L'individu, l'association vont jusqu'au bout de
leur idée. Contrat universel, fait des concessions de tous, l'Etat pratique, au contraire, la politique du juste milieu.
89. — Si nous sommes tous portés à abuser de notre force, n'est-ce pas parce qu'il existe dans tout être, dans toute association d'àmcs et dans toute combinaison d'atomes matériels un besoin d'expansion, en quoi consiste précisément ce que nous appelons la force?
90. — Nul no peut par le contrat social aliéner sa liberté, parce qu'il aliénerait en même temps, si le contrat est réciproque, la liberté de ses associés et celle des êtres futurs qui, nés d'eux, se trouveraient de fait associés et esclaves sans consentement.
91. — Nous nous sommes abstenus de tracer un cadre d'organisation provinciale et communale. — Ce livre est un livre de philosopbie et non de législation politique. — La balance des pouvoirs sera dans les unités locales établie, autant qu'il se pourra, à l'image de l'organisation centrale du corps i-ocial. Mais un organe nouveau doit être ici prévu, parce qu'une fonction nouvelle est nécessaire : un organe assurant l'union des parties au tout, faute de laquelle ce'ui-ci pourrait, de lui-même et sans remède, se dissoudre.
92. — Peut-être la constitution qu'on a est-elle toujours la meilleure, car toutes les constitulions ont de bons principes, et la tradition assure, comme l'babitude, une économie d'elTorts et de conflits. Ce qui gâte tout, c'est l'incapacité des hommes ou leur ambition. L'objet réel delà législation politique consiste à rendre impossibles ou inoITensives les usurpations des autorités. Le malheur est qu'en paralysant l'ambition égoïste des hommes d"Etat, on risque de paralyser du même coup leur dévouement au bien public, d'arrêter l'essor des lointaines pensées et des initiatives fécondes. 11 faut compter sur la coopération loyale des hautes intelligences, et certes elle n'a rien d'incompatible avec le régime de la séparation des pouvoirs, le seul système qu'on ait encore imaginé pour sauvegarder de façon efficace la liberté publique et les droits privés des citoyens.
93. — Les garanties de l'individu, après la loi et la force mise au service de la loi, se ramènent à l'intérêt bien entendu (l'ordre est un intérêt universel), à la morale, à l'éducation.
94. — Lorsque les intérêts confessionnels et politiques trouveront leur représentation normale dans des associa-
lions de citoyens, les journaux cesseront d'être les instruments de commanditaires anonymes pour devenir les org-anes officiels de ces associations. La direction de leur politique en sera plus claire, la portée plus grande. Un journal, ce sera une idée armée.
9-j. — L'ordre individualiste, issu du scepticisme, est l'ordre du sentiment. L'éducation individualiste s'adresse au sentiment plus qu'à la raison. Le sentiment se forme et domine dans la vie de famille. Voilà pourquoi, en définitive, c'est la famille qui doit enseigner.
96. — De l'autonomie résulte non seulement le droit, mais le devoir de vérifier le dogme moral. Ce devoir accompli, je deviens une Idée morale; j'ai droit, — je ne l'avais point encore, — au respect du à l'Idée.
97. — La morale négative et universelle {neininein laecle), ni la morale active (celle de l'idéal) n'ont des limites précises. Toute action, indifférente en apparence, exerce sur autrui une répercussion plus ou moins sensible, bonne ou mauvaise. Nul bien n'est exempt de mal, nulle mauvaise action sans quelque suite heureuse. Une analyse profonde démontrerait cela. Que conclure? C'est qu'on ne peut classer les êtres ni les actes en absolument bons et absolument mauvais; qu'il existe une échelle de la moralité, et que c'est rester fort bas que de se contenter du minimum incertain de la morale négative; enfin que la satisfaction de soi est nécessairement subordonnée à l'ascension morale de l'être agissant.
98. — La valeur morale d'actes identiques est fort inégale. Elle dépend, entre autres causes, de nos forces. La tnorale bourgeoise n'a qu'un étalon; elle ne tient compte ni du mérite qu'implique l'effort, ni des excuses que contient la faiblesse. De ces nuances, au contraire, la conscience populaire s'aperçoit très bien.
99. — Que les animaux fassent ou non partie de la société humaine et de la famille, qu'il existe ou n'existe point entre eux et nous un contrat tacite de mutuels services, nous n'avons pas le droit de les faire inutilement souffrir, de blesser en eux la nature et la vie. Aussi bien que les animaux domestiques les bêtes sauvages dans la liberté de l'espace sont respectables à l'homme.
100. — Le principe de réciprocité est impératif en ce sens qu'il oblige la conscience, mais il ne confère à autrui aucun droit effectif sur moi; dans l'application du principe
je resLe évidemment autonome, juge de ce que je dois et de la façon d'acquitter ma dette.
101. — L'habitude de résister aux instincts égoïstes s'acquiert lentement, se perd vite. La passion, plus féconde, est aussi plus durable.
102. — La morale consiste, en définitive, dans l'adaptation aux conditions extérieures, aux formes et aux lois sociales, denotre organismephysique et moral, considéré non pas in abstracto dans la généralité humaine, mais in concreto dans chacun de nous, dans les éléments caractéristiques de notre individualité. Lorsqu'en définissant notre fin, nous rélevons jusqu'à la hauteur d'un idéal susceptible de généralité, nous en faisons une morale.
103. — Le premier stade est celui de la vie complète ; on en peut donner cette formule : sentir et penser pour produire et pour agir.
104. — Regardée d'abord comme une loi de Dieu, la morale a réclamé la double sanction de la loi pénale et de la justice éternelle. Considérée plus tard comme la loi sociale, elle a pour juge l'opinion, pour sanction l'honneur. En s'épurant davantage encore, la morale apparaît enfin comme la loi môme de la conscience, et c'est la conscience qui la sanctionne. La conscience place si haut l'acte moral et si bas les effets que la récompense d'un grand acte doit être d'avoir pu ou d'avoir osé l'accomplir.
105. — Contrainte sans joie, terreur sans amour, la vertu •chrétienne mérite-t-elle le nom de vertu ?
106. — Nous nous préoccupons trop, dans l'éducation comme dans la vie, d'éviter, d'épargner la souffrance, d'en supprimer les causes. Au contraire, il faudrait rendre nos enfants et nous-mêmes forts contre la souffrance.
107. — L'espèce autrefois sacrifia les volontés individuelles à ses desseins mystérieux ou avoués; elle était juste, croyant l'être, car justice et iniquité n'existent que dans l'opinion. La justice désormais prescrit à l'espèce de s'oublier elle-même, et de soutenir les desseins de l'individu dans la mesure où il réclame son appui, dans cette mesure seulement, et sans léser dans aucun de ses enfants le droit souverain d'être libre.
108. — La charité n'est pas toujours une abdication de la volonté ; exaltée jusqu'à la passion, elle peut devenir l'une des plus hautes manifestations de Lindividualité.
(N'est-ce pas par la passion que se révèle l'individualité? et l'homme le plus individualisé n'est-il pas celui en qui la plus haute passion s'élève à la plus haute puissance?)
109. — La grève soulève une question de morale. Elle atteint dans leurs intérêts une foule de gens, qu'aucun rapport de solidarité ne liait aux patrons contre lesquels la grève est engagée. Jusqu'à quel point le principe de la réciprocité, qui est l'un des éléments fondamentaux de la morale sociale, au(orise-t-il la conscience de l'ouvrier gréviste et celle du patron qui prolonge le conflit à méconnaître les intérêts des neutres? Le problème se résoudra par des motifs d'espèce. Est-il inutile de le poser?
110. — En tous pays c'est une classe qui gouverne. Mais si l'avènement d'une classe opprimée entraine l'oppression de la classe qui dominait, que gagne à ce jeu la liberté, c'est-à-dire l'individu? Quelque classe qui domine, dès qu'une classe domine, il n'y a plus de liberté réelle. La liberté n'est pas le droit d'opprimer.
111. — La monnaie doit évidemment subsister dans un régime individualiste, puisqu'elle fait la facilité des échanges. Toute pièce de monnaie est un signe, une image de la libarté.
112. — Le peuple n'aperçoit aujourd'hui que deux castes : lui, d'abord, et la bourgeoisie. Mais un « bourgeois » qui vit sur le pied de 10.000 fr. de rente est bien plus proche de l'ouvrier à 10 et même o fr. par jour que du « bourgeois » archimillionnaire qui dépense 20.000 fr. par mois. Bien des prétendus bourgeois n'ont pas les revenus de tels ouvriers, ni la vie aisée de bien des paysans. Si l'on tient absolument à diviser en deux castes la société moderne, quatre choses les peuvent distinguer : l'étoffe de l'habit, toile ou drap; la propreté, question de brosses et de savon; l'orthographe, et la qualité des plaisirs. Distinctions bien légères, car on voit nombre de bourgeois ivrognes, crasseux et incapables d'orthographe, et beaucoup d'ouvriers et de paysans mêmes propres, délicats et instruits. Question de goûts et d'éducation, non de fortune. Reste la différence de l'habit, irrémédiable celle-ci, parce qu'elle tient aux commodités des métiers; un laboureur, un maçon, un homme de cabinet ne peuvent se vêtir de même étoffe, ni s'accommoder d'identiques formes de vêlements. Encore cette distinction s'efface-t-elle aux jours de fête où, sauf l'armée et la police, toute la nation revêt la livrée « bourgeoise ».
113. — Le paysan est riche, tant qu'il n'est point contraint d'ache'er.
114. — La propriété n'a jamais été purement collective; certainement l'appropriation personnelle a toujours existé dans l'espèce humaine, même aux stades de Ja vie sauvage. Tout animal a le sens très net de la propriété de sa proie, l'oiseau défend son nid, et le chien de garde défend sa maison.
115. — L'épargne est un dommage pour la fortune publique, puisqu'elle tarit un torrent de richesse circulante; l'esprit d'épargne décime la société; c'est lui qu'il faut accuser dd la dépopulation du pays; les raisons en sont trop claires pour qu'il les faille énumérer.