il nous faut accomplir ce double et douloureux effort de nous arracher à notre milieu, de nous arracher de nous-mêmes. Agonie lente, parce que si le monde religieux subit en ce moment un assaut général, les armées qui l'assaillent ne marchent point sous un même drapeau et que leurs ambitions ne s'accordent point.

Trois choses finissent, par lesquelles ce monde se soutint : la croyance, — la guerre, devenue plus odieuse et plus rare avec le service universel, — la terre, avilie par le déracinement des personnes et par la circulation trop aisée des richesses. L'industrie capitaliste, matérialiste et pacifique, a contribué à leur chute. Elle-même aura eu

pour rôle de préparer l'avènement d'un monde, dont elle sera, sans doute, exclue ; en centralisant entre quelques mains la fortune publique, en prenant le pas sur les castes anciennes, clergé, noblesse guerrière, noblesse terrienne, la caste bourgeoise a rendu plus aisées la conquête syndicale et la mainmise de l'Etat.

Le déclin de l'ancien monde peut être retardé de quelques soleils; l'aube où s'éveille l'avenir reste incertaine encore.

La bataille n'est point engagée entre deux combattants seuls; si c'est le principe humanitaire (ce siècle ne s'annonce-t-il pas, en naissant, le siècle de la philantrophie?) qui porte au principe chrétien les plus terribles coups, d'autres principes sont en jeu qui troublent et entravent sa marche. En somme, une grande mêlée d'idées directrices, et dans cette mêlée point d'idéal dominant; en la plupart d'entre nous (et c'est pourquoi nous sommes sceptiques) s'agite une lutte d'idéi^s, d'aspirations, de tendances ennemies. L'hésitation du mouvement social traduit l'hésitation des consciences individuelles.

Nous sommes chrétiens, nous sommes païens, nous croyons à l'avenir infini de la science, nous aimons la justice, nous espérons la fraternité et nous voulons l'égalité ; nous nous disons les citoyens du monde et nous demeurons patriotes; nous reconnaissons des dettes sociales, un droit et un devoir souverain de l'Etat, et nous proclamons l'inviolabilité de la liberté et du droit individuel; nous avons le goût de la force, et nous en avons la haine ; l'âme de l'homme moderne, meurtrie du heurt de tant d'idées, flotte indécise, et la vie sociale oiïrc le spectacle d'un compromis général, incohérent et instable (152).

Trop d'idées, point d'idéal. Et cependant, nous l'avons montré, de tous les problèmes sociaux le plus urgent, parce qu'il est le problème fondamental, est celui de l'idéal prochain.

Quel horizon va tenter l'espérance humaine? Il ne s'agit plus de savoir si le monde religieux peut revivre, si la société de demain sera une société chrétienne, si le christianisme futur sera égalitaire ou féodal? Avec le dogme le système divin tout entier s'est écroulé. Même des réveils de l'esprit religieux ne le relèveraient point de son définitif abaissement.

• Il faut que ce monde-ci périsse, puisque sa foi est morte. Il meurt. Voici l'avenir. D'où surgira l'Idéal attendu?

De quel nom se nommera-l-il?

Le XIX* siècle nous a légué sa foi, l'attente du progrès. Tous y croient, et le redoutent, s'ils ne l'espèrent. Il existe un parti du progrès (lo3); en lui se résument l'espoir de la science qui, sans le consentement du peuple, ne peut rien pour le peuple, et l'espoir de la démocratie, qui, la religion disparue, a Lesoin de la science, à la fois pour comprendre l'univers et pour espérer un avenir meilleur. Mais l'idée de progrès est équivoque. L'organisation industrielle qu'on demande à la science ne constitue point le terme du progrès humain. Au-delà de l'ordre matériel s'ouvre l'infini d'un domaine moral, qui est vraiment le domaine de l'homme. Le progrès humain ne peut être qu'un progrès moral. Ici point d'organisation possible : l'ordre moral est un état d'anarchie légale où les volontés ne reconnaissent d'autres lois qu'elles-mêmes, où l'harmonie sociale jiaît du res})ect réciproque des utopies individuelles.

Quand l'humanité sera consciente de sa destinée morale, la science redeviendra la servante de l'idéal, son rôle directeur sera terminé. Mais peut-être avant cette échéance Talliance de la science et de la démocratie, fondée sur des inimitiés communes, sera-t-elle rompue. Il n'y a d'alliances éternelles que celles que forme l'intérêt ou que des sympathies soutiennent. Or, entre la science et la démocratie n'existent dans l'avenir ni intérêts communs, ni sympathies mutuelles. La science est désintéressée, n'a d'autre objet qu'elle-même; la démocratie veut jouir; justice ne signifie pas autre chose que participation aux jouissances des riches et des heureux. La science est une noblesse, un privilège d'aristocratie ; entre l'esprit de la science et l'esprit égalitaire de la démocratie il y a, au fond, antipathie, suspicion réciproque. Le jour où contre les ambitions du nombre la science invoquera la souveraineté du vrai, à l'heure critique où, pour le salut commun, la science revendiquera la subordination aux habiles et aux savants des foules ignorantes et aveugles, le divorce s'accomplira. Mais c'est le nombre qui constitue la société; la science s'isolera, impuissante et peut-être persécutée. Que fera la démocratie?

Affranchie de la religion, la démocratie a voulu être libre; trop faible, elle a cherché dans la science un appui à sa liberté. Libérée de cette seconde religion, la science, elle reviendra, comme le scepticisme, — par le scepticisme, — à la liberté, et, du même coup, de l'ordre matériel elle rentrera dans l'ordre moral. Mais ce n'est plus d'un dogme, expérimental ou révélé, que l'existence sociale recevra ses lois; au fond des âmes, et non hors d'elles, la société trouvera son principe de vie: l'idéal, c'est-à-dire la volonté humaine érigée, au-dessus de la science, contre la nécessité (lo3 bis.)

La civilisation future sera une civilisation esthétique.

Trois choses eont nécessaires à une société: un dogme, — une organisation hiérarchique, — un Idéal.

La société future aura son dogme: la volonté, c'est-àdire la liberté; — elle aura une hiérarchie, — non point une hiérarchie fragile soutenue par des lois de fer, contre lesquelles éternellement s'insurge la conscience, — mais une hiérarchie fondée sur l'universel consentemant, et d'autant plus forte qu'elle ne s'appuiera ni sur des lois, ni sur la force; — la civilisation future aura enfin son idéal, et cet idéal, dans des siècles désabusés des mystères divins et des miracles du génie humain, sera un idéal esthétique.

L'homme voudra jouir, et cette volonté, nous l'avons montré, conduit par un processus nécessaire au culte de la beauté; par toutes ses aspirations la nature humaine se révèle esthétique. La communauté sociale, lorsque les garanties indispensables de la vie individuelle sont assurées, ne peut avoir qu'un objet : la joie, c'est-à-dire encore la beauté (loi).

Dogme, hiérarchie, idéal, tous les éléments constitutifs d'une civilisation se rassembleront dans la société esthétique. Elle possédera tous les équivalents nécessaires des principes sur lesquels repose depuis les âges les plus obscurs de l'histoire la civilisation religieuse, c'est-à-dire toute l'humanité connue.

Essayez donc d'imaginer (mais non de le décrire, — la prophétie n'atteindrait point la réalité) ce monde à venir, régi par ce dogme, la liberté, orienté vers cet idéal, la

beauté. Imaginez un monde, le plus libre, c'est-à-dire le plus fraternel, le plus beau, c'est-à-dire le plus moral; une république anarchique sans lois civiles, sans lois morales, sans autorité, où l'harmonie reposera sur l'amour et le culte commun de la beauté infinie; un monde de héros et de fées, ceux-là marchant hardiment dans la voie de leur idéal, celles-ci éclairant la route de la lumière de leur grâce; un monde de joie, où par de libres associations l'existence de tous sera assurée, où le travail, devenu léger, ne sera plus que l'attente assurée du plaisir, où le jdaisir même sera un élément de concoi'de entre les hommes, où la vie sera une perpétuelle fête d'art, une sorte de symphonie du cœur humain avec la nature, mieux comprise, mieux aimée, et devenue à son tour pour l'homme plus clémente et plus fraternelle. Peu d'hommes, sans doute, emprunteront à l'histoire de la pensée des croyances métaphysiques, des espérances extra-terrestres. Mais quel besoin de croire à une loi préétablie de justice, à un principe éternel de bonté, puisque l'homme aura luimême dépassé la bonté et la justice dans le culte de la beauté, qui est toute amour, toute joie et toute harmonie? Nô sera-t-clle pas reconnue alors, la raison de la vie? J\e sera-t-elle pas résolue, l'énigme cruelle qui fit inventer les dieux, les paradis et les enfers éternels?

Ce monde est chimérique, ou lointain? Qui sait ? Chacun de nous, — si large est l'horizon de la vie esthétique, — peut, dès l'instant où il le conçoit, vivre son rêve de beauté; la nature autour do nous est prodigue de merveilles : ouvrons les yeux. C'est une tâche sans terme de purifier, d'ennoblir, d'embellir notre âme; le désir du bien est déjà le bien ; la volonté du beau est déjà la beauté. L'idéal que tout homme peut atteindre deviendra aisément l'idéal universel d'une société consciente. La civilisation esthétique se constituera; elle durera. L'évolution humaine n'est point un mouvement incessant, et comme fébrile, de races, de mœurs et d'idées. Dj longues ères de paix et d'apparente immobilité succèdent aux âges de crise; ce sont les ères créatrices; après l'agitation violente d'un siècle gouverné par la science, le monde, recueilli dans son rêve, connaîtra de calmes siècles de sagesse heureuse et de repos fécond (155).

L'idéal eslliélique s'isole-t-il donc des voies ouvertes par la pensée humaine? Voyez depuis Platon jusqu'à Ruskin, jusqu'à Ravaisson. jusqu'à Guyau, jusqu'à nos contemporains, MM. Lachelier et Boutroux. par exemple, quelle place a prise la Beauté dans les spéculations et les espérances de la philosophie?

Toutes les tendances de la nature humaine, toute-; les traditions de la société ramènent à un idéal esthétique, et la plupart des croyances se concilieront avec lui. Le christianisme, quelques préjugés qu'il con-erve contre certains arts, propo e, en délinilive, un idéal esthétique quand il recommande la culture de l'a me, la pureté de la pensée et de la vie (156). L'amour de la science est esthétique, puisqu'il nous élève au-dessus des intérêts et des passions vulgaires. La morale spiritualiste identifie pre-que le hien et le beau.

La religion et la science sont-elles donc autre cho-e que de grands systèmes esthétiques? Si le sceptique les condamne, c'est que, jalouses d'un autre rôle, elles prétendent détenir la vérité et l'imposer. La religion fût demeurée invincible, si, née du sentiment, elle n'avait cherché l'appui de la raison; la science ne serait pas suspecte si, resp>!ctueuse des croj'ances, elle se hornait à propo er à la curiosité humaine des jeux d'énigmes et d'hypothèses (J37).

Le positivisme, le solidarisme, le socialisme affirment une volonté de bonheur terrestre, dont la beauté est la suprême promesse, puisque, en effet, par l'harmonie elle réalise les œuvres fraternelles de l'amour, comme, par la fraternité volontaire, l'humanisms réalise l'harmonie (158).

Comment existerait-il un antagonisme éternel entre les grandes forces de l'âme humaine? Mais l'idéalisme esthétique emprunte quelque chose à ces doctrines que rejetait le scepticisme. A la religion il emprunte son principe sentimental et SCS élans mystiques. Au spiritualisme il eût pu prendre sa métaphysique individualiste, comme la démocralie moderne lui a pris l'idée d'égalité. C'est de la science naissante, des premières expériences réfléchies de l'humanité que le scepticisme et la liberté sont nés ; l'esprit de la science est un esprit d'affranchissement. Dans le passé

l'art et la science ont toujours fleuri côte à cote; l'art, qui est intelligence et liberté, dériva de l'impiété scientitique, ou la prépara. Les rêveries de la science comptent parmi les plus hautes satisfactions esthétiques de re>prit. 11 suffit au sceptique pour ne point tomber dans leur piège de se souvenir que, fut-elle exacte, la science n'atteint pas l'absolu, et que l'homme passe dans une éternité d'illusions. Mais le sceptique a reconnu la valeur pratique de la science ; elle a transformé par des miracles d'industrie la face du monde et le cours des alfaires humaines; elle peut, elle doit, à une échéance prochaine, simjîlifier si profondément les conditions matérielles de l'existence que le travail allégé cesse d'être une charge, et que le plaisir devienne l'essentiel emploi de la vie. Science, force, richesse sont de la vie esthétique les moyens nécessaires. Qu'on refuse à la science le pouvoir et le droit d'organiser la vie future; celle-ci s'organise librement, en etfet, par l'action créatrice du désir; mais combien de précieux documents lui fournira, pour s'organiser, la science subordonnée! Qui sait enfin quels merveilleux ellels la science offrira aux fêtes de l'art?

L'idéalisme esthétique, athée, si c'est être athée que rejeter toute définition d'un Dieu éternel, — matérialiste, si c'est être matérialiste que nier, faute de preuve, la dualité de substance, — idéaliste au point de nier toute autre valeur que ridée, la conscience et l'idéal, — po-itiviste au point de nier la légitimité de toute généralisation scientifique, — individualiste, égoïste, au point de nier le.i droits des organismes sociaux et de l'humanité même, — l'idéalisme esthétique n'est cependant l'irréductible ennemi d'aucun des grands systèmes que le scepticisme condamnait. Si quelque jour doit s'opérer une réconciliation des systèpies, c'est dans leur principe commun qu'il en faudra chercher la raison, je veux dire dans la beauté; chacun a la sienne, et cette part d'eux-mêmes reste la seule immortelle.

Si une métaphysique est possible, elle sortira de la psychologie. (Nous espérons le démontrer un jour). Déjà notre scepticisme en peut ébaucher une. L'idée acquiert dans le monde une part chaque jour grandissante de souveraineté; le |3rogrès s'affirme par le développement continu de l'individualité; l'humanité aspire à rharmonie. L'idée est un individu; l'individu, harmonie fugitive, est le stade esthétique de l'être. Si nous ne ])ouvous déchirer le voile de la réalité, nous pouvons cependant l'affirmer, l'infini mystère qu'il cache est un mystère esthétique.

Le i-cepliclsme annonce un monde nouveau. Aux élite, qui ont mesuré leur responsabilité la mission de collaborer par l'idéal à son avènement, à Télite sceptique entre toutes.

Il faut sû libérer du doute, s'évader du néant. Tout vaut mieux que l'ignorance résignée à la honte. Tout vaut mieux que le scepticisme, s'il dure assez pour flétrir et désespérer l'àme humaine. Je préfère les belles légendes religieuses, toutes naïves qu'elles soient; je préfère les lières hypothèses de la science, toutes chimériques qu'elles puissent être.

Dans l'abîma du scepticisme a fleuri l'espérance, — l'espérance, énergie suprême de l'individu, force incomparable du progrès humain, — et pourquoi pas de l'évolution du uionde, si le progrès liumain correspond, en elïet, à la loi cosmique de progrès universel? Individualiste, la philosophie du sceptique est une philosophie du désir; esthétique, elle est une philosophie de l'illusion.

Les mondes sont des individus; ils ont conquis leur existence aux dépens de ces nébuleuse^ diffuses, qu'une faible clarté distingue à peine du néant; l'homme à son tour conquerra sur la société le droit de la conscience, des instincts, du désir, la liberté que la nature donne à tous les êtres, l'individualité, terme sublime du développement humain. Les masses confuses n'ont devant la pensée et dans l'histoire de la réalité aucune valeur, quelle que soit leur durée. Cela seul a quelque prix qui agit sur la réalité, le rayon qui passe, la forme qui se construit pour se dissoudre, l'individu, qui mourra, mais qui aura vécu. L^éternité immobile n'est rien, les moments sont tout; l'individu dans un court cycle d'années a des moments qui valent vingt existences ; Téclair n'a qu'un instant et donne plus de lumière qu'une longue nuit d'étoiles. La grandeur de l'humanité a pour mesure l'individualité de ses guides, poètes, penseurs, artistes. La gloire de la société future sera de créer des individualités supérieures, hommes et idées; par les exceptions la masse s'élève et grandit; l'un est l'espérance du tout (139).

Que l'individu périsse, une chose reste immortelle, l'Idéal de chacun et de tous : la beauté, qui par tous les sens se révèle à chaque être, et qu'en retour chaque être crée

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par chacun de ses désirs, chacune de ses pcnsé3S ; la beauté, lien des races dans l'espace, lien des générations dans le temps; la beauté, floraison de l'âme qui croît sur les ruines de TinteUigence; la beaulé, face riante de la réalité, volonté profonde de l'homme, raison dernière de la vie.

Face trompeuse, volonté chimérique, raison illusoire, dircz-vous? La beaulé ne ment pas plus qu'une science faite d'hypothèses, qu'une religion faite de mystères et de légendes. Forme idéale de la pensée, la beauté n'est pas moins réelle que l'homme, si l'homme est volonté, pas moins réelle que le monde, si le monde est le lien réel des êtres vivants (160).

Mais, j'y consens, la beauté est une illusion. Chimères d'un jour dans un monde fuyant de chimères, est-il donc si sage de renier la chimère, de s'insurger contre réternelle illusiou?

Çakya-Mouni, par les vérités sublimes, voulut exterminer la Maya, l'Illusion créatrice, source infinie des existences. Mais si la science, qui ment, nous opprime, si la tradition divine, qui nous abuse, n'est qu'une longue chaîne de misère?... Que nous reste-t-il? La vie rayonnante de l'univers, qui se révèle à nous par tant d'illusions merveilleuses, n'atteste-t-elle pas l'impérissable triomphe de Maya ? Illusion libératrice, désir, amour, joie et beauté, qui donc, si ce n'est-elle, vengera la nature humaine opprimée de la tyrannie des dogmjs et de l'imbécilité de l'esprit (161) ?

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1 . — La religion est si essealiellement hiérarchique qu'en dépit du dogme de l'égalité des âmes les meilleurs chrétiens de nos jours ont bien de la peine à considérer comme leur égal un Holtentot ou un Papou. JVe refusent-ils pas une âme aux chiens, que les Hindous regardent comme des frères (l'homme sujet à devenir chien, le chien apte à devenir homme)?

2. — Le débat sur la primauté de la morale ou de l'intérêt social se ramène à cet autre terme: le principe de la morale est-il transcendant et absolu, ou contingent et conventionnel ?

3. — M. Brunelière formule en équations ce syllogisme: sociologie = morale; mora'e = religion; donc sociologie = religion. — Mais il faut traduire cette conclusion: elle implique logiquement la théocratie.

4. — Une loi d'harmonie régit les rapports de la morale et des sociétés politiques; tel régime social, — autocratie ou liberté, — s'appuie sur tel principe moral: prééminence du devoir ou prééminence du droit, — Et réciproquement d'un système moral se déduira logiquement le système social dont il est l'âme.

•5. — L'Idéal, en un sens, c'est la cause finale. Qu'on ne nie pas la finalité : il n'est pas sûr que les grandes forces de l'univers soient aveugles, et il y a dans l'univers des volontés conscientes. Que tous les mouvements de la matière se ramènent ou non à une loi unique, à une volonté psychique, le désir, universel moteur du monde, ou simple ressort de la conscience humaine, identifie dans tous les cas en lui-même la cause et la fin.

' 6. — Certaine école confond l'Idéal avec l'inc'étirm'né et

l'inconnu. Zola raillait les idéalistes « qui se réfugient dans l'incounu pour le plaisir d'y être », et proposait celle lâche à l'eiïort quolidien de l'homme « de réduire l'idéal, de conquérir la vérité sur l'inconnu. » Guyau a vengé l'idéal de celle accusation de mensonge. « L'idéal, dit-il, n'est autre chose que la nature même considérée dans ses tendances supérieures; l'idéal est le terme auquel l'évolution elle-même tend. )) Tout homme, dirons-nous à notre tour, jouit de deux trésors : l'un fait de ce qu'il possède, l'autre de ce qu'il ne possède pas encore; ohjet du désir, ce trésor futur, c'est l'idéal, H n'est, certes, ni indéterminé, ni inconnu; il est lointain, il est incertain, soit, mais parfaitement déter.uiné, et point du tout inconnu. L'Idéal, c'est l'avenir qui doit être, et qui sera, et qui déjà devient, parce qu'il doit être,

7. — L'idéal est un clément de l'esprit. En dernière analyse, affirmer un idéal, c'est entre plusieurs plaisirs préférer un plaisir. Vivre, penser, c'est préférer, c'est choisir. Voilà pourquoi, en définitive, tout être pensant ou sentant a un idéal,

8. — Peut-on croire, comme l'affirme M. de Greef, que « les sociétés primitives n'ont pas de conception physique ou sociale du monde? » et s'ensu!t-il de là qu'elles n'aient point d'idéal? Je m3 demande comment un sauvage agirait dans le monde physique et en société sans quelque intuition instinctive de ce que sont et le monde et la société. Je doute qu'à défaut d'une concefotion commune de l'ordre social une société naturelle puisse se maintenir. Je crois, au contraire, que l'idéal est un instinct, et je devine cet instinct chez le sauvage, parce que je le reconnais dans la conscience animale: mon chien sait parfaitement ce qu'il veut de la vie et ce qu'il peut attendre des hommes et des chiens. Ne retrouve-t-on pas, d'ailleurs, chez les peuples les plus incultes des conceptions sociales et des systèmes cosmologiques?

9. — Pascal nous a trop diminués, quand il a dit : L'homme n'est ni ange ni bête;... qui veut faire l'ange fait la bête. Dans l'animal supérieur il y a, si je puis dire, du sur-animal, quelque chose d'humain déjà, et c'est grâce à ce quelque chose que notre intelligence pénètre la sienne, et que nous pouvons tenter son éducation. S'il y a de la bête dans l'homme, il }' a en lui aussi quelque chose de surhumain; nous louchons aux anges par quelques côtés de notre nature, é'anl à de certains moments sublimes et parfaits; et

c'est pourquoi nous sommes des hommes. Chassez Tang-e du cœur humain, il ne restera que hi brute.

10. — Ne fût-ce que pour résoudre le conflit de ses passions, rhomme aurait Lesoin d'un idéal.

11. — N'est-ce pas un fait historique que là où la religion a disparu, les hommes se sont devenus étrangers, le sentiment national s'est évanoui, la nationalité s'est dissoute?

12. — M. de Greef pense que les conceptions Ihéologiques ne sont jamais originales, qu'elles se modèlent sur l'organisation sociale. Si cette thèse est exacte, la vie terrestre fournirait donc le cadre de la rêverie métaphysique; le Dieu unique ne serait que la projection dans l'infini du roi unique. Comme la monarchie impliquerait le monothéisme, une république aristocratique conduirait au polythéisme, et la démocratie pure aboutirait à rathéism3. Peut-on ériger ce processus en loi do l'histoire? Ce n'est pas toujours Tordre religieux qui s'adapte à l'ordre civil; — la société est aussi parfois le décalque d'une religion hiérarchique ou égalitaire : telle la société chrétienne à son aurore. Que la démocratie moderne soit vouée à l'athéis^mi, c'est ce que nous croyons avoir démontré; mais n'oublions pas qu'elle naquit du spiritualisme chrétien. D'origine morale, tliéo!ogique ou politique, l'idée qui s'empare de la conscience sociale, l'idéal, en un mot, embrasse tous les éléments de la vie, et les transforme; il recrée, en définitive, la société, lui redonnant une âme, une morale, des croyances, en reconstitue la structure, la hiérarchie, le gouvernement, les institutions publiques et privées.

13. — Si rapide que puisse être la décadence chrétienne, les chefs de l'Eglise ont raison de ne rien accorder au siècle, de n'abandonner aucune tradition: le système religieux forme un tout si admirablement lié que, pour en séparer un élément, on détruirait le système.

14. — On ne peut écarter tout à fait l'hypothèse d'un retour de foi et d'un succès passager de l'Eglise. Celle-ci liera, d'abord, sa cause à celle des partis monarchiques, dans les rangs desquels elle trouvera l'appui des fortunes catholiques. Mais le bon vouloir des riches s'épuisera comme leur espérance. Nul espoir de réconciliation avec le parti républicain. L'Eglise s'adressera alors au peuple, redeviendra l'amie, la servante des humbles, se fera socialiste, collectiviste, et peut-être bénéficiera-telle un monient de l'équivoque, — et, sans doute, inconsciente, — alliance des partis extrêmes.

15. — Observez comment la plupart des gens passent de la foi à l'incrédulité. L'irréligion des jeunes gens est presque toujours une concession qu'ils font à leur milieu, — maîtres, amis ou camarades, — par amour-propre, pour ne point paraître plus sots que les autres. On voit aussi des hommes mûrs renoncer par intérêt aux habitudes religieuses. Le plus grand nombre des hommes n'aiment point à penser ; l'habitude chez eux fait toute la religion : ils cessent de croire en cessant d"aller à la messe.

16. — Le nombre, c'est l'anarchie; la science, c'est l'ordre.

17. — On peut attribuer la médiocrité des goûts esthétiques du peuple aux codes de morale eux-mêmes, qui ont rendu plus enviables les plaisirs grossièrement sensuels, en les proscrivant sans proposer des plaisirs plus purs.

18. — La distance n'est pas si grande de l'idéal chrétien à un idéal esthétique que de l'esprit idéaliste au matérialisme sceptique.

19. — La faillite du pessimisme s'annonce déjà par le chaos des doctrines. Sûrement l'humaniîé, — mais par quels douloureux détours! — arrivera à l'optimisme. La mission des philosophes est d'abréger sa route et d'en alléger les souffrances .

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