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LA MISSION DES SCEPTIQUES

Toutes les sociétés, auxquelles par quelque lien historique se rattache la nôtre, furent des sociétés religieuses et féodales. Pas une société irréligieuse, pas une société démocratique n'a apparu dans la longue lignée des races nos aïeules. Le scepticisme n'a jamais été que le symptôme d'agonie d'une société expirante. Religion et société naissent, grandissent et s'éteignent ensemble. Lorsqu'elles ne périssent point dans le sang comme la société bouddhique sous les coups du brahmanisme revivifié, elles s^eiTondrent dans le scepticisme comme la société romaine avec les dieux païens. La religion fut souvent dans les temps antiques un privilège de race ; le droit dans les sociétés les plus récentes a toujours été un privilège de caste. Religieuse et féodale fut la société française sous nos rois. C'est ce S3^stème lié, — religion et privilèges, — que la philosophie du xviii* siècle a de toutes parts attaqué; c'est ce système que la Révolution a entrepris de dissoudre. Nous pouvons à ce qu'il reste de religion vraie dans les âmes mesurer ce qu'il subsiste de tradition féodale dans nos institutions, et que nous apercevons mal. De l'une et de l'autre le rôle et l'influence vont peu à peu décroissant. La rupture, dès longtemps préparée, de la République avec les Eglises chrétiennes libère définitivement de toute autorité métaphysique la démocratie naissante. Ainsi point de modèle dans le passé à la société fature, — égalitaire et athée, — qu'élabore le temps présent.

Bien illusoire fut le rêve d'une démocratie chrétienne. Qu'est devenue la foi? point d'hérésies, plus de querelles théologiques. Combien de croyants connaissent le dogme? La pensée religieuse semble endormie; elle s'éteint. L'irréligion même s'est tue ; la raillerie s'est faite silencieuse et discrète comme sur la mémoire des disparus. Après le rationalisme, la science accomplit son œuvre : sur les ruines qu'il avait faites elle a dessiné le plan vague, indécis, mais séduisant de la réalité éternelle. Voilà l'explication divine remplacée. Quel rôle reviendrait-elle jouer dans les spéculations de notre pensée? Les croyances mortes d'oubli ne revivent jamais. Mais plus que la foi s'est évanoui ce qui fit la grandeur du sentiment chrétien : l'amour mystique, l'ardeur du sacrifice, le goût de la douleur. Où se cachent de purs chrétiens, gardant au cœur la croyance chrétienne, vivant d'une vie vraiment chrétienne? Les préceptes de Jésus sont sublimes, parce qu'ils sont inexorables. Inhumain, à force d'être surhumain, le christianisme a révolté la chair, le cœur, l'esprit, A peine affranchisj ils ne reprendront pas leurs chaînes. La démocratie, d'ailleurs, ne s'accommoderait pas plus volontiers du bouddhisme ou de l'islamisme. Elle procède d'un principe inconciliable avec tout ordre religieux. Elle est, en effet, essentiellement égalitaire; la religion comporte un clergé, une caste; mais une caste ne se maintient pas isolée; le privilège ne se défend qu'en s'appuyant sur le privilège. Une religion peut, à son origine, s'affirmer populaire et égalitaire, elle deviendra bientôt ohgarchique, aristocratique, féodale (1),

Toute révolution tend à une consolidation. Révolutionnaire, par nécessité, lorsqu'elle apparaît et veut vivre, la religion devient, par nécessité, conservatrice pour subsister, et cherche à son tour son appui dans les privilèges. Or, le peuple, éternelle victime des privilèges, sera révolutionnaire éternellement.

Notons enfin que le mouvement démocratique s'accuse à contre-sens de la tradition religieuse; elle est nationale et particulariste ; il tend à l'unité humaine.

La société future sera donc irréligieuse. Nulle raison de douter qu'une société ne puisse naître et vivre hors de la loi divine. La collaboration de la Providence n'est point indispensable au gouvernement des hommes. Mais un corps social peut-il seconstituer, peut-il durer sans s'appuyer sur quelque équivalent philosophique du dogme, c'est-à-dire sur une métaphysique, une cosmologie, un idéal ? Voilà le problème préliminaire de l'organisation politique.

Qu'est-ce donc qu'une sociélé? Une colIecti\ilé d'intérêls mobiles et souvent contradictoires ne constitue pas une société ; un S3^stème social est autre chose qu'une coalition de besoins et une combinaison de rég-lements. La vie sociale ne s'organise pas au hasard ; elle a une règle, une raison, une inspiration. Société veut dire unité. L'ordre social réalise un principe d'ordre moral, A travers les âges l'union constante des deux ordres apparaît comme une loi nécessaire du développement humain. L'organisme social est un dogm3 vivant. Une société qui a perdu son idéal est une société en dissolution. Et comment, et pourquoi se formerait une société nouvelle, sinon pour réaliser un idéal commun? On ne fonde rien sur des négations. La démocratie même ne peut pas ignorer la métaphysique ; elle a besoia d'un dogme.

Moral? Social? Quel sera le dogme premier? La morale demeurera-t-elle souveraine et l'ordre social subordonné à ses lois? ou, dépouillée de sa royauté, asservie aux exigences de la société politique, n'aura-t-elle d'autre gloire que de défendre des institutions civiles? (2) Sur ce grave problème le débat demeure ouvert.

La philosophie du xviii^ siècle réduisait la morale à un problème de législation. Le spiritualisme du xix^ siècle a, au contraire, soutenu la suprématie de la morale, et, à son tour, la philosophie positive, avec Auguste Comte, l'a affirmée: politique et sociologie sont à ses yeux les instruments de la morale. Un positiviste chrétien, M. Brunetière, ramenant la question sociale à celle de l'égalité ou do l'inégalité entre les hommes, cette question même à une question morale, et la morale à un principe surnaturel, absorbe la sociologie dans la religion (3).

On ne saurait cependant contester l'origine sociale et utilitaire de la morale; elle fut et demeure le pacte conservateur de la société; cette conception a suffi pour assurer la durée de grandes civilisations; la religion pendant longtemps n'en eut point d'autre; l'attribution à la morale d'un caractère transcendant et absolu est un fait moderne, dont l'origine se découvrira plutôt encore dans la philosophie que dans la religion.

Le spiritualisme, en assignant à l'homme une destinée immortelle et supra-terrestre, a déplacé l'axe de la vie; avec sa part d'éternité, l'individu a acquis une prodigieuse valeur; au principe sociétaire s'est ainsi substitué le principe individualiste, et l'on peut dire que dans tout système individualiste la question sociale est subordonnée à la question morale; alors même, en effet, que, renonçant à l'immortalité, l'homme bornera son espérance au cercle étroit de la vie physique, il affirmera encore la souveraineté de la morale, s'il persiste à subordonner le monde extérieur à la conscience individuelle.

La morale, au contraire, s'efface devant le principe social dans toutes les doctrines qui, dédaigneuses de la vie intérieure del'ùme, écarlent l'élément subjectif delà morale individualiste, objectivent, pour ainsi dire, toute la loi morale, réduisent l'activité humaine à l'observance du devoir social, et, en un mot, abolissent l'individu.

Mais ce sont là des définitions, et non les éléments d'un choix. En réalité, l'idée morale et la loi sociale ne se séparent pas. De ces deux forces ni l'une n'est tout à fait servante, ni l'autre tout à fait souveraine (4). Indissolublement liées depuis le jour où elles apparurent ensemble dans le monde, toutes les deux sont, à vrai dire, les éléments d'une puissance plus haute: l'Idéal. Il ne s'agit donc pas d'établir entre la question morale et la question sociale un rang hiérarchique. Au fond de tous les conflits on apercevra des conceptions rivales de l'Idéal. L'Idéal, voilà le problème premier, celui qui contient tous les autres. Qu'est-ce donc que l'Idéal?

On ne le définira pas en une formule concise. La plus exacte le définirait une « idée directrice », et demeurerait incomplète. L'Idéal est. en effet, à la fois une métaphysique universelle et un principe d'action; — une métaphysique, parce qu'en acceptant et en résolvant le problème de la destinée, il introduit la finalité dans le mécanisme infini des choses ; — une métaphysique universelle, car il embrasse tout ensemble les fins de l'homme, de la société et du monde; — un principe d'action, parce qu'à la conception des fins se lie l'espérance de les réaliser ; dans l'empire môme de la matière, et contre la matière, l'idéal institue la volonté (5).

Il résout l'antinomie des problèmes sociaux, des problèmes moraux; il fixe l'orientation de la conscience individuelle et celle de la société des consciences (G). Sa source est cette conception individuelle, dans laquelle le sujet pensant pressent à la fois son but personnel et le plan, divin

OU humain, de la vie universelle et de la vie sociale; mais une autre source encore accroît l'idéal: la pensée collective d'une société peut aussi déterminer, avec ce plan universel, la destinée personnelle de chacune de ses unités composantes. L'homme, par l'idéal, s'isole ou s'ag-g-lomère.

Individu, société, univers, voilà les trois fins que conçoit l'esprit, voilà les trois termes de l'Idéal.

L'Idéal forme un tout coordonné. La fin le plus souvent se confond avec ses instruments; comment séparer la conception de l'existence, la morale, la sociolog-ie, la politique, l'éducation, l'art même, qui concourent à constituer l'idéal, aussi bien qu'à le réaliser? Comment distinguer d'un rêve dévie heureuse, de la chimère d'un monde parfait, l'espoir d'une moralité pure et un régime moral? La morale fait corps avec la volonté du bonheur ; elle est bien autre chose que la condition du bonheur, elle en est le foyer. (J'appellerais le bonheur la radiation du bien.) Quel élément l'emporte dans une pareille conception? est-ce la morale? est-ce l'intérêt social? L'un et l'autre ne sont-ils pas, au contraire, irrévocablement mêlés et liés dans la formule de l'Idéal? Tout au plus en pourrait-on détacher, comme de simples moyens, la politique et l'éducation. Et encore? Tout système politique se lie à une conception du bonheur commun; et comment isoler de la morale un système d'éducation, s'il est vrai que l'éducation doit durer ce que dure la vie?

Ces éléments divers non seulement font corps ensemble, mais mutuellement se commandent. L'aspiration qui crée une morale institue du même coup un principe nécessaire de sociologie, et dans toute sociologie une morale nécessaire aussi est contenue. L'idéal a une figure esthétique, c'est-à-dire logique, rationnelle et harmonique.

De bien loin l'idéal dépasse les données et l3S conclusions de l'expérience, et c'est justement pourquoi certains positivistes le suspectent, nous refusent le droit de le formuler. Ces philosophes oublient que l'idéal forme le tréfonds de l'âme, que, sans idéal, il n'y a point de vie consciente. Jamais l'idéal ne meurt, même chez ceux qui le nient. L'homme qui croit avoir perdu ses illusions en change seulement; l'homme qui croit avoir perdu son idéal l'a seulement avili (7). Les races, les nations qui se sont perpétuées, étaient idéahstes (8). Serve des sens, des besoins, des instincts brutaux, l'espèce humaine s'est affirmée supérieure à toutes les espèces créées par l'idée d'un au-delà de l'heure présente, d'un au-delà de la matière. C'est une aspiration surhumaine qui a fait l'humanité (9).

Pourrait-on vivre sans une volonlé directrice? Quand on aura prouvé que la métaphysique (dont on ne devrait, de bonne foi condamner que les méthodes) ne peut pas résoudre ces questions primordiales: Qui me conduit? Où vais-je? — aura-t-on écarté cette autre question : Où veux-je aller? A défaut d'un élan de foi, un acte réfléchi de volonté orientera la conscience, fixer,! sur l'horizon le pôle de notre destin. C'est une loi psychologique de marcher vers son rêve; on ne la contestera pas plus qu'on ne l'éludera. En réalité, à notre insu môme nous rattachons notre existence entière aune conception de la destinée; la liberté n'est que le droit de choisir entre plusieurs fins possibles. Vivre veut dire : aspirer à une fin. La société humaine n'est pas autre chose qu'une association en vue de fins universelles. Une conception de la destinée exprime ainsi tout à la fois une nécessité psychologic[uo. une nécessité pratique de la vie individuelle, une nécessité pratique de l'existence sociale. L'humanisme des positivistes est une conception de la destinée, une idée directrice, un idéal. On n'échappe pas au problème des fins (10). Prolonger, en l'écartant, l'angoisse humaine, ce serait un aveu de faillite, et, pour que la philosophie s'y résignât, il faudrait qu'elle mît en doute la puissance des idées et l'action de la volonté sur les choses. Toute philosophie en un sens, au moins, sera idéaliste.

Si l'idéal semble être, par essence, une émanation de la conscience individuelle, il ne s'individualise pourtant que dans un petit nombre de consciences indépendantes et supérieures. Dans le passé, il apparaît surtout comme une tradition collective, que de siècle en siècle les générations acceptaient sans contrôle, et qu'elles se sont transmise presque inaltérée.

Aussi loin, en effet, que l'histoire ait pu rejoindre l'idéal dans l'obscurité des âges primitifs, il s'est révélé sous une forme toujours la même: la religion. Mais il a, sans nul doute, paru bien avant elle sur notre planète. Si la vie, si la pensée sont éternelles, l'idéal partage leur éternité, et nous pouvons dans le règne sous-humain déjà pressentir cet élan de la créature hors de soi, qui, dans son essor ascensionnel, atteindra la religion.

La religion est bien autre chose qu'une explication physique ou métaphysique de l'être, autre chose encore qu'un instinct d'adoration et de prière devant le mystère d'une Puissance consciente et infinie. En même temps qu'un système de croyances, elle institue un régime moral, elle organise une structure sociale. A vrai dire, la religion est

la synthèse en une conception logique et unitaire de ces trois mondeSj le monde cosmique, le monde se c'al, le monde moral. On ne citerait pas deux synthèses identiques ou deux religions pareilles. Les deux plus récentes, le christianisme et l'islamisme, ont créé deux civilisations à tous égards dissemhlables. Tels dogmes,, tels cultes comportent telles conditions économiques, telles formes de propriété, telle hiérarchie de métiers et de castes. Au principe religieux se rattachent étroitement l'institution du mariage et l'organisation de la famille. A l'idée religieuse se lient l'honneur de caste, l'obéissance aux usages sociaux, aux conventions mondaines, et ce respect même du cérémonial et de l'étiquette qui dans les civiUsations primaires prédomine souvent sur le sentiment moral. La religion est par-dessus tout le code fondamental de la morale; c'est d'elle qu'en reçoivent encore la règle les phiîosophies dissidentes et jusqu'aux doctrines athées. En formulant le devoir, elle le sanctionne. Elle est, en effet, la forme typique de la souveraineté. L'équilibre du système religieux suppose l'autorité absolue du dogme et la servitude de l'esprit. La religion implique et impose à la fois une révélation et une tradition, en un mot Vhétérononiie. C'est grâce à l'inflexibilité de ce principe qu'elle a assuré la durée millénaire des grands empires disparus, comme celui des Pharaons ou celui des Incas. Une société religieuse forme, en effet, une société politique, d'autant plus fixe et hiérarclii([ue qu'elle est plus croyante. Rome païenne fut une république féodale; la démocratie s'établit chez nous avec la libre-pensée. Si la religion contient un principe de hiérarchie et d'autorité, n'est-ce pas parce que, à l'origine, toute religion fut nationale, et que, par droit de conquête, le dieu vainqueur devint le suzerain du dieu vaincu'? Par tradition la religion reste aujourd'hui le plus solide appui du principe des nationalités (11). Ainsi le lien rehgieux constitue tout à la fois entre les hommes un lien économique, un lien social, un lien politique, un lien national. En d'autres termes, une religion, c'est une civilisation.

Ce n'est pas toujours, il s'en faut bien, l'élément moral qui domine la structure d'une société religieuse. Sans doute, dans les religions individualistes, fondées sur la justice de l'éternité, la préoccupation du bien moral prévaut d'abord sur les intérêts matériels de la communauté. Ainsi le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme sacrifièrent à l'éternelle vie de l'àme toutes les raisons de la vie terrestre. Mais l'homme ne pouvait déjà plus vivre hors

de la société, et celle-ci tôt ou tard a reconquis ses droits. D'autres religions, plus anciennes pour la plupart, furent presque exclusivement sociales : au culte de la cité le paganisme grec et latin ramena toutes les lois du devoir, et l'idée morale n'y apparut qu'à son crépuscule, lorsqu'il se dissolvait déjà sous l'influence d'un platonisme à peu près monothéiste ou d'un stoïcisme souvent athée. L'ascension de la morale coïncidait ainsi avec le déclin des dieux. Dans telles civilisations, comme l'Egypte à son apogée, comme l'Inde brahmanique, comme l'Empire des Incas, la religion, privilège de caste, ne s'attacha pas seulement à maintenir le principe d'une hiérarchie rigide; elle fortifia par des sanctions supra-terrestres les obligations de la morale. Mais aucune conception religieuse n'a pu vivre et dédaigner la vie sociale, ni affranchir la conscience de la notion impérative du devoir. N'y a-t-il pas contradiction entre cette idée d'autorité, si essentielle à la religion, et l'anarchie des consciences ou l'anarchie politique? En quelque mesure que se combinent dans un système religieux le principe moral et l'utilité publique, l'un et l'autre y occupent une place nécessaire, et l'on ne peut dire que l'un y soit sacrifié à l'autre. De ces deux éléments la coanexité est absolue ; telle morale n'est compatible qu'avec tel régime social ; tel régime social, pour être viable, implique telle autre morale (12). Point de subordination d'un élément à l'autre ; il n'y a de souverain que l'idéal, qui les embrasse, les fond ensemble, et, en définitive, les identifie.

La synthèse chrétienne a embrassé le mystère cosmique, la loi morale et la loi sociale. Elle a fourni le principe d'une ou plutôt de deux civilisations. En orientant la pensée vers le Dieu éternel, en faisant de l'existence terrestre la rançon du salut personnel, le christianisme n'avait pas seulement dégradé tout ce qui constitue l'utilité, la force et le charme des liens sociaux; il avait érigé l'individu en opposition avec la cité, — l'individu, c'est-àdire le droit humain, l'humanité même. Religion universelle, qui s'affirmait non feulement anti-nationale, mais en quelque mesure aussi anti-sociale; civilisation de saints, anarchique et théocratique tout ensemble. Cette conception ne dépassa pas les premiers siècles; elle ne put survivre à l'alliance du christianisme avec l'empire, aux responsabilités du pouvoir et de l'ordre public. La nature humaine, d'ailleurs, s'en fùt-elle accommodée au-delà d'une période initiale d'espérances prochaines et d'enthousiasmes non

déçus? Le christianisme s'adapta tour à tour et tout ensemble au monde romain, à l'esprit des Barbares, aux exigences brutales de la conquête. D'anarchique et égalitaire il devint autocratique et féodal; les princes de l'Eglise Tarent des princes temporels; la morale rigide des temps persécutés s'adoucit ; la religion se fit terrestre, politique, mondaine, — et persécutrice, dès qu'elle connut les tentations de la richesse et de l'autorité; le droit romain put persister dans les provinces chrétiennes jusqu'à la Révolution au milieu des institutions de la féodalité. Le christianisme avait semé dans le monde quelques nobles maximes, qui n'étaient point nouvelles, et qu'une fois de plus le monde oublia. Mais la civilisation chrétienne fut aussi hiérarchique, aussi dure, aussi triste que l'avaient été les théocraties féodales des temps plus reculés. Pour qu'elle devînt humaine, il fallut que l'art d'abord ressuscitât la gloire païenne, et que la morale libérée en appelât à Jésus même des rigueurs de l'Eglise.

Croyances, meurs et lois, visiblement le monde chrétien se dissout. La désagrégation a commencé avec la Réforme, à la renaissance de l'esprit scientifique et rationaliste, destructeur des dogmes et des idoles; le libéralisme, plus redouté que la science, parce que celle-ci ne remue que des idées et que la liberté dérange des habitudes, a précipité la déchéance de la religion; la doctrine positiviste et la philosophie de l'inconnaissable, qui conclut, en définitive, aussi bien à l'agnosticisme métaphysique qu'à l'insuffisance de la science pure, l'ont achevée. La vision de l'homme s'est transformée. Le voile du mystère divin tombe; ce n'est plus une volonté providentielle qui gouverne l'univers et la pensée; contre l'arbitraire de la grâce la justice humaine se révolte. Plus de sanctions démesurées ; plus d'espérances immortelles ; plus de terreurs sans espérance ; le bonheur n'est plus dans un paradis vide, perdu parmi des tourbillons d'étoiles; la terre réhabilitée n'est plus un lieu de douloureuse épreuve ; la chair obtient sa revanche; l'humanité se fédère pour organiser dès ici-bas la vie heureuse ; chacun veut jouir de son trop rapide destin; et peu à peu avec les idées se transforment les institutions; l'autorité absolue chancelle; par la souveraine volonté de la puissance populaire les hiérarchies sont brisées. Nul coup plus rude pour la religion que la déchéance des principes de hiérarchie et d'autorité. L'équilibre social rompu, la propriété s'est divisée, pour se socialiser plus aisément peut-être ; la famille se disperse, la puissance pa-

ternelle est désarmée, la tyrannie du mariag-e abolie; le droit, comme la propriété, s'est individualisé et cherche son appui dans l'association. Le dogme aboli, la conscience hum une réclame pour la morale un principe nouveau. La société morale, civile, politique, économic|ue que fut la société chrétienne, pièce à pièce s'est démembrée (13); après le principe d'autorité, l'idéal se meurt à son tour.

Quand une religion tombe, c'est une civilisation toute entière qui sombre. Avec l'idéal religieux le principe de toutes les civilisations connues s'écroule. L'avenir s'ouvre libre devant la démocratie.

Une société nouvelle, c'est un idéal nouveau qui se réalise. La démocratie vivra, si elle a une foi, — et aussi longtemps qu'elle la gardera.

Tout homme naît idéaliste, mais parfois dans la conscience individuelle l'idéal s'obscurcit. Pour la collectivité des consciences l'idéal est un besoin aussi; mais parfois elles abdiquent cette espérance commune, et c'est l'heure où commencent les crises sociales.

Point d'idéal commun, à l'heure présente, aux éléments désunis de la société française. Dans la majorité des esprits le culte de l'Idéal est comme suspendu ; la conscience nationale s'abandonne au scepticisme. La crise depuis un siècle se prolonge, sans danger prochain, peut-être, mais non point sans menaces lointaines.

Ne méconnaissons ni la grandeur du scepticisme, ni ses services passés. Libérateur suprême, il a sauvé l'humanité de la tyrannie des dieux et des autocraties absolues, il a fondé la tolérance, affranchi la volonté, l'amour, la fraternité ; c'est parce qu'il avait renversé les idoles qu'ont grandi nos sciences, nos philosophies, tous les arts humains. Il est la source première où s'abreuve l'esprit. Toute pensée neuve est née d'un doute. Les plus hauts penseurs de l'humanité furent à leur moment et à leur manière des sceptiques. Il est bon qu'une part, au moins, de l'élite d'un grand peuple n'adhère à aucune des croyances antagonistes qui le déchirent; le scepticisme introduit ainsi dans la vie publique un élément d'équilibre et de paix; il imprime enlin à l'esprit national je ne sais quelle grâce,

quelle finesse, quelle harmonie de bon sens et de bon goût, marques indélébiles d'une ph3'sionomie personnelle.

Une éducation à demi esthétique défend l'élite contre une certaine corruption. L'élégance de la pensée commande l'élégance de l'action. S'il ne descendait point de l'élite dans la foule, et ne se dégradait pas en descendant, le scepticisme serait peut-être l'un des bonheurs d'une haute civilisation; mais alors que des leçons, des conseils, des exemples de l'élite le peuple suspecte tout, il accepte d'elle le scepticism3 comme une protestation, j'imagine, contre la fatalité de ses souffrances, comme le mot libérateur de ses tristes devoirs; incapable de comprendre les raisons profondes, la noblesse, la fierté de l'esprit sceptique et ses joies, il rabaisse la doctrine, flétrit toute grande chose, avilit son propre cœur. Il devient la proie alors des superstitions les plus basses, — pis, peut-être, des instincts mal domptés de l'espèce, la haine féroce et la fureur de jouir. Il hait l'élite, parce qu'il l'envie, et chaque jour la haine sociale grandit et s'exaspère de toutes les ivresses inconnues, inimaginables, que le misérable soupçonne derrière les murs des heureux. Jouir! Il veut jouir; hélas! nous ne lui avons guère appris d'autre plaisir que l'infâme ivresse de l'alcool; pour elle le foyer est délaissé; par elle la prostitution se multiplie, meurtrière des corps et des âmes. L'ouvrier perdu, la femme se perd. Le peuple grossièrement aperçoit, sent l'infamie grandissante. De là, je pense, ses colères contre une société, dont la complicité pourtant ne l'absout pas lui-môme.

Mais il y a un symptôme plus inquiétant que la haine de classes." C'est le pessimisme, le dédain de la grandeur et de la gloire nationales, le dégoût de l'effort et de soimême, la renonciation à l'avenir. Quand, désertant les temples, la foule, ruée aux cabarets, aura divinisé l'alcool, quand elle aura perdu le sens de Dieu, qui donc aura perdu davantage? est-ce elle-même? n'est-ce pas l'élite, cerveau de cette foule, trahi par ses instincts?

Les penseurs qui rêvèrent de faire du doute universel l'état prochain et définitif de l'esprit humain s'abusaient étrangement. Une société ne survit pas à un scepticisme prolongé. Dénuée d'idéal, la démocratie ne s'organiserait jamais.

L'Idéal, voilà le premier problème de ce temps.

L'heure est passée, en effet, de nous quereller à propos de régimes politiques et de constitutions. Si la foule, essentiellement symboliste, a tenu longtemps les formes

pour des réalités et les systèmes de gouvernement pour des satisfactions définitives, elle-même commence à comprendre que les institutions constitutionnelles ne sont, en fin de compte, que des instruments, et qu'il n'y a pas do mouvement social qui ne forge son instrument, lorscjue l'explosion des idées commence une révolution.

Il ne faut j3as croire davantage que ce soit la tâche la plus urgente de régler l'une ou l'ensemble de ces questions, si mal nommées sociales, et qui ne louchent qu'à des intérêts matériels.

Des angoisses vitales nous oppressent : l'alcool, la prostitution, ces lèpres qui rongent la race humaine et l'exterminent. Vivrons-nous? Ce problème précède celui de savoir comment nous vivrons.

Il n'est pas le premier pourtant. C'est que pas un problème de politique ou de sociologie n'est soluble, si ce n'est au nom d'un principe, d'un critérium formel, et ce critérium, qui s'inscrit au fond de la conscience morale, ce critérium que nous appelons l'idéal, il est l'enjeu même de nos débats.

L'idéal, c'est le sens, et c'est aussi le secret de la vie.

Dans les temps critiques où la foi s'éteint, le problème de l'idéal devient le plus urgent des problèmes. Problème universel peut-être en ce siècle, où, par tout pays, la conscience populaire désorientée semble se chercher ellemême, il constitue pour nous un problème national, à l'heure où se consomme la séparation définitive des Eglises et de l'Etat. De toutes les conséquences, en effet, qu'après la scission morale, dès longtemps accomplie, peut entraîner la scission diplomatique et administrative de l'autorité civile et de la puissance religieuse, il en est une qui intéresse au plus haut point et de façon immédiate l'équilibre précaire de l'ordre social. La religion peut mourir de son divorce et avec elle périrait l'idéal traditionnel.

La séparation soulevait, à coté d'une question politique, la plus grave des questions philosophiques. Je ne sais si la question politique est close; la question philosophique reste toute entière à résoudre.

A peine a-t-elle été débattue. En politique on ne songe

guère qu'à son parti, le succès immédiat justifie les actes. L'avenir décidera si la séparation fut prématurée ou vint à son heure, lequel y gagnera le plus, y perdra le moins, l'Eglise ou l'Etat laïque, et si par la rupture de leurs liens la liberté de la croyance s'est trouvée fortifiée ou affaiblie. L'Eglise disparaîtra-t-elle, comme certains de ses adversaires Fespèrent? Ou, dans un élan de foi, va-t-elle se redresser, et de haute lutte reconquérir le pouvoir politique? (14) Cette question est subordonnée à celle que pose la philosophie : Quel sera l'idéal de demain?

Bien peu de philosophes regretteront le régime disparu. Non pas, j'imagine, qu'ils acceptent cette opinion, devenue axiome à force d'être répétée sans contradiction, que la séparation était une nécessité philosophique. Est-ce un acte de tous points philosophique d'élever un mur sans issue entre cette puissance morale, l'Eglise, et l'Etat, puissance politique et puissance morale? En aucun temps, dans aucune civilisation, l'Etat n'a pu rester étranger au plus grand intérêt des hommes, et peut-être à leur premier besoin, la croyance. La loi et son autorité, le pouvoir politique, l'ordre social se fondent sur la morale ; sans la morale la force les défendrait mal. Comment l'Etat s'obligerait- il à ignorer la source arcl.i-séculaire de la morale?

Mais la philosophie considérera la séparation comme un phénomène d'évolution sociale, dont l'art des hommes d'Etat pouvait retarder l'heure, mais qu'aucune puissance humaine n'eût empêché de s'accomplir.

L'homme n'a point le pouvoir de mesurer les effets de ses actes ; ses intentions, déçues ou dépassées, sont toujours en quelque mesure trompées. Il ne voit pas même tout au fond de ses intentions. La guerre ouverte entre l'Etat et l'Eglise n'est pas une guerre d'indépendance, c'est une guerre d'extermination. Il ne s'agit point ici de diplomatie froissée, ni d'intérêts de partis; l'Etat même n'est, dans celte immense querelle, qu'un instrument. Il obéit à la fois à la logique de l'esprit scientifique, qui ne peut indéfiniment incliner devant la majesté traditionnelle du dogme l'éternelle majesté du vrai; il cède à l'irrésistible pression de cette jeune démocratie, que la Révolution a proclamée souveraine, et qui n'exercera la souveraineté que le jour seulement où elle aura aboli la puissance autocratique et féodale à la fois de l'Eglise. C'est un duel de principes ; il faut que ceci tue cela.

Mais il s'agit de bien autre chose que de la conquête du pouvoir. Il s'agit de la morale, de l'âme du peuple, c'est-

à-dire de l'avenir de la société. C'est sur la morale que se fonde tout ordre social, — non point, sans doute, sur une morale complexe, embarrassée de prescriptions et de cas de conscience, sur une morale de casuistes, — mais sur quelques principes élémentaires qu'acceptent d'un commun accord tous les membres du corps social, que consacrent les lois, et qu'appliquent les magistrats. Or, qu'on ne s'y méprenne point : dans la morale de nos Codes (athées ou non? qu'importe!) s'affirme la morale chrétienne; toute chrétienne est la convention traditionnelle qui fait la loi morale de la société contemporaine. Chrétienne la charité, chrétienne la solidarité. Chrétienne, cette « bonne morale de nos pères » dont un illustre homme d'Etat prescrivait l'enseignement aux maîtres laïques de la jeunesse. Notre incrédulité est pleine de christianisme. Il semble qu'on l'oublie un peu trop. Que demain, par un impossible miracle, toutes les notions chrétiennes que la vie nous a enseignées, toutes les fibres chrétiennes formées en nous par un long atavisme soient arrachées de nous, notre conscience errera dans les ténèbres. Le trouble qu'elle subit aujourd'hui n'a point d'autre cause. La morale, étant convention, est aussi habitude. Mais de l'idée nouvelle naît une convention nouvelle; l'ancienne habitude, contrariée, s'altère, se perd. L'idée religieuse disparue, que durera la convention morale? et à celle-ci combien de temps survivra cette sorte d'hommage rituel qu'on rend encore à la morale, mais que déjà l'on refuse à la religion? Nous vivons sur un compromis où à ce qui reste de religiosité et, si l'on peut dire, de traditionnalisme dans la conscience de la nation se mêlent les espoirs et les audaces de l'avenir. Sans doute, à tous les âges d'une société s'aperçoivent des traces de compromis; le compromis est plutôt peut-être un état permanent que l'un des états alternatifs des sociétés humaines; mais, par nature, le compromis est fragile ; il annonce et commence toujours la désagrégation de quelque chose de grand. Que la dissolution des liens des Eglises et de l'Etat précipite la décadence de la religion, que, morte à moitié déjà d'indifférence, celle-ci achève de mourir sous les coups du glaive séculier, combien de temps durera-t-il, cet édifice moral que l'habitude soutient si faiblement? Le parti démocratique a-t-il une morale à opposer à la religion, si elle survit et soutient la guerre? A-t-il une morale pour remplacer la morale religieuse, si le dogme succombe, et si le culte est aboli?

L'Etat a besoin d'une doctrine morale : sans elle point

de Codes, point de législation, point de gouvernement, point de politique possibles. Point de société viable san-s un minimum de morale commune, garantissant le respect des individus et la paix sociale. Quelle est la doctrine de l'Etat ? Où est le principe d'une morale commune? Le dogme religieux entrainera-t-il dans sa chute et l'idéal et l'ordre social?

L'initiative de la rupture définitive avec l'Eglise appartenait-elle à l'Etat, ou, au contraire, à la philosophie, et ne convenait-il pas, avant d'anéantir le principe religieux, que celle-ci eut édifié une morale solide V La conscience nationale ne court-elle pas le risque de rester vide de tout idéal? On peut tout craindre alors, aussi bien un retour offensif et triomphant de l'esprit religieux que la mortelle invasion du scepticisme. Le salut de la société française, l'avenir de la démocratie, la victoire ou l'avortement final de la Révolution, voilà quels intérêts met en jeu la séparation.

Le succès sera, si l'on peut dire, affaire de mobilisation. Il appartient à la liberté, à l'idéal, si le parti de la liberté ne laisse point au scepticisme le temps de submerger la conscience populaire, ou au christianisme celui de la reconquérir.

Que, par impossible, la philosophie et la liberté doivent pour un temps succomber, que leur triomphe, au contraire, soit prompt et décisif, ni l'une ni l'autre n'auront le droit d'oublier quel grandiose hommage leur fut rendu.

En retirant aux religions établies cette sorte de tutelle des consciences, que la politique impériale leur avait conférée, l'Etat accomplit Pacte suprême et irrévocable de la libération de la pensée. Il l'avait affranchie de l'obligation de croire, déclarée maîtresse de son choix entre le dogme et le doute ; il lui conservait cependant l'appui d'une morale traditionnelle. En effaçant de ses lois la tradition, il contraint désormais la conscience individuelle à édifier sa loi morale, et par cette obligation il élève plus haut qu'elle ne fut jamais la dignité humaine, si celle-ci consiste, en effet, dans la pensée et dans la volonté.

En dissipant l'équivoque où s'attardait la conscience moderne, il recrée, à vrai dire, la conscience. Il organise la croyance, car on ne peut supposer qu'en face d'associations religieuses ardentes, puissantes et intolérantes, les esprits irréligieux préserveront leur indépendance sans se fédérer à leur tour pour la défendre.

Ainsi la séparation retrouve sa profonde signification philosophique : elle inaugure le régime de l'autonomie morale. Elle ouvrira, on doit l'espérer, une ère d'activité philosophique sans égale, une ère d'enthousiasme, d'idéalisme et de foi.

Dans le scepticisme populaire réside le danger de cette heure critique. Nul, sans doute, n'en contestera la gravité, ne niera l'urgence du prohlème moral. L'élite sceptique même ne s'en désintéressera pas.

Le scepticisme élégant de l'élite est comptahle, en effet, du scepticisme pervers de la foule. Nous ne répondons pas seulement de nos actes et de nos paroles, mais aussi de notre indifférence, de notre inertie, de notre silence. L'élite directrice et éducatrice a charge d'âmes. Dès le moment présent et devant l'avenir les cerveaux pensants de la nation sont responsables de la conscience nationale. Si celleci s'amoindrit, si l'idéal du peuple s'avilit, si la morale est menacée, l'élite a de ce mal toute la responsabilité; la supériorité intellectuelle n'atténue pas la culpabilité, elle l'aggrave. Le danger qu'elle a créé commande à l'élite sceptique, entre toutes les élites, un grand effort. A elle, entre toutes, la mission de préparer la restauration de l'Idéal universel. Si paradoxale que paraisse l'association de ces deux idées, — scepticisme et mission, — nous ne croyons pas qu'un esprit droit puisse se dérober à l'évidence de celle-ci. Elle constitue pour l'élite une charge de réciprocité sociale, une obligation de loyauté; nul, en effet, ne se peut dire un citoyen loyal, dès qu'il refuse sa tâche dans cette infinie collaboration des consciences qu'est la vie sociale. Le sceptique ne contestera ni le mal social, ni la responsabilité individuelle, et de celle-ci ne déclinera pas les charges. La responsabilité se mesure au pouvoir : moins suspect que le croyant à la foule incrédule, le sceptique exercera sur elle une action bien plus profonde.

Que le sceptique ne se rejette pas sur ce sophistique prétexte de l'imperfectibilité humaine ! Il suffit, pour en tenter la chance, qu'il existe une raison de croire au progrès. Cette unique chance engendre un devoir formel.

L'intérêt même du sceptique l'engage à l'action. Le bon-

heur est solidaire du Lien. Nul espoir de vivre heureux et lihre hors d'une société hautement morale. Il n'est môme pas permis de dire : Après moi le déluge! Les temps aussi sont solidaires. En condamnant l'avenir, un siècle atteste sa propre perversité et aggrave l'universelle misère. Dans la série des causes demain fait aujourd'hui, comme aujourd'hui prépare demain.

Mais un apostolat suppose une foi ; on ne persuade que ce que l'on croit, et la loi est l'antinomie même du scepticisme. Comment les sceptiques rempliraient-ils leur mission?

Si le scepticisme était ahsolu ou définitif, nous devrions, en eiïet, désespérer de l'apostolat des sceptiques. Mais, qu'il résulte de causes lointaines et profondes ou d'événements suhits, le scepticisme laisse toujours une porte ou- A'erte vers la foi.

Le notre n'est point ahsolu, n'étant point doctrinal. « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien, disait Ar- €ésilas, et de cela encore ne suis-je pas très sûr. » Pas un philosophe aujourd'hui ne signerait pareil aveu. La pensée moderne n'est ni assez humble, ni assez découragée, ni assez oisive pour s'attarder à discuter la réalité du savoir. Tandis que le scepticisme grandit dans la foule, par un phénomène ordinaire de contradiction la philosophie s'allège du doute, devient pratique, agissante, com1)ative. Que l'esprit, que les sens nous trompent! Elle s'afflige moins de leurs erreurs qu'elle ne s'applique à s'en accommoder.

Notre volonté, dit-on, est malade. Mais le mal de la volonté vient-il du mal de l'esprit, ou l'a-t-il, au contraire, créé? L'héroïsme léger de nos aïeux devant la mort n'est pas éteint en nous; c'est le plus souvent sans avoir pris ni le temps ni la peine d'une réflexion que tant d'athées, de gaité de cœur, courent le risque effrayant de l'athéisme; l'alternative de Pascal est pourtant décisive, et il faut certes un peu de folie héroïque pour jouer ce rien de vie contre l'éternité.

La volonté, d'aifleurs, n'est que le reflet de l'esprit. Notre scepticisme provient, si je puis dire, d'une hésitation générale de la pensée, qui ne se sent plus assez naïve pour s'avouer religieuse, et qui conserve à Pégard de la science une défiance instinctive. Nous avons assisté à trop de combats d'idées ; notre intefligence lassée ne croit plus au jugement divin de la Victoire.

Il y a un scepticisme individuel; il y a un scepticisme

social, fait tout ensemble de la somme des découragements individuels et des causes générales qui, à leur tour, réagissent dans la conscience de chacun. Dans toute conscience le scepticisme se caractérise à la fois par le dénûment d'idéal et par la révolte contre toute forme d'autorité.

On a soutenu que le scepticisme est une sorte de fatalité personnelle, à laquelle on ne se dérobe point. Il existe, dit-on, deux qualités indéfectibles d'esprits, ou plutôt deux tempéraments: les incrédules, tourmentés d'un doute incessant, incapables de s'arrêter à aucune certitude, partant douloureusement irrésolus et dans l'action toujours hésitants ; — les croyants, dont le doute n'effleure guère la foi et à qui, si elle les atteint, l'incertitude est si intolérable qu'au moment où ils perdent la sécurité de leur croyance ils embrassent avec une ardeur désespérée la cro3'ance ennemie. Ce sont ces néophytes dont la sincérité passionnée, dans la chaleur des polémiques, se fait traiter de trahison. Mais ces tempéraments excessifs ne sont pas normaux ; ils sont exceptionnels. On connaît la maladie du doute. N'estce pas aussi un cas morbide qu'une foi exaltée? Il y a une folie religieuse, et aussi une folie scientifique. Négligeons ces constitutions physiologiques prédestinées, et retenons de la thèse ceci seulement qu'il existe des prédispositions héréditaires ou acquiscis à l'inquiétude, à l'examen, à la négation.

Crise du cœur ou de la pensée, le scepticisme tient à des causes personnelles. L'éducation, la réflexion, le malheur, l'éveillent brusquement ou l'insinuent peu à peu dans les âmes prédestinées.

Rarement il est profond, jamais il n'est absolu (i5). Le scepticisme fut-il, en effet, un système de négations, aboutirait en définitive, à quelque affirmation. Il n'y a pas de négation absolue. Nier une chose, c'est affirmer son contraire. L'état d'esprit sceptique contient donc le germe d'affirmations positives.

Etre sceptique, cela signifie : discuter le dogme. L'homme qui de sa crise d'affranchissement a retenu des habitudes d'examen, voilà le sceptique. Examiner ne dispense pas d'agir. Sans un minimum de foi instinctive ou réfléchie, nulle activité ne serait possible. On croit encore quand on croit ne plus croire. Foi et scepticisme sont, il faut en convenir, choses toutes relatives. Nul n'est sceptique que par rapport à quelque autre moins sceptique, et ce scepticisme d'occasion n'est pas universel ; il ne se révèle que sur tel ou tel point où les croyances se séparent. L'un insulte la

doctrine d'erreur ; l'autre se borne à un dédain léger ; le premier est un croyant, le second est un sceptique : affaire de ton. Il y a un scepticisme de surlace, une attitude et, si je puis dire, une réserve de manières qui exagère parfois les réserves de l'esprit.

Dans l'àme du sceptique raffiné coexistent deux étals de conscience, qui semblent souvent l'un l'autre s'ignorer. Tout homme appartient au monde, il agit, il parle, il veut ; l'homme extérieur est un croyant. Mais cet homme, dès qu'il échappe au monde et se retire au foyer de son cœur, sent profondément combien il était étranger au monde. En son intima conscience, comme en un autre monde coutumier, toute science lui réapparaît illusoire, toute réalité une duperie de nos sens; hypothèse, chimère, le rapport qui unissait à la logique des choses la logique de notre esprit ; tout lien est rompu entre les consciences ; plus de critérium commun. Notre vision de l'univers n'est qu'an songe, un peu moins inconstant peut-être, mais aussi trompeur. La morale, autant que la science, est irréelle. Des ombres qui passent, des formas changeantes, des nuances fugitives, voilà toute la réalité et toute l'intelligence humaine !

Ce sceptique le plus souvent aura Pesprit large, souple, ouvert aux idées générales, l'amour du beau, un goût hardi et délicat; dans l'étude des doctrines il cherche et goûte une joie élégante ; leur attrait est pour lui celui de l'œuvre d'art ; c'est leur beauté qui l'attire, et non leur vérité; est-il, d'ailleurs, tbéorie si absolue qui ne contienne quelque particule du vrai? La réalité objective des choses n'intéresse pas le sceptique ; leur existence subjective lui suffit ; elle échappe aux rigueurs de la logique, et entre deux contradictions supprime l'obligation de choisir. Si le sceptique ne veut pas croire, c'est que, en effet, croire, c'est choisir. 11 lui plaît, au contraire, d'accorder aux croyances rivales une sorte de foi atténuée et à ceux qui les soutiennent une tolérance sympathique. 11 jouit ainsi de tout ce que la pensée de l'homme a conçu de grand et de beau; n'aimant point l'action, il souffre rarement de l'indécision et de la mobilité de ses propres conceptions. Mais parfois aussi il nourrit un grand rêve silencieux. D'ailleurs, ses plaisirs sont délicats, ses désirs nobles. Il ne demande à l'univers qu'une belle vision, à la vie qu'un beau songe ; la beauté seule donne aux choses quelque valeur ; elle est l'unique réalité nécessaire. Emplir de beauté ses yeux et son cœur, cela seul vaut l'effort de vivre.

26 HORS DU SCEPTICISME f

iVolre sceptique est-il donc si cloigné de l'idéal?

Tout scepticisme, il est vrai, n'est point aussi pur. Mais le plus grossier ni le plus raffiné n'excluent un minimum de foi nécessaire.

Le doute isole, et les esprits vulgaires ne supportent pas le vertige de l'isolement. Le plus grand nombre ont besoin de se décharger de la pensée sur des docteurs impeccables, qui soient savants pour eux, et dont la science les rassure. Ils veulent des médecins omniscients, des juges infaillibles. Si douloureux est le vide de l'esprit qu'ils ne résistent pas aux superstitions les plus folles. La vie, d'ailleurs, nous contraint à l'action; point d'activité qui ne se lie à une croyance. Tout acte est, en réalité, un acte de foi. Mille chemins nous ramènent à la croyance; un petit nombre nous en éloignai^'nt.

La nature humaine enfin est idéaliste, parce qu'elle n ' s'affranchit pas du désir, et que le désir a pour loi d'espérer toujours davantage et de monter toujours plus haut.

Il n'est pas une àme qui échappe à jamais à la nécessité de croire. L'aclion et le désir ne sont pas les seuls remèdes du doute. Le sentiment, l'amour, constructeurs inlassables, relèvent obstinément les ruines accumulées par la raison; la raison elle-même parfois vient à leur aide; et surtout la volonté, première forme de l'action, qui, comme l'action, fortifie la foi et la rend enfin souveraine.

Le temps, d'ailleurs, en guérissant nos blessures, ne guérirait-il pas noire doute, qui ne fut le plus souvent qu'une protestation contre l'iniquité du monde réel?

A de certains moments le scepticisme devient contagieux ; il y a dans l'histoire des épidémies, des crises générales de scepticisme; quiconque pense est frappé; les esprits les moins inquiets sont eux-mêmes touchés par le doute. L'influence lente des doctrines destructives de l'Idéal, parfois de profondes commotions nationales provoquent ces maladies sociales. Si la crise se prolonge, elle peut devenir mortelle. Le plus souvent elle est passagère. L'histoire atteste qu'au cours de ces périodes de misère morale se produisent les affirmations novatrices de la philosophie et les hautes créations morales.

Les apôtres de l'idée nouvelle, — par la parole, par les écrits, par les œuvres, — les grands événements de l'existence nationale, telle la Révolution après la crise du xviii^ siècle, — la vie sociale avec ses labeurs et ses combats, la lassitude môme du doute ramènent les nations à la foi.

Le doute n'est pas un enfer dont on ne s'évade point. Les sceptiques étaient des croyants hier et seront des croj'^ants demain.

Point d'obstacle à la mission des sceptiques: l'àme de l'élite ni l'àme du peuple ne sont fermées à l'Idéal.

Cet idéal, qu'appelle la conscience, où est-il ? Quel est-il?

La religion héréditaire? Entre elle et la démocratie existent, nous l'avons montré, les raisons dune guerre à mort. La survie de l'une implique l'anéantissement de sa rivale. Mais, la démocratie vaincue, la religion vraincra-t-elle aussi le scepticisme ? Issue impossible. Rien ne renaît de la poussière de nos espoirs. L'homme change; vingt années transforment l'esprit autant que le cœur ; l'amour chez la plupart des hommes n'occupe qu'un âge, l'enthousiasme n'a qu'une saison; les légendes qui bercèrent l'enfance apparaissent, à l'âge mûr, décolorées ; aux anciens mystères évanouis succèdent d'autres mystères ; nous no frissonnons plus des mêmes terreurs ; nous n'avons plus la même logique; et, quand même nous devrions condamner à leur tour et la science et la critique, nous ne pouvons plus revivre cette vie de sentiment qui es' toute la religion. Le peuple est trop prévenu contre elle pour lui revenir un jour. Je ne sais quel souffle païen a passé sur le monde. La croix d'un sublime incompris ne le couvre plus de son ombre. Contre ce symbole d'éternelle souffrance la vie a protesté. Les dieux exilés ne reprennent jamais le chemin de leur ciel ; et le même suaire d'oubli ensevelit nos morts et les dieux qui meurent. l'Idéal ne subsiste dans la conscience humaine qu'à condition de s'y renouveler sans cesse.

La religion naturelle? Ce spiritualisme libéral, bourgeois, centre gauche, religion sans culte, démocratie à privilèges, à qui la démocratie populaire a, en effet, emprunté le dogme de l'égalité? Mais C3 n'est plus d'égalité spirituelle qu'il s'agit ; il s'agit désormais d'égaliser les conditions matérielles, et l'opposition des deux tendances a'est pas moins irrémédiable que la contradiction qui éloigne à jamais du christianisme la démocratie naissante.

Une rehgion nouvelle? Religion de l'Humanité? Religion

do la Justice? Religion du progrès? Relig-ion de la Science?

Humanisme, justice sociale, progrès ! grandes espérances, lointaines pensées, — réalisables seulement par l'ascension de la science. Qu'est-ce donc que la science?

La science, c'est le pouvoir de l'homme. Par elle se constitue, sur les ruines de la royauté divine, la souveraineté de l'homme. Pour faire front à un môme ennemi la démocratie et la science se sont alliées. Alors que l'instinct démocratique s'insurge contre un ordre social oh l'inégalité de fait, sinon l'inégalité légale, trouvait dans la religion son principe et sa sanction, la science poursuit contre la tradition la revanche éternelle de l'esprit. Une même foi les anime : un idéal humain s'est affirmé. L'homme libéré de Dieu, à l'ordre divin s'oppose l'ordre, imprécis encore, d'une cosmologie athée. La science anéantit la métaphysique pour instaurer un monde sans Dieu, sans dog' mes, où se rattache et se réduit à l'éphémère vie terrestre l'idéal de la destinée humaine. 11 ne s'agit plus d'un conflit de mythes, d'une guerre de dogmes, d'une querelle de Dieux; à jamais mythes, dogmes et dieux sont proscrits; plus de vérité révélée; la doctrine ^nouvelle n'admet que la vérité expérimentale, le fait brut détaché de la cause, la réalité sans commentaire, le savoir nu sans hypothèses. Voilà avec quels éléments le positivisme, résolvant les problèmes premiers, élabore déjà le régime futur du monde. Si incertaine que paraisse encore l'orientation de la science, on peut affirmer que l'unité humaine est le terme de son effort, La démocratie ne tend-elle pas aussi à l'unité universelle? que signifie, si ce n'est cela, cette formule contemporaine du positivisme, la solidarité? L'unité humaine est dans la logique de la science et dans celle du progrès, si celui-ci n'est pas un vain mot. La science en effet, est organisatrice ; à quoi bon le savoir, s'il ne transformait pas la réalité ? C'est parce que la science représente son moyen d'organisation que la démocratie ne peut se passer d'elle.

La science traite les sociétés comme des organismes. Mais tout organisme est un organe d'un organisme supérieur et plus complexe; si les organes sont soumis à une loi de spécialisation croissante (n'est-ce pas la définition la plus scientifique du progrès ?) les organismes sociaux se spécialisent aussi. 11 n'est pas un peuple qui puisse subsister aujourd'hui avec ses seules ressources. L'unité humaine, si elle n'est pas obtenue par des accords volontaires, se réalisera par l'accord mécanique des besoins; mais

la science seule possède le pouvoir de coordonner les besoins, la production et les volontés; à elle seule, parce qu'elle possède une puissance sans pareille d'org-anisation. appartient évidemment la tache d'achever cet organisme intégral, l'humanité, dans lequel se doivent résorber toutes les sociétés particulières, tous les organismes secondaires, en un mot les nationalités. L'unité humaine, voilà donc l'œuvre lointaine de la science, et, sans doute, son idéal. Un tel idéal annonce bien autre chose qu'une révolution d'institutions, de nationalités et de races, il implique des mœurs qui ne sont pas les nôtres, des conc3pfions que nous ne pouvons comprendre, un régime inimaginable pour nous de sympathies et de liens sociaux, en un mot, une révolution morale, c'est-à-dire une nouvelle civilisation.

Cette double révolution se réalisera-t-elle? et, d'abord, l'alliance des savants et du parti démocratique est-elle durable? Entre l'esprit de la science et le principe égalitaire de la démocratie existe un antagonisme latent, d'inévitables motifs de rupture. La science, dabord, œuvre d'une aristocratie intellectuelle, reconnaît partout l'inégalité des créatures. A la loi souveraine du nombre elle oppose la loi infaillible du vrai (16). Le dogme de la science sera souvent suspect au peuple qui, pour le comprendre, n'aura jamais assez de lumières. Ignorant tout de la science, le peuple est, en effet, condamné par la durée de ses labeurs à toujours tout ignorer d'elle. Mais il est assez clairvoyant pour deviner que l'industrie scientifique l'opprime, et trop défiant pour ne pas concevoir à l'égard des mystères de l'intelligence une hostilité, qu'on ne peut dire tout à fait illégitime, ni espérer passagère. Car le peuple, s'il subit l'ascendant de l'esprit, le hait, parce qu'il croit que le savoir, la haute culture, l'art, privilèges de la richesse, lui sont interdits. Et, en effet, la science constitue le trésor d'une élite, et c'est, au total, la hiérarchie des esprits qui fonde la hiérarchie des tâches et des pouvoirs sociaux.

La Religion était un idéal, parce qu'elle regardait l'éternité, La science pure est un idéal, parce qu'elle regarde l'infini. Mais la science pure ne peut qu'être un idéal individuel, et il faut à la démocratie pour s'organiser un idéal collectif et universel.

La science enfin ne formulera pas une morale. Sur quel principe l'appuierait-elle ? Elle n'a qu'un objet, l'utilité, contradictoire avec la notion de morale ; — qu'un instrument, la force, et c'est précisément pour déjouer les coups de la force que la morale fut inventée.

Ce n'est donc pas la science qui consommera cette révolution sociale et morale à la fois qu'on lui demande d'accomplir. Admettons, si l'on veut, qu'aux âges légendaires succède enfin un âge de sagesse intellectuelle, et que voici ouverte l'ère définitive de l'humanité pensante. La loi d'Auguste Comte n'est point établie : si l'âge religieux semble se clore, il n'est pas prouvé que celui de la métaphysique soit déjà passé ; il est moins prouvé encore que la société future se fondera sur la science seule. Les états par lesquels Comte voit évoluer l'humanité ne sont point, sans doute, des lieux de repos où la pensée ne puisse revenir après qu'elle les a quittés. Religion, métaphysique, science, trois systèmes de symboles, dont chacun, à défaut de l'autre, tour à tour endormira notre inapaisable besoin de certitude.

Peut-être la science constitue-t-elle simplement une métaphysique? elle n'est pas même une métaphysique nouvelle. On a célébré l'avènement de la science comme l'avènement d'un monisme définitif qui sans retour condamnerait le dualisme du système divin, où de son œuvre s'isolait le Dieu. Mais le monisme est antérieur aux dieux, et jamais, au cours de l'évolution philosophique, la tradition moniste ne fut interrompue. La pensée de l'Inde, — cette patrie des dieux, — des temps védiques jusqu'au brahmanisme moderne ne s'est à aucun moment détournée du monisme. La science moniste n'apporte pas au monde un principe nouveau.

Sera-t-elle mj^stique? faut-il croire, avec tels savants contemporains, que, s'il est impossible à l'homme de vivre sans foi, la foi future s'exprimera 'par un espoir infini dans la puissance de la science? Le besoin mystique, auquel satisfaisait la religion, un mysticisme scientifique le satisfera-t-il ?

Mais la science n'est-elle pas précisément la grande hérésie moderne, qui finira par s'humilier aux pieds des autels? Ou encore l'esprit de la science n'est-il pas un autre nom de cet éternel esprit de liberté, tant de fois soulevé contre la tyrannie du dogme, et la science même ne doitelle pas s'absorber un jour dans la religion, fière d'avoir rempli sa tâche en redressant quelques erreurs intolérables, mais laissant debout, avec la civilisation religieuse, la morale héréditaire, raison supérieure de sa durée ?

Il est permis, en effet, d'envisager le mouvement contemporain des intelligences comme l'une des formes alternatives de l'activité intellectuelle, activité dirigée toute en-

tière aujourd'hui, comme aux plus beaux temps de la Grèce, vers la politique et la science, et qui fut, au contraire, au moyen âge, légendaire et théologique.

Nous ignorons, en définitive, quelle est la valeur de la science, et quel peut devenir son rôle; nous savons seulement ceci : la science, c'est l'homme, et l'homme doute à la fois de sa propre sagesse et de sa puissance.

Que la démocratie n'attende donc pas de la science un idéal, le souffle animateur, le principe de vie d'une société nouvelle. La science ne remplacera pas la religion. Devant le scepticisme populaire elle demeurera désarmée. Cet idéal, qui rapprochera les éléments épars de la société humaine, il faut le chercher dans d'autres voies.

Mais le découragement s'accroît, la désagrégation se précipite; le temps presse. Insaisissable ennemi, le scepticisme se dérobe aux attaques de front. Dans l'état actuel de la conscience populaire, s'attarder à discuter les négations du scepticisme serait une fausse et dangereuse manœuvre. Mais ne s'ofFre-t-il point une tactique plus simple, plus rapide, plus décisive? Au fond du scepticisme est-il impossible de découvrir les éléments d'une certitude positive, les principes d'une philosophie, non plus négative, mais pratique, et la formule, enfin, d'un idéal ?

Nous sommes convaincus qu'en s'écartant sans retour de la religion et de la science le scepticisme conduit à une doctrine vivante et d'une puissante fécondité. Poussons à leurs conclusions dernières ces négations, qui le plus souvent s'arrêtent à mi-chemin de leur logique, et nous apercevrons les solutions définitives du sceptieismo.

Il n'est point tout négatif, puisqu'en effet toute négation implique une affirmation contraire. S'il nous transporte dans un monde d'illusions, ce monde n'est pas le néant.

Le scepticisme, niant tout, me laisse sans foi, sans appuis, sans principes. Je demeure isolé, mais, du moins, libre de chaînes, et je me reconnais autonome. Me voici donc armé d'un principe. L'autonomie embrasse l'ordre intellectuel et l'ordre moral, dans lesquels ma conscience affirme à la fois l'indépendance de ma pensée et l'indépendance de mon activité morale; je ne relève que de moimême. Lié aux organes sociaux, je revendiquerai contre eux ma liberté intégrale, l'universalité des droits qu'implique l'autonomie de ma conscience. Mon scepticisme conclura à un individualisme radical.

L'individualisme repose sur le droit que possède tout homme de concevoir et d'affirmer un libre idéal. Une phi-

losophie individualiste s'efforcera d'obtenir de la société non seulement la reconnaissance, mais la protection efficace de ce droit, dans lequel tous les droits de l'iiomme se résument. Quel champ d'action ouvert aux sceptiques dans une société qui depuis un long siècle vit d une illusion d'individualisme!

Mais la liberté n'est qu'une forme vide; condition de toute philosophie, elle ne constitue pas une philosophie. La conscience libérée tend à l'idéal. Le sceptique cultivé ne cherchera pas longtemps le sien : la beauté, voilà pour lui le sens des choses et la suprême raison de vivre; l'idéal de ce sceptique sera un idéal esthétique. Idéal réalisable sans délai. Pour vivre autonome, — sinon pour vivre en liberté, — je n'ai besoin que de deux choses : la conscieuce de mon autonomie, la volonté de la réaliser. Pour aimer la beauté, pour la chercher dans l'univers, pour remplir de visions splendides mes yeux et ma pensée, pour cultiver mon âme, pour m'élever vers mon idéal, je n'ai besoin d'autre chosre que de ce sens esthétique inné, que toute beauté fait vibrer, qui tend vers la beauté d'un infini désir.

L'ordre individualiste, ea reconnaissant la légitimité de tout idéal, consent à l'anarchie des doctrines. JNIais de toutes les raisons, — nous les énumérerons plus tard, — qui permettent de donner pour but à l'autonomie individuelle un idéal commun de beauté, — une seule suffît dès à présent à démontrer cette orientation nécessaire — la même raison qui déterminera l'idéal de l'élite sceptique. Certes, la foule ne possède qu'un sens très rudimentaire du beau ; mais il n'existe pas un être humain qui n'ait le goiît de la beauté. Pourquoi ? Précisément parce que la beauté, avant de se révéler à l'esprit, se manifeste aux sens, qu'elle s'insinue dans la conscience par la sensualité. Ainsi la sensualité même du peuple est un motif d'affirmer son ascension prochaine vers le beau ; le goût des jouissances brutales n'est qu'un goût esthétique qui s'ignore ou qui s'égare. Quand vous aurez persuadé au peuple que les plaisirs les plus profonds et les plus durables à la fois sont les plaisirs que donne la beauté, il n'en voudra point d'autres ; toute culture développe dans l'âme l'idéalisme aux dépens des appétits grossiers ; en instruisant la foule, vous la guiderez sans effort dans la vie esthétique.

L'autonomie est éternelle, nécessaire ; l'union aussi, sinon l'unité. Une société, c'est avant tout un accord de consciences. Disons-le tout de suite; il ne faut pas que l'élite

refuse au peuple le droit de partager sa croyance,, ses espérances cl son idéal ; elle trahirait sa mission, en condamnant ainsi l'âme des foules à un irrémédiable avilissement. NqI espoir d'une société lieureuse et bonne que dans le rapprochement. — je ne dis pas le nivellement, — de l'élément le plus considérable par l'esprit et de l'élément prépondérant par le nombre. Un peuple sans élite n'est qu'un troupeau d'hommes ; mais, pour former une nation, il faut que l'élite ne fasse cju'une âme avec le peuple, il faut qu'un même but, une même foi, un même idéal les rapproche. La culture égoïste de l'élite perdrait singulièrement de sa noblesse, si elle ne servait à relever la culture du peuple. Plus haute sera l'âme du peuple, plus pure la morale sociale, et plus haut à son tour s'élèvera l'élite.» Le peuple lui sert en quelque sorte de point d'appui pour monter vers les sommets. L'élite, enfin, n'est pas une race dans la nation ; l'intelligence n'est point un don héréditaire ; il semble même que la fécondité soit en raison inverse du développement mental ; l'aristocratie de l'esprit se recrute dans le peuple ; en cultivant l'intelligence fruste du peuple, en l'associant aux espérances de l'élite, on prépare pour l'avenir des cerveaux pensants.

L'idéal esthétique sera cet idéal collectif, dans lequel s'unissent et se fondent, pour ainsi dire, les esprits les plus fiers et les cœurs les plus humbles.

Toute philosophie, par ce seul fait qu'elle se considère comme la meilleure, aspire à devenir collective, sociale. Mais toutes les philosophies. comme toutes les religions, avant de devenir des croyances collectives furent des conceptions, des aspirations personnelles. L'universalité n'est que le terme où aboutit l'évolution d'une pensée individuelle. Telle fut aussi l'évolution de la science : avant de devenir une vérité universelle, que de chemin parcourt l'idée du savant! Les croyances ne deviennent définitives, universelles, que parce qu'elles se transforment. Pas un système ne s'impose tel qu'il fut conçu : il n'y a de durables que ces créations collectives qui empruntent à mille sources leurs éléments. Une des plus fortes raisons de l'autonomie, c'est-à-dire de la concurrence des doctrines, c'est de fournir au choix du temps les éléments d'une croyance. Quand il se formerait une infinité de systèmes sceptiques, ces systèmes quelque jour se résoudraient en une conception collective, populaire, sociale. Ainsi se formulera, en une création définitive, l'idéal de l'avenir. L'ébauche seulement en peut être dès à présent esquissée.

Du principe d'autonomie une philosophie complète se dégagera : dans l'idéal d'ascension vers la beauté est contenu tout un système, fortement homogène, de certitude, de morale, d'éducation, tout un plan de vie individuelle et d'existence sociale, c'est-à-dire l'ensemble des éléments constitutifs d'une civilisation. N'est-ce point là cette formule à laquelle tendent les aspirations de la foule, confuses encore pour elle-même, si claires déjà pour l'observateur ? La société future des consciences autonomes peut-elle être autre chose qu'une'civilisation esthétique? (18).

La mission rénovatrice du sceptique est possible; elle est facile; elle est splendide (19).

C'est à lui que s'adresse ce livre. Notre espoir est de le convaincre qu'il existe pour un libre esprit un plus haut emploi que l'ironie, qu'il est plus grand d'aimer que d'ignorer, plus beau de créer que de détruire. Notre tâche , consistera à formuler pour lui celte philosophie de la li- 1 berté et do la beauté, dont le scepticisme était le prélude. * On ne fait pas sa foi pour soi seulement ; la foi déborde la conscience; cîle possède un pouvoir de communication d'autant plus intense qu'elle est plus énergique et plus hau!c. Le doute du sceptique n'était pas resté inactif; lentement il se propageait; l'espérance du sceptique sera féconde à son tour. En choisissant un idéal, nous ne le choisissons pas pour nous seuls, nous choisissons aussi pour la foule, et c'est ce qui fait à la fois la gravité et la valeur de notre choix. Dans toute mission, la première àme à convertir, c'est l'âme du missionnaire; l'esprit est ici le disciple de la volonté. Convertissons-nous; nous convertirons I

Dans l'art aussi plaçons notre espérance. Combien plus que la raison l'émotion est persuasive ! Combien plus que la science l'art est éducateur ! Artistes, vers qui le monde inquiet tourne ses regards, à son attente mesurez votre tâche f

Dans la crise présente la philosophie sait sa responsabilité. Si toute philosophie individuelle atteste une réaction de l'homme contre lui-même, do l'âme contre l'instinct, la philosophie sociale atteste aussi une réaction contre le désordre de la société. Le philosophe n'est pas de son temps^

en ce sens qu'il le devance et le dépasse; il appartient tout entier, au contraire, à son siècle, parce que son œuvre en reflète les tares et les souffrances. Toute philosophie est un élan vers le mieux; tout les progrès humains, tout ce que l'humanité peut nommer son bien, lui vient de la philosophie. Qu'on ne dise point que, isolée de la relig-ion et de la science, la philosophie est incapable de formuler un idéal viable. Pour remplir son rôle, elle n'a pas besoin d'une rigueur et d'une certitude scientifique. La philosophie ne se confond point avec la science; elle n'est pas une, et ne pourrait s'unifier sans immobiliser et stériliser l'esprit humain, c'est-à-dire sans cesser d'être. Elle ne fondera pas une religion, puisqu'elle nie toute autorité dogmatique. Elle accomplit sa tâche, — la plus haute qui soit au monde, — en formulant les idées générales et directrices. Nul système n'est uneA'érité; une doctrine est toujours une direction. Pas une découverte technique ne vaut une idée générale. L'humanité ne se réalise vraiment que dans les hommes supérieurs, parce qu'ils lui donnent les formules des grandes idées. Les idées aussi sont des individus; elles meurent comme nous, mais non point sans avoir fructifié, engendré d'autres idées. Les idées animent tout; on ne citerait pas une loi civile, politique ou sociale qui ne procède d'une conception religieuse ou philosophique. Penser, au fond, c'est agir; toute grande action révèle une grande pensée.

La philosophie contemporaine a compris son rôle; elle ne s'oublie plus dans la divination contemplative d'un hypothétique absolu; consciente de sa force et de sa mission, elle s'est engagée dans les conflits de l'existence sociale; tout philosophe est citoyen, soldat, électeur, en même temps que sociologue; il n'est plus permis d'agiter les éternels intérêts de la pensée sans montrer comment ils se relient dans l'action aux problèmes du temps présent.

Peut-être cependant la pensée contemporaine cède-t-efle à l'excès au goût de l'anah'se, et. par une sorte de pudeur à l'égard de la chimère, s'interdit-elle trop souvent le hasard heureux des systèmes. 11 y a des problèmes qui ne se résolvent que par l'utopie. Des utopies des derniers siècles une part s'est réalisée; des autres il reste les problèmes du temps présent. A l'extraordinaire utopie du Christ l'utopie révolutionnaire a emprunté les idées d'égalité, de liberté personnelle, de fraternité, toute la charte de la démocratie future.

La pensée est le premier des pouvoirs. La philosophie peut — et peut seule, — formuler l'idéal humain.

Si la philosophie cessait de proclamer et de proparer un avenir meilleur, l'humanité ne larderait pas à rélrogader. L'espérance n'est pas seulement nécessaire a l'essor du progrès ; sans elle, l'âme déchoit, la décadence commence. Dans la détresse de la conscienca moderne, tout effort pour relever l'idéal a sa valeur, le plus humble même ne sera pas stérile. Parmi ces mouvements de désagrégation, qui conduisent à leur ruine les organes caducs de l'ancienne société, s'accuse l'inévitable réaction contre la matière, la marche à l'Idéal. L'heureuse révolution morale d'où sortira la société future se prépare, s'annonce. L'humanité pour l'accomplir tient en réserve un trésor de jeunes énergies. L'œuvre demande une collaboration immense d'intelligences et de volontés ; mais à se pénétrer mutuellement par la parole, par les exemples, par les écrits, les âmes deviennent plus fraternelles, et quelque jour se scellera sans violence, sans lois, sans traités, sans appareil d'autorité, l'universelle paix des doctrines individuelles et l'accord des consciences dans un définitif et commun idéal.

La pensée humaine se meut dans un cercle; toutes les doctrines gravitent autour de cinq ou six idées essentielles; elles en sortent, elles reviennent s'y perdre. L'individualisme est aussi vieux que l'amour de la liberté, le culte de la beauté aussi ancien que le loisir. La Grèce a presque \éc\i ce songe de vie esthétique que pressent la société moderne (mille symptômes attestent cette attente.) Il n'est plus permis au sceptique de s'attarder au doute ou au regret de la foi perdue. Chacun ici-bas doit remplir une double tâche : le travail et l'action morale. Collaborer à la résurrection de l'Idéal, c'est simplement refuser de mourir insoh^ables. Mais notre effort nous vaudra déjà une récompense immédiate : penser, c'est vraiment vivre; mais écrire, parler ou agir, c'est partager son âme et sa vie, c'est multiplier sa valeur, ses joies et son être même, puisque, prolongeant notre personnalité pensante bien au-delà de ce corps chétif, nous revivons ainsi dans tous ceux pour lesquels nous n'avons pas en vain écrit, parlé, agi (20).

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