Evangéliser, c'est réaliser
21. — Il ne faut négliger l'emploi d'aucune méthode. On veut, en effet, persuader tout le monde. Or les esprits sont très divers et ne se persuadent point tous par les mêmes moyens; puis les hommes sont changeants, parfois enthousiastes, parfois sceptiques, parfois avides de vérité.
22. — Evaluer des méthodes, cela relève plutôt du criticisme que du scepticisme; mais le criticisme n'est-il pas devenu l'un des éléments du scepticisme contemporain?
23. — Nous laissons au lecteur qui en voudra faire l'épreuve la tâche d'appliquer exactement la méthode proposée. Nous avons cru, pour notre part, qu'il suffisait ici d'en observer les lignes générales; l'application littérale de la méthode eût entraîné de fastidieuses redites dans une étude où l'on n'a pu éviter mainte répétition; la thèse est assez forte peut-être pour n'exiger point une démonstration intégrale, et, si quelque chose manque, le lecteur y suppléera.
2i. — Ne fallait-il pas mettre en cause, avec les religions oubliées ou lointaines, ces philosophies, antiques ou modernes, dont l'inspiration, spiritualiste ou matérialiste,
se rattache, en définitive, à l'induction métaphysique ou à l'expérience, c'est-à-dire aux sources mêmes de la science et de la religion? A quoi hon?Les doctrines n'ont qu'une courte destinée; pas une ne survit pure à son auteur; depuis Socrate et Platon, depuis Jésus et Jean, pas un maître dont les disciples n'aient trahi ou renié la parole. Innombrables sont les doctrines. Qu'en reste-t-il? De tout un monde de pensées à peine subsistent quelques idées, thèmes éternels sur lesquels l'intelligence humaine écrit d'infinies variations. Tout esprit indépendant ne fait-il pas son système? Deux royautés sont en présence, celle de l'esprit de tradition, celle de l'esprit de révolte et de science ; le récit naïf de la Genèse a marqué leur initial antagonisme, et l'hégémonie du monde moral n'est aujourd'hui même sérieusement disputée que par la sience et par la religion. Devant ces deux prodigieuses adversaires, tout autre rivalité s'incline et s'efface. A quoi bon parler de systèmes qui ne s'affirment que pour mourir ? Tous ne sombrent-ils pas dans le doute universel du sceptique?
23. — Deux systèmes sont en présence et deux partis : celui de l'immobilité, — parti de Dieu ; — celui du mouvement, — parti du progrès; — et, si l'on veut, il y a un troisième parti qui regarde les autres se battre : le sceptique troupeau d'Èpicure.
26. — Est-ce abuser des mots de nommer « système divin » l'harmonique et formidable édifice que soutient seule l'idée de Dieu ? Si l'homme a fait son Dieu, le Dieu à son tour a refait l'homme. Il rend à l'homme l'éternelle vie qu'il reçut de lui. Il sanctionne la morale humaine, identifiée à l'amour de Dieu. Ne se confond-il pas avec l'idéal même, ce Dieu, formé de nos plus hautes pensées, de nos plus nobles chimères, maître des mondes, et arbitre de notre destinée? Le système divin contient donc une formule universelle et complète de l'idéal.
27. — Nous pouvons négliger les religions monistes de l'Inde, parce qu'elles sont parfaitement étrangères aux conceptions et aux préoccupations de la société française, et qu'elles n'ont aucune chance de faire fortune chez nous. Si quelques personnes se piquent de sympathie pour le bouddhisme, c'est qu'elles en goûtent par dilettantisme intellectuel la philosophie profondément sceptique, ou qu'elles se plaisent au spectacle de cérémonies, oii l'on trouve juste assez de ressemblances et juste assez de différences avec les rites chrétiens pour susciter et inléresj-:er une
curiosité critique. Mais il est impossible de reconnaître là l'orig-ine d'un mouvement prochain de la pensée française.
28. — Il n'y a peut-être point incompatibilité essentielle entre la doctrine de la vie éternelle et une doctrine de liberté politique. Trop de nobles esprits les ont conciliées pour que nous nous refusions à en admettre l'accord. Mais les raisons de cet accord, profondes et subtiles, échappent au jugement sommaire de la foule. Celle-ci confond dans une même suspicion la religion légendaire et le spiritualisme abstrait qui ajournent à un supermonde incertain la revendication du droit et du bonheur. L'élite donnera au peuple une religion, une vision concrète d'idéal social ; elle ne lui fera pas accepter un système d'abstractions.
29. — Ordre de succession ou rapport de cause à effet, quel que soit le lien des phénomènes, la causalité est la plus nécessaire des catégories de l'esprit. Nos fautes de conduite, les erreurs de la politique sociale, la lenteur du progrès des sciences, leurs revirements s'expliquent surtout par l'inattention de l'esprit humain, ou par son impuissance à embrasser toutes les suites nécessaires des faits.
30. — On pourra penser que nous élargissons à l'excès la notion et le rôle de la méthode. Mais dès qu'à la poursuite d'un but nous faisons consciemment usage de nos moyens, nous créons une méthode, nous l'appliquons. Dans les sciences, aussi bien qu'en philosophie, une méthode élémentaire servira le plus souvent à atteindre et définir une méthode plus haute et plus générale; l'analyse conduit à la synthèse ; l'une et l'autre sont des méthodes. Il n'y a ni contradiction — ni abus — à tirer de la méthode sceptique celte méthode plus large, l'autonomie. La première sert à définir les problèmes et les solutions, la seconde à les réaliser.
31. — La volonté individuelle de conservation est devenue une volonté de l'espèce. Le cannibalisme constitue une régression.
32. — L'habitude forme la règle de nos rapports avec les animaux domestiques. Compte de doit et avoir que ceux-ci tiennent exactement, — ou plutôt principe d'un droit réciproque et d'une morale inter-raciale, — qu'ils respectent et qui, en définitive, nous oblige comme eux.
33. — Jusque dans l'amour il y a quelque chose d'intéressé. Si je vous aimais, je compte que vous m'aimeriez.
NOTES 3él
J'aime; j'ai le droit d'être d'aimé. Vous m'aimez; vous me devez respect pour respect, service pour service, et quelque chose de plus : complaisance, obéissance. Obliger, c'est s'obliger. M. Perriclion n'est pas un type; c'est l'homme universel.
34. — L'intérêt a inventé la morale : devoirs envers la société, intérêt de l'espèce; devoirs envers soi, intérêt de conservation de l'espèce et de soi; devoirs envers les dieux, double intérêt de l'individu et de la nation.
33. — Si le droit se fonde sur le doute, le doute implique le droit de douter. Ainsi le droit même sera l'un des postulats du sceptique.
36. — La sensation caractérise la vie, elle se confond avec la vie. Pas un instant de la durée ne s'écoule sans qu'affluent dans l'être vivant un flot de sensations, et notre existence même ne se révèle à noire conscience que par la série infinie de nos sensations.
37. — Les quantités sont dans la nature, les qualités dans la conscience. Double aspect de la réalité. Ne peut-on considérer les unes et les autres comme des réalités, puisqu'elles existent de toute nécessité, les unes dans la nature, les autres dans la conscience, qui est aussi une réalilé?
38. — Vivre est un plaisir. Nous nommons plaisirs toutes les sensations révélatrices de phénomènes favorables à la vie, et douleurs celles qui accusent des causes hostiles.
39. — Le sentiment est bien supérieur à la science du fait ; il donne au fait son interprétation, donc sa valeur; en définitive, il le crée; il lui donne aussi sa portée pratique, quand l'action, qu'il gouverne, modifie ou la réalité ou les conséquences du fait connu.
40. — L'être primaire ne veut pas vivre; il ne sait ce qu'est vivre et mourir; il veut manger; instinct qui deviendra chez les êtres conscients un besoin d'accroître leur être, leurs biens et leurs droits, pour aboutir chez quelques individus, à l'âge des ambitions, à une volonté réfléchie de puissance.
41. — Le principe d'autonomie reste étranger à toute métaphysique. Il ne relève d'aucune, puisque lesceplicisme les nie toutes. Sans doute une métaphysique rationnelle doit être une conclusion, et non une préface; mais du principe d'autonomie, — principe, en somme, négatif, table rase provisoire, — aucune métaphysique nécessaire ne s'induit.
42. — Vivre, voilà l'instinct universel, primordial, antérieur à tout autre dans le processus évolutif, et condition nécessaire de toute évolution. On peut fonder le droit sur cet instinct, sur cette nécessité physique de la vie. (Mais la thèse se présente plus forte, appuyée sur le principe moral.) L'évolution de la vie conduit à Tautonomie humaine, qui est la conscience môme de la vie. Usurper sur la liberté d'un homme, cela donc équivaut à attenter dans l'animal ou dans l'homme à la vie animale. C'est un assassinat.
43. — Avons-nous le droit de supprimer tant d'animaux qui veulent vivre? Ceux, d'abord, que nous tuons pour les manger? pour le plaisir de chasser? de pêcher? et toutes ces portées de chiens et de chats à qui nous ne laissons pas le temps d'ouvrir les yeux? 11 faut prendre garde qu'eu reconnaissant à l'espèce humaine un droit supéri^-ur à celui des autres espèces, nous sommes amenés à admettre dans ses conséquences métaphysiques, juridiques et sociales l'inégalité des races d'hommes, Tinégalilé des nations d'une mêmerace, l'inégalité des castes d'une môme nation, l'inégalité des individus d'une même caste. La nécessité justifie en quelque mesure ces tueries d'animaux, mais le prétexte mène loin, et les Hindous le rejettent tout à fait.
44. — Quelle que soit notre hérédité, quelles que soient nos origines, nous possédons tous une aptitude à devenir une haute conscience ; pour le devenir la culture n"cst pas nécessaire ; la moralité réside dans l'intention d'agir en être moral, et cette intention peut exister chez l'individu le plus fruste. C'est même chez un tel individu que, dégagée des doutes, des restrictions, d'ordinaire liées à la culture, la volonté du bien s'affirmera plus ardente et plus pure; n'est-ce pas dans la foule grossière que le prosélytisme religieux et la propagande politique font les plus rapides, les plus décisives conquêtes ?
45. — On peut dire que le droit est devenu une forme nécessaire, une catégorie de la pensée humaine.
46. — Parmi les paysans subsiste le mépris de l'être inutile, vieillard ou malade; les soins et la nourriture même leur sont parfois avarement mesurés, souvent donnés de mauvais gré.
47. — Contre le droit à la vie se pose une insoluble objection : il contient le droit illimité de procréer, de mettre à la charge de la société une multitude d'êtres qu'elle ne
pourra faire vivre, et que le sol même refuserait de nourrir.
48. — La masse est malheureuse. Toute espérance se ramène donc à ceci : devenir une exception.
49. — Nous sommes bien peu nous-mêmes. Nous sommes la race. Si nous ne tenions tout d'elle, que serionsnous? Que ferions-nous sans T'immeuse acquit social? Mais voici justement un argument pour l'individualisme : dans l'abeille il n'y a que la race; dans le chien s'annonce déjà quelque personnalité, il est en quelque mesure éducable. Dans l'homme la personnalité se constitue : il est essentiellement éducable. La faculté d'éducation est la mesure de l'individualité.
50. — Plus l'organe, plus l'individu se spécialisent, plus ils deviennent dépendants des autres organes ou de la société. Nous saisissons ici un eflet de la spécialisation qui, s'il atteste le progrès de l'organisation, atteste en même temps la régression de l'individu. Au total, où est le progrès, — c'est-à-dire le mieux?
31. — Paix ou guerre, au fond le phénomène essentiel de la vie reste toujours le même : c'est l'accommodation, — aisée ou violente, — de deux forces ou de deux êtres; la force, l'être qui s'est le mieux individualisé soumet, de gré ou de force, à ses exigences la force ou l'être qui n'a pas su atteindre un aussi haut degré d'individualité.
52. — Il n'y a pas d'animaux qui ne vivent en société, et les sociétés animales ne se morcellent, comme les sociétés humaines, que si l'habitat leur fouruit une trop rare nourriture. Les sociétés animales n'ignorent ni le droit individuel, ni les devoirs sociaux; moins cruels que nous qui n'épargnons pas même les hommes, les animaux ne connaissent d'ennemis, n'attaquent, ne dévorent que les animaux d'e=;pèces étrangères. La morale sociale des animaux subsiste dans l'état domestique, où ils montrent une parfaite conscience de leurs devoirs d'obéissance, de collaboration, de défense, et, en retour, de leurs droits de nourriture et de protection.
53. — Le besoin de protection n'est pas l'unique fornie de l'instinct social; il revêt aussi celle du besoin de protéger, qui, au fond, s'identifie avec le premier, puisque par la sympathie et par ta pitié nous nous extériorisons dans les autres, nous voyant nous-mêmes en eux, pleurant leurs larmes, saignant de leurs blessures, atteints dans notre chair des convulsions de leur chair.
5i. — Qu'on n'invoque point contre le progrès de l'individualité la concentration des forces et des groupes sociaux. Que les provinces s'absorbent dans la patrie, que les patries se fondent dans l'iiumanité, concurremment se décentralisent des groupements de moindre étendue. En se concentrant, une société parallèlement se dissocie, des individualités nouvelles se créent, un retour à la liberté s'annonce au sein môme du mouvement unitaire. Point d'intégration qui ne s'accompagne d'une dissolution concomitante.
55. — Après une compression, à peine interrompue, de quinze siècles, ou y)lus peut-être, le peuple français se retrouve en tutelle dans noire période d'organisation et de réglementation illimitée. Evidemment il n'entrerait pas sans péril, du jour au lendemain, dans l'intégrale liberté.
36, — Est-ce que l'autocratie, aussi bien que la démocratie, n'implique pas le consentement delà majorité ? Elle ne dure que ce que dure ce consentement. Que celui-ci se relire, une révolution éclate, l'autocratie disparaît, ou l'autocrate cliange. Même les 'phénomènes d'évolution politique et sociale s'expliquent tous par le désaccord des volontés de l'autocrate et des aspirations populaires, et parla nécessite de rétablir l'harmonie entre celles-là et celles-ci.
57. — L'ancien régime eut son dogme : le droit universel d'un seul; la Révolution lui substituait cette négation de tout dogme : le droit de tous ; un dogme nouveau s'affirme aujourd'hui : le droit des humbles, le droit du nombre.
58. — Voulez-vous savoir ce que c'est que l'Etat ? Lisez les énormes volumes des budgets et des comptes, lisez les quatre cjnls volumes du Bulletin des lois, lisez les innombrables bulletins des ministères et des administrations publiques. Lisez encore, — car les départements, les communes, les établissements publics sont aussi des organes de l'Etat, — l'incalculable série de leurs budgets, des recueils de décisions préfectorales, d'arrêtés municipaux, etc.. En voilà plus qu'un homme n'en peut lire. Personne ne saura jamais ce que c'est que l'Etat.
59. — La liberté est l'école de la liberté. J'ose penser que C3 sont les excès dd la libjrtc qui en enseignent l'exercice. Les excès lassent; ils discréditent leurs auteurs, cessent de se reproduire ou cessent de nuire; le mal a disparu; la liberté reste. En veut-on un exemple? La libération
de la presse fut chez nous l'occasion d'un déchaînement de violences, d'injures, de calomnies, qui émurent d'abord le public, indig-nèrent parfois les libéraux mômes. Au bout de vingt-cinq ans d'usage de celte liberté, personne n'attache plus d'importance aux attaques formulées par les journaux contre les hommes d'Etat ou contre les simples citoyens. Les plus violentes sont les moins écoutées. Le public averti dans la perfidie d'une insinuation soupçonne une tentative de chantage, dans la cruauté d'un outrage l'amertume d'un chantage manqué. L'insulteur se dénonce lui-même et ne blesse que lui.
60. — La déclaration des Droits constitue certainement la première tentative historique pour faire de l'ordre social une philosophie en action. Aucune d^s Révolutions politiques qui ont précédé la nôtre dans le cours des âges ne s'inspira d'une aussi haute volonté. On ne pourrait comparer à l'élan de 89 que les grands mouvements religieux de l'humanité. La révolution fut une religion, — là est le secret de la résistance de ce peuple à la coalition européenne et delà propagation des idées françaises ; — et c'est peut-être, comme on l'a dit, une religion aussi que le socialisme.
61. — L'indifférence, la légèreté, le scepticisme de notre temps s'expliquent surtout peut-être par la croissante protection de l'Etat, qui prévoit, calcule et chaque jour davantage décide les intérêts des citoyens. L'homme ne tient à un objet, il n'en jouit que lorsque pour l'atteindre il a travaillé, peiné, soulîert. La sécurité même perd son prix, dès qu'on ne l'achète plus par l'inquiétude et par l'elfort. L'échelle des valeurs se confond avec l'échelle des labeurs et des souffrances. Toute joie se paie, et voilà pourquoi peut-être ce sont des chimères, le bonheur égoïste, et le bonheur social.
62. — L'unité morale, — supposons pour un instant qu'elle soit désirable, — ne pourrait êlre obtenue que par la liberté légale et la tolérance des mœurs. C'est l'oppression des lois, c'est l'intolérance des partis qui, provoquant les révoltes, révèlent la désunion morale, — et l'exaspèrent, si déjà elles ne l'ont créée.
63. — Point de théorie individualiste, point de doctrine de liberté qui ne relève, en réalité, du scepticisme, alors même qu'elles se réclament d'une métaphysique. La centralisation a toujours reposé sur un dogme religieux ou ci-
vil, et la liberté n'a apparu que lorsque sous l'analyse du sceptique le dogme discrédité s'est évanoui.
6i. — Une philosophie du désir, fondée sur le scepticisme, est évidemment une doctrine de réaction à la fois contre l'autorité de la religion et contre celle de la science. Mais pas plus qu'il n'y a de philosophie purement religieuse, puisque le dogme emporte obligation de croire, et que la philosophie implique obligation d'examiner, il n'existe pas de philosophie purement scientifique, car, alors que la science se borne à reconnaître et à décrire la réalité, la philosophie a précisément pour objet la transformation de la réalité.
60. — L'instinct social a étouffé la nature, s'est ingénié à produire un homme factice et, si l'on peut dire, postiche. C'est lui qui a inventé la religion, la morale, les gouvernements, les lois. Mais cet instinct, dira-t-oa, c'est une part de la nature humaine? Oui, c'est un instinct de peur, de protection, d'imitation, l'instinct du moindre effort, ennemi des instincts esthétiques de libre action et de libre création, l'instinct du ventre trahissant le cerveau.
66. — Je ne puis trop regretter que les doctrines et les actes de fous pervers aient dénaturé et deshonoré ce terme, si simple et si clair, d'anarchie. Ecartant expressément toute autorité extérieure, monarchie, oligarchie, polyarclde, l'anarchie ne conclut pas au désordre et au néant, mais à Vautarcide (comme disait ce marin philosophe) c'est-à-dire au commandement direct de soi-même, que j'appelle d'un mot plus explicite, à mon sens, V autonomie, c'est-à-dire le droit, le pouvoir et la volonté de se donner à soi-même des lois.
L'anarchie que je décris, c'est l'individualisme des économistes, dégagé du scepticisme, et cherchant son point d'appui dans la souveraineté de la conscience morale.
67. — L'inamovibilité des juges, lorsqu'elle est établie, j)eut toujours être suspendue par la volonté souveraine. Ainsi le juge môme n'échappe pas entièrement aux fluctuations de l'opinion et du devoir social.
68. — On a agité ce problème : les animaux font-ils partie de la société? Le résoudre, c'eût été définir ce que c'est qu'une société, et Ion n'a pu jusqu'à présent définir avec clarté que l'individu. Si l'on veut admettre que la société se limite aux termes d'un contrat, la solution du problème devient aisée : les animaux font partie d'une société, — famille
ou espèce humaine, — dans la mesure où existe entre eux et nous un contrat. Pour n'être point notarié, le contrat qui nous unit aux animaux domestiques possède cependant une existence réelle. Ils savent ce qu'ils nous doivent, ce que nous leur devons. L'échang-e de services qui s'accomplit entre eux et nous est réglé par une très nette volonté d'équivalence; le contrat dérive ainsi d'une notion morale de justice, forme consciente chez l'animal même de l'action réflexe; le respect du contrat repose sur le sentiment moral, très développé chez l'animal supérieur, qui déjà s'affirme juste et altruiste tout ensemhle ; et la garantie du contrat consiste dans la crainte mutuelle qu'une violation commise par l'une des parties ne dégage la foi de l'autre, et que tout ne finisse par un coup de force.
69. — Toutes les réformes sociales seront accomplies par les associations volontaires. Les unes professeront l'égoïsme; les associés s'uniront pour conserver ou accroître leurs jouissances. Les autres seront altruistes, se constitueront, se grouperont pour l'assistance et le service des faibles. — Dans un état vraiment individualiste, elles sauront les unes les autres se respecter. Nul n'osera penser que, parce qu'il croit bien faire^ tous soient tenus de penser et d'agir comme lui. La tolérance, en même temps qu'elle est la garantie de l'égoïsme, pose la première loi de l'altruisme. Précisément parce que c'est un devoir universel de ne point imposer à autrui la coopération à nos idées, nous devons, pour réaliser celles-ci, nous adresser non pas à l'Etat, mais à l'association libre.
70. — Ne faut-il pas, pour demeurer respectueux des opinions et du droit des autres hommes que, par quelque côté, aspect physique, langue, accent ou sentiment, nous les sentions étrangers ?
71. — C'est en s'unissant pour réaliser un idéal commun que Phomme et la femme, comme fondus en une seule âme, donnant à la famille son individualité.
12. — Si l'association devait asservir l'individu, mieux vaudraient l'omni-présence, l'omnipotence de l'Etat; plus loin est le tyran, mieux l'esclave respire. Dans l'association l'individu est responsable d'une servitude qu'il accepte, alors qu'il subit, sans Pavoir disculée, celle de l'Etat. L'Etat pourrait l'abandonner à lui-même dans une association lyraniiique; mais ne faut-il pas que la liberté ait toujours le dernier mot ? Et l'Etat serait-il le libérateur de l'individu, s'il ne gardait au droit un suprême recours ?
73. — La sociolé ne peut se charger de notre bonheur qu'en nous imposant son idéal de bonheur. Mais alors elle nie, condamne l'idéal individuel, qui est précisément notre conception raisonné3 du bonheur.
74. — L'Etat ne peut pas, sans sacrifier l'initiative privée, c'est-à-dire la liberté individuelle, entreprendre l'exploitation directe du capital national ; s'il en assumait la responsabilité, il est permis de croire que, pour être adminis- Irativement organisé, le travail producteur ne serait pas beaucoup mieux équilibré qu'il ne l'est aujourd'hui par la logique des besoins; il est surtout prol able que la production se trouverait fort réduite par la substitution à l'activit? volontaire du labeur réglementé et forcé. Le rô'.e naturel de l'état consiste d'abord à ne point entraver des initiatives qui ne demandent guère que la liberté ; si quelquefois, — rarement, — il les peut encourager par un appui matériel, il prendra garde, en encourageant une industrie, de n'en pas léser une autre, surtout de ne pas faire dégénérer l'encouragemônt en réglementation et en servitude. L'Etat n'est ni un producteur d'idées, ni un créaleur do richesse; il doit être, on ne saurait trop le redire, le libérateur de l'esprit et du travail.
75. — En résumé, la famille a pour fonction de former l'individu, l'association de servir sa volonté, l'Etat de défendre sa liberté.
76. — Une société, — une nation, — est constituée par un ensemble de traditions et de contrats réels ou fictifs. Nul contrat ne nous lie aux sociétés voisines, et nous n'avons envers elles d'autres traditious que la haine et la guerre. 11 n'y a même point de morale entre nations.
77. — Je n'ignore point avec quelle force on a discuté le « préjugé des races », et je ne conteste pas les conclusions du livre passionnant de M. Jean Finot. J'admets qu'il y ait en France plus de sang germain que de sang gaulois, et que ce Foit le sang gaulois qui domine en Allemagne. Mais qu'importent les alluvions dépeuples qui ont fécondé le sol de la patrie ! Qu'ai-je de commun avec les contemporains de Clovis ou de Charlemagne? Il suffit, pour créer une nationalité, de quelques générations arrêtées sur le mémo sol, où se môle leur sang, où se fixent leurs traits, où leurs traditions se confondent jusqu'à les animer d'un même esprit. Depuis des siècles s'est formée une nationalité française. Avant do lui refu^^er le nom de race, qu'on cous dise
d'abord combien de gén Talions sont nécessaires pour former une race! Je ne sais, d'ailleurs, si ce litre olTre un grand intérêt. La racû n'est que l'un des éléments de la nationalité. Les lien> le^ plus récents ne sont pas les moins solides; n'est-ce pas l'infusion d'un sang- nouveau qui fait la force de la famille? 11 n'est pas besoin, pour comprendre et aimer sa patrie, d'en rechercher les parchemins aux origines de l'espèce humaine.
78. — L'anti-patriotisme est, plus qu'ailleurs, en France paradoxal, ininlelligible. Un peuple esclave, fixé sur un sol ing-rat, sans arts, sans souvenirs, sans espérance-, peut s'abandonner, oublier ce qui fit de lui un peuple, devenir indifférent à l'avenir national. Menez à Versailles l'auti-patriote français, parcourez avec lui ce vaste palais, tout encombré de tableaux, de statues, de bustes, dans lesquels revit l'incomparable splendeur de dix ou douze siècles d'hisloire. Conduisez-le au Panthéon, dans les musées, dans les églises, dans les bibliothèques, aux amphithéâtres denos Facultés, de nos écoles, dans les ports, dans les usines, partout où bouillonne la sève de l'esprit, où se déploient la force et la volonté d'un peuple supérieur en toutes choses. Quel avenirpromet un tel passé! La France a versé sur le monde des torrents de lumière et de gloire. Elle ne lui doitpasmoins encore qu'elle ne lui a donné. Grâce à sa position géographique, aux bords, peut-on dire, de trois mers, à l'occident de l'ancien monde, elle reçoit de lui ce qu'il eut de meilleur. En elle, comme au cerveau de l'humanité, afflue l'universel eil'o ri des races. Mêlant leur apport à ses ressources originales,elle fait du tout quelque chose d'uniqueetde nécessaire, la synthèse même de l'esprit humain. Qu'un Français renonce à tant de gloire, refusela mission de ce grand peuple, c'est une indignité comparableà la mutilation volontaire du conscrit qui se dérobe au service, ou bien c'est une folie, comme le suicide d'un homme trop riche et trop heureux.
79. — L'humanisme chrétien, indifférent à toute autre patrie que la patrie céleste est la source certaine de l'internationalisme n:oderne, bien abusé quand il rejette le Christ et, avec lui, le Dieu des nations, des rois et des esclaves, que n'ont pas connu les anciennes civilisations de l'Asie, de l'Afrique, ni de l'Amérique. Le monothéisme est l'ancêtre de la doctrine de l'unité humaine.
80. — Il n'y a point contradiction entre ces deux thèses : il faut maintenir et fortifier le lien national, — il faut réduire, désagréger l'Etat. L'Etat ne se confond point avec
la patrie. Celle-ci est le patrimoine commun, dont la possession de fait crée entre tous les citoyens des liens de sentiment plus encore que des liens d'intérêt; l'Etat n'est qu'un S3'stème d'administration et de défense sociale, théoriquement organisé par contrat; c'est l'organe, indélinimentsujet à variations, désintérêts collectifs d'une société; nulle raison d'affection ne nous attache à l'Etat, pas plus qu'à la locomotive dont la puissante action nous fait franchir l'espace. La patrie n'a point de fonction autre que d'être aimée; l'Etat n'est qu'un total de fonctions. En deux mots, la patrie c'est ce qui par droit de naissance nous est commun, l'Etat ce que par le contrat social nous mettons en commun.
81. — L'esprit de solidarité a fait tant de chemin que l'individu en est venu à douter de son droit. Il faut rassurer sa conscience : la liberté est identique à la justice. Ainsi se trouvent légitimés et l'autonomie et l'amour de soi.
82. — Il faut abolir cette idée matérialiste que l'inégalité humaine consiste dans l'inégalité des fortunes. Seule doit être comptée l'inégalité morale des consciences; or il dépend de chacun de nous d'occuper un haut rang dans l'ordre moral.
83. — Le droit légal est un inoclus Vivendi, par lequel se trouvent réglés les rapports d'indivivu libre à individu libre, et d'individu libre à société. Les circonstances antérieures en déterminent l'esprit, la tolérance et la rigueur,
84. — La nature a fait de l'amour autre chose qu'un rapide échange de fantaisies. Ordre de l'espèce, qui afiîrme son individualité par sa volonté d'être éternelle, l'amour contient dans un aveu, dans un serment, dans une étreinte, la chaîne entière de l'avenir. Le pouvoir nous échappe de mesurer, d'arrêter les effets de l'amour. On ne limite point l'amour à l'instant d'un contact, on ne rejette point la responsabilité de la procréation. Le baiser qui raj)proclio deux bouches scelle une promesse à l'espèce; riiomme et la femme en s'unissant jurent d'achever l'œuvre charnelle par l'œuvre de l'inTie, de protéger, d'aimer, d'armer pour la vie ardue, pour le bonheur, la postérité qui va naître d'eux.
85. — Parmi les fonctions générales du citoyen, l'une des plus exigeantes est le service militaire. Doit-il être égal pour tous? Mais que faut-il entendre par un service égan — Notons d'abord qu'un principe domine celui de l'égalité, c'est celui du salut commun. Si le péril de la pa-
trie justifie l'Etat d'imposer aux plus riches des contributions exceptionnelles, l'intérêt vital de la nation qui, pour vivre, a b3soin de savants autant que de soldais, le justifiera aussi d'exempter d'une part ou de la totalité des obligations militaires la véritable élite intellectuelle. Mais,^ en revanche, il ne faut pas considérer que la charge de servir soit vraim3nt égale, parce que la durée obligatoire du service sera uniforme pour tous. L'absence du soldat constitue pour le foyer du pauvre un impôt autrement lourd que pour le foyer du riche, et l'Etat, qui, d'ailleurs, garantit aux citoyens pauvres ou riches des services fort inégaux, pourra à bon droit accorder aux plus misérables des dispenses, demander aux oisifs un plus long sacrifice. Ainsi, en un régime d'individualisme radical, l'intérêt de la coUecLivité légitimera à plusieurs égards l'inégalité des charges militaires, ou la prescrira.
86. — Nous avons établi qu'en régime individualiste l'Etat n'exécutera aucun service étranger à s>js essentielles fonctions. Point d'œuvres nationales de solidarité, point de contributions publiques pour en couvrir la dépense. On peut cependant imaginer que pour certaines œuvres de fraternité l'Etat soit choisi comme intermédiaire par des associations qui se reconnaissent incapables de les accomplir. Mais la participation à ces œuvres ne sera pas obligatoire, la contribution aux dépenses ne sera pas forcée; l'impôt, en un mot, devra être facultatif. Existe-t-il quelque raison de proscrire le principe d'un budget facultatif (le la solidarité, et la contribution facultative ne pourraitelle être généralisée, devenir la règle normale d'un certain nombre de services qui, pour être d'intérêt général, ne sont cependant pas d'intérêt universel?
87. — Réparation du tort causé à autrui, voilà ce qu'exige la justice. Il est tels cas dans lesquels le dommage ne peut être réparé, soit parce que les individus lésés seront trop nombreux, soit parce que l'auteur du dommage ne pourra être convaincu et saisi : la liberté d'agir, sauf à réparer sa faute, ne saurait alors être invoquée. Certains actes seront donc préventivement interdits, et c'est l'objet de la police. Calculez les ennuis (odeurs, bruit, poussière et perpétuel péril) que cause aux citoyens la liberté de l'automobile. Pour de tels ennuis nulle indemnité possible. Rien de plus légitime qu'une réglementation préventive et sévère de la circulation automobile.