L\ METHODE SCEPTIQUE
Eu essayant de définir une philosophie de la liberté et de la beauté, nous nous proposons surtout d'apporter un peu d'aide aux sceptiques lassés qui, pour se dérober à l'étreinte du doute, cherchent ù coordonner en une formule directrice leurs aspirations imprécises, à ces hommes de bon vouloir qui prétendent accomplir leur tache sociale, l'immortelle mission des élites, sauver l'idéal, en le recréant. Mettre en pleine lumière un idéal nouveau, montrer la cohésion, l'unité des conceptions dont il est né, rendre évidente, s'il se peut, sa supériorité sur les croyances entre lesquelles se débat la souveraineté de l'univers pensant, tels sont les objets de ce livre.
Nous ne songeons pas plus à confondre le scepticisme qu'à le justifier ; il ne s'agit ni de découvrir de nouveaux motifs de négation, ni de formuler des négations nouvelles. (Subsiste~t-il un argument inédit à l'appui des thèses sceptiques ?) La question n'est point du tout de savoir si le sceptique est fondé à exprimer des négations ou à y persister. Notre tâche consiste simplement à dégager les conclusions logiques, naturelles, nécessaires, du scepticisme contemporain, conclusions non point négatives, il est vrai, mais formellement affirmatives.
Etat d'esprit chez les uns, tendance systématique chez les autres, le scepticisme est chez tous un peu vague, parce que son domaine est infini ; le sceptique le plus souvent
ignore la profondeur de son scepticisme, s'ignore lui-même. Nous demandons au sceptique l'eiïort de se chercher, de reconnaître l'étendue, la portée de ses négations, puisque les affirmations prochaines sont tout entières impliquées dans ces négations.
Il s'agit donc de définir avant tout les pourquoi du scepticisme, non pas les raisons qu'a le sceptique, mais celles qu'il se donne de douter et de nier. Que le sceptique pénètre donc jusqu'au tréfonds de sa pensée : le secret découvert de ses doutes lui livrera le secret de l'idéal.
Le scepticisme n'est point chez tous également profond, égalemeut radical. Il a des degrés; il se traduit par des nuances.
Entre tant de tendances, nous ne pouvons analyser ici que ce scepticisme qui, sans s'interdire pourtant le droit de raisonner, pousse le plus audacieusement à hout le système des négations. D'un scepticisme ahsolu se conclurait avec une évidence ahsolue l'autonomie individuelle et l'orientation esthétique de la conscience autonome. Mais ce n'est point d'un tel scepticisme que naît le trouble de l'heure présente ; le scepticisme vulgaire ne fait point table rase de toute réalité ; la vie force notre adhésion à une infinité de postulats infiniment douteux, et ce sont des êtres bien vivants, ces sceptiques qu'il s'agit de guider à la conquête de l'idéal. Nous admettrons donc, après avoir exposé le scepticisme le plus radical, quelques postulats conventionnels, qui n'ajouteront rien à la solidité de notre thèse, mais en rendront l'exposition plus rapide et plus claire.
Croire un peu, douter beaucoup, espérer plus qu'on ne doute, en ces trois termes se résume l'esprit philosophique : les systèmes succomberont, l'intelligence s'humiliera ; mais, après avoir avoué la chute, il faut bien consentir à l'orgueil de monter.
Nous l'avons dit ailleurs, on peut par trois méthodes atteindre l'idéal. Pas une d'elles n'est inaccessible à un homme de bonne volonté, fùt-il étranger aux problèmes de la philosophie et à ses débats.
La première, un peu mystique sans doute, consiste à affirmer notre conception personnelle de l'être, du bien, du
devoir, sans preuves, ni discussions, par cette raison seule qu'elle est la conception la plus haute, la plus pure, qu'il nous soit possible de formuler, et de l'existence et du suprêma Bien.
Ainsi une école considérable affirme la certitude de la morale et du devoir. — Concevoir un devoir, c'est, en effet, le créer. Rêver un idéal, c'est le vouloir; la volonté de l'idéal s'impose ainsi à la conscience par une sorte d'évidence intérieure. Elle se passe de la foi, ou plutôt ellemême est une foi. La religion embrasse l'éternel, qui est, en somm3, l'idée illusoire du devenir infini; l'idéal domine ce devenir, se révolte au besoin contre la réalité; une a'^olonté agissante la modifie et à son tour embrasse l'infini. L'idéal est ainsi une certitude; ajoutons : toute la certitude nécessaire. En agissant sur la réalité extérieure, il démontre sa réalité propre, et se légitime, comme il se crée, en s'affirmant.
La notion même de l'idéal justifie cette méthode, puisqu'il est, en effet, par définition, la plus haute affirmation de l'esprit. L'idéal est une nécessité de la vie, une nécessité de la pensée. La méthode mystique reconnaît simplement cette double nécessité. Le droit de l'idéal naît au moment même où celui-ci se forme dans la conscience; dès lors, l'affirmer suffit. A concevoir un idéal et à n'en point vouloir la réalisation il y aurait contradiction. En définitive, l'idéal est le seul impératif catégorique, dont l'autorité ne dérive ni d'un postulat métaphysique, ni de l'analyse psychologique.
Il semble qu'un idéal ainsi affirmé soit par essence individuel, propre à l'homme qui l'a conçu, et que, tout personnel, il ne puisse dépasser l'horizon d'une vie humaine. Et, en effet, si l'on en cherche la cause profonde, on ne rencontre que le désir et l'amour. — Je veux ce que j'aime ; ne pas le vouloir m'est impossible.
Mais l'idéal d'une haute conscience ne s'enferme point dans un cercle d'égo'isme; l'homme parfois s'oublie, jamais son esprit ne se détourne des hommes; une grande pensée est toujours sociale.
Pourquoi ne deviendrait-elle pas collective? l'idée ne naît pas simultanément dans les innombrables cerveaux de la foule; qu'est-ce qu'un idéal commun, sinon l'âme d'un seul, livrée à tous, partagée entre tous?
Celte première méthode est une pure méthode d'exposition. Il en est une, au contraire, toute scientifique, qui se fonde sur des faits, s'appuie sur la discussion, sur un sys-
tème de preuves. C'est la méthode psychologique. Beaucoup plus modeste que la méthode positive, qui cherche son critérium dans la « totalisation de l'expérience humaine » et subordonne ainsi la valeur de ses solutions aux acquisitions de l'expérience universelle — et aux démentis que celle-ci se donne, — la méthode psychologique s'attachera, parmi les procédés de l'esprit, à découvrir les procédés les plus généraux, et à ramener ceux-ci, s'il est possible, à un principe fondamental et commun. De ce principe, — s'appuyant sur lo postulat de l'harmonie des fins et des moyens — elle induira logiquement la destinée de l'homme, de celle-ci les fins sociales ; d'un fait individuel incontestable elle pourra s'élever jusqu'à l'explication, toujours hypothétique, mais vraisemblable désormais, de l'immuable mystère du Cosmos. Embrassant ainsi la morale, la politique, l'éducation, la philosophie première, elle gouvernera l'ensemble des problèmes que soulève la pensée devant l'univers et la vie humaine.
Mais refuse-t-on à l'esprit le pouvoir de s'analyser, de se connaître, d'induire, de généraliser? Reste une troisième méthode, — celle que nous proposons aux sceptiques. C'est la méthode de comparaison. Du rapprochement et de l'opposition des systèmes doit résulter à quelques points de vue la supériorité de Tun d'eux. Ce sont ces points de vue qu'il faut déterminer (21).
Kant a décrit la méthode sceptique : c'est un combat d'antinomies; mais ce combat ne doit pas se terminer par la victoire de l'une des deux adversaires ; il se résoudra, quand la raison, juge du camp, aura reconnu que l'objet du conflit est une pure illusion. Ce n'est cependant pas à ce résultat tout négatif que se résigne la méthode sceptique. Elle prétend, au contraire, atteindre la certitude; le doute n'est pour elle que le chemin de la foi. Elle brise donc avec ce scepticisme radical qui nie irrévocablement toutes les croyances, et se rapproche du scepticisme méthodique qui ne détruit la tradition et l'erreur que pour fonder la science.
Mais ce n'est pas à elle que Kant attribue le droit de reconstituer la certitude. Définir la connaissance, ou du
moins les limites de la connaissance, sera le rùlc de la méthode critique.
On nous permettra d'élargir la méthode sceptique un peu au delà des bornes que lui assigne la définition de Kant. S'il y a quelque inconvénient à toucher aux définitions classiques, c'en est un plus grand encore de se servir de termes ambigus ; en fin de compte, les mots appartiennent à tout le monde. Le nom de sceptique est le seul qui convienne à la méthode que nous proposons, parce qu'elle a pour but dernier de comparer des systèmes, et qu'elle constitue ainsi la méthode propre des sceptiques.
La métliodc sceptique forme la contre-partie du scepticisme, qui, sous sa forme absolue, représente, si l'on peut dire la totalisation des déceptions humaines et des contradictions de l'esprit. Le scepticisme absolu apparaît aujourd'hui comme le résultat historique du long effort de la critique universelle. Comme la religion, qu'il abolit, il constitue pour nous une tradition lointaine; comme la science, qu'il nie, il a lentement grandi, accroissant de siècle en siècle son domaine de tous les territoires conquis sur l'erreur; immense labeur de libération, qui ne nous laisse plus un argument à formuler, plus une révolte à déchaîner. Tâche grandiose, bienfaisante, et décevante à ha fois.
A cette critique manque une conclusion. Il faut construire après a\oir détruit. Le scepticisme a pu recevoir de toutes mains des arguments, La croyance est moins éclectique. Où donc retrouver la foi? Choisissez dans la bibliothèque des systèmes. — Sinon créez un nouveau système, qui soit bien vôtre I
Créer? le sceptique doute de lui-même; il n'ose. Choisir? mais comment? innombrables sont les doctrines, et le sceptique n'a appris qu'à discuter, railler et nier. Sur quelles raisons s'appuierait-il, sur quels principes, sur quels critères pour affirmer que, parmi tant de croyances, telle croyance est la moins funeste, la moins affligeante et la moins fausse? Croire, c'est à la fois créer, comparer et choisir.
La méthode sceptique, pour ranimer la croyance et pour relever l'idéal, doit fournir au sceptique des critères de comparaison et des raisons de choix. Mais il ne suffit pas d'offrir un choix entre des doctrines suspectes; il faut que la méthode soit créatrice.
Des négations du sceptique se dégagent des conclusions positives, les principes d'un système logique et pratique à la fois. C'est ce système qu'il faut définir, pour l'opposer ensuite aux systèmes que le sceptique a écartés.
La méthode comporte deux phases, l'une en quelque sorte négative, l'autre positive. Le scepticisme, principe d'examen, révisait la croyance. La première opération de la méthode consistera à réviser, à son tour, le scepticisme, bien moins, il est vrai, pour redresser l'œuvre critique des âges passés, (nous pouvons la tenir pour faite et bien faite) que pour reconnaître le fond même de notre pensée.
Il y a deux raisons de vérifier attentivement les éléments de notre scepticisme : la première est une raison de loyauté A^s-à-vis de nous menus; le jugement d'autrui n'a aucune valeur dans les questions qui engagent la conscience, et nous trahirions noire conscience en acceptant un tel jugement; la seconde, c'est l'exlrôme intérêt qu'il y a à savoir très exactement pour quels motifs nous avons rejeté telle hypothèse, telle légende, telle affirmation ; ces motifs, en elTet, peuvent seuls éclairer la comparaison des systèmes.
La révision totale du scepticisme n'irait pas à moins qu'à recommencer le travail infini dos siècles sur les traditions et sur les idées. Tâche surhumaine, et inutile. Une révision méthodique circonscrira son propre champ, se réduira aux systèmes fondamentaux et aux élémeuts essentiels de ces systèmes.
Ainsi la première opération de la méthode aura pour objet de ramener toutes les doctrines à quelques idées génératrices — ensuite, de relier ces idées au plus petit nombre de systèmes possible, — de réduire, enfin, s'il se peut, ces systèmes à un principe général ou, mieux encore, à une méthode commune. L'esprit s'élèvera ainsi de synthèse en synthèse vers l'unité.
Sur ce principe unique ou sur cette méthode le sceptique — c'est la seconde opération — dirigera un examen critique, dans le double but d éclaircir à ses propres yeux les raisons de ses doutes et de définir les premiers termes de la comparaison finale des doctrines. 11 ne s'agit donc point ici de condamner ou d'adopter des systèmes, des principes, des méthodes, mais d'en apprécier la valeur. Une fausse méthode n'engendre que do fausses doctrines; mais, pour procéder d'une bonne méthode, toute doctrine n'est pas nécessairement bonne
Ce premier exam3n ne doit pas être indéfini. Pour le limiter, et, plus encore, pour lui assurer une précision rigoureuse, il conviendra de poser les critères essentiels, qui l'un après l'autre devront concourir à l'éprouve des principes on cause.
Quels seront ces critères?
Il s'agit d'arriver à la détermination de l'idéal. Les critères seront les conditions mômes de l'idéal. Le sceptique recherchera donc dans quelle mesure les systèmes en présence satisfont à ces conditions, — ou, mieux encore, dans quelle mesure les méthodes appliquées permettent de les réaliser (22).
Un idéal doit se fonder sur une certitude positive ou, du moins, sur un système de certitude; il doit être optimiste; il doit être en harmonie avec nos moyens, il doit enfin être à la fois personnel et social, et pouvoir être tout enscmhle individuel et collectif.
Ces quatre conditions fourniront au sceptique ses critères de comparaison et de choix.
Faut-il les justifier?
La dernière tient à la définition même de l'idéal.
L'harmonie nécessaire de la fin et des moyens ne semble-t-elle pas de toute évidence? Définissons-la cependant. L'idéal, par nature, est infini; mais il faut que par nos moyens finis il soit réalisable; l'idéal instinctif de l'homme est le plus audacieux de ses rêves; l'idéal rationnel sera la plus haute chimère accessible à notre plus grand effort. Il sera sublime et humain, et toujours intelligible à la foule, envers laquelle l'élite en reste responsable.
Nous voulons un idéal optimiste; n'y-a-t-il pas contradiction entre les deux notions d'idéal et de pessimisme? L'un a pour principe le désir, l'autre pour terme a le renoncement. L'oplimisme réside au fond de l'àme humaine, qui n'a d'autre raison de subir la vie que l'espérance ; il est, d'ailleurs, le maître des choses, puisqu'il les interprète, leur donne leur sens final, et que, puissance créatrice, il transforme, en efï'et, la réalité, modifie les parts du mal et du bien dans le monde.
La certitude constitue la base de l'idéal; elle est un besoin de la pensée; l'esprit ne se repose que dans la certitude; d'autre part, l'idéal ne prend corps que lorsqu'une volonté l'anime, et la volonté ne se soutient point sans la foi. La certitude est-elle identique à la vérité, et, si le sceptique persiste à penser que la vérité échappe éternellement à notre atteinte, faudra-t-il donc renoncer à retrouver l'idéal? Nullement. La vérité n'est pas l'unique forme de la certitude: il existe, à défaut de vérité, d'autres formes de certitude; et contre la vérité même, si elle se révélait oppressive, injuste, immorale, une volonté de justice, un idéal de liberté, une certitude morale, en un mot, ne prévaudraientils pas? Contre l'irresponsable tyrannie de Dieu et la cruauté
de la nature les plus hautes consciences n'ont point cessé de s'insurg-er, et les meilleurs d'entre nous vivent d'espérances sans gages et de certitudes sans preuves.
Le sceptique a jugé les principes généraux ou la méthode commune des systèmes ; il a tour à tour recherché dans quelle mesure tel principe, telle méthode permettait de réaliser les quatre conditions fondamentales de l'idéal. La tâche négative est accomplie.
Il s'agit maintenant d'ahorder l'œuvre positive, il faut définir cet idéal nouveau, conclusion logique des négations du sceptique, qu'en dernière analyse nous opposerons, pour exercer un choix, aux S3^slèmes examinés.
Avant tout, un principe général, une méthode.
L'affirmation doit rigoureusement résulter par a contrario de la négation; non point par un a contrario possible parmi plusieurs a contrario possibles; un seul est légitime, il est nécessaire.
A la tradition s'opposera l'expérience réfléchie, à l'autorité la liberté. Condamnez le principe d'autorité, vous conclurez au principe de liberté; condamnez celle-ci, il ne vous restera que l'autre terme de l'alternative fatale: l'autorité.
Le principe (ou la méthode) défini, son application rigoureuse conduira à une doctrine déterminée, à un idéal certain, nécessairement impliqué dans le principe ou la méthode. La tradition implique la religion; l'expérience conduit à la science ; la liberté contient la beauté.
La deuxième opération delà méthode constructive a donc pour point de départ la reconnaissance de l'idéal qui logiquement dérive du principe initial d'affirmation contenu dans le scepticisme. Elle se continue par une série de déductions, grâce auxquelles pièce à pièce se reconstruit l'idéal.
Troisième opération. On vérifiera dans quelle mesure l'idéal nouveau satisfait aux conditions posées comme essentielles à tout idéal viable.
La cjuatrième opération consiste à comparer aux méthodes d'abord, puis aux systèmes rejetés la méthode et le système général proposés.
La cinquième opération, c'est le choix décisif d'une doctrine directrice.
Celle-ci sûrement dérive, comme sa conclusion logique, unique et nécessaire, de la méthode définie. Pour l'atteindre, par un procédé de division inverse à la synthèse, qui de l'infinité des doctrines nous a conduits à des principes élémentaires ou à une méthode universelle, on déterminera
les systèmes généraux qui dérivent de la méthode ou du principe fondamental, — dans un système choisi les idées directrices qui s'y rattachent, — et parmi celles-ci s'exercera enfin l'option définitive. Comme au début de la recherche, chaque système, chaque doctrine subira l'épreuve des quatre critères posés comme les conditions essentielles de l'idéal. L'épreuve finale achevée, un dernier ac'.e reste à accomplir, l'acte de volonté par lequel le sceptique d'hier en proclamant sa foi inaugure sa mission rénovatrice.
Le scepticisme n'est pas pour nous, avons-nous dit, un objet de discussion, c'est un fait; nous acceptons par hypothèse la légitimité d'un scepticisme radical.
Nous ne nous proposons donc dans ce volume ni d'en discuter, ni d'en justifier les négations. Laissant aux sceptiques de toutes les écoles la tâche de vérifier leurs propres doutes, nous nous bornerons à définir les conclusions négatives du scepticisme et les postulats sans lesquels aucune philosophie ne serait possible. C'est sur ces conclusions et ces postulats que se fondera la philosophie pratique des sceptiques.
Notre première étude aura pour objet de chercher le principe commun des systèmes et des doctrines que le scepticisme a tour à tour rejetés.
Ce principe a-t-il satisfait dans le passé, peut-il satisfaire jamais aux conditions fondamentales de l'idéal? Le sceptique répond : Non; (toute autre réponse impliquerait contradiction avec le scepticisme.) Nous résumerons donc les raisons au nom desquelles le sceptique condamne ce principe.
Alors commencera notre œuvre personnelle. Nous poserons le principe antagoniste du principe condamné; nous en développerons les raisons et les conséquences; nous montrerons ensuite quel idéal découle de ce principe nouveau; nous décrirons le système dont le principe et l'idéal proposés constituent l'unité; s'il remplit les conditions de l'idéal et l'emporte ainsi sur les systèmes qu'a niés le scepticisme, — ce sera la dernière partie de notre tache d'en faire la preuve, — nous aurons guidé le sceptique jusqu'au but (23).
Mais ici se présente une difficulté grave. Le scepticisme radical rejette tout critérium comme toute connaissance. Comment, au nom de quel principe oserons-nous juger, puis comparer les systèmes? Et, en définitive, de quel droit choisirons-nous ?
Dissipons d'abord une équivoque, ou une illusion. Ceux-là s'abusent étrangement qui pensent découvrir un critérium
décisif dans une seule faculté de l'esprit, dans un procédé unique d'étude. L'expérience, pas plus que la raison, ne fournit à elle seule un critérium absolu, ou seulement suffisant, de connaissance. C'est dans la raison que l'expérience trouve en quelque sorte la conscience d'elle-même, s'examine, se juge, développe ses propres conséquences. Et, d'autre part, existe-t-il une notion pure de la raison, qui ne procède de l'expérience? Kant a-t-il irrévocablement démontré que nous ne devons pas à l'expérience les idées d'espace et de temps, et, pour être des formes constitutives de la pensée, ces idées aussi ne sont-elles pas des idées acquises? On traite l'esprit comme une sorte de lieu de rendez-vous où se réuniraient au hasard des éléments hétéroclites. L'esprit forme, au contraire, un tout indissoluble. C'est un organisme, un monde, dont toutes les parties, liées par une dépendance étroite, collaborent ensemble au même résultat. Il n'est guère d'opération de l'esprit où n'entrent en jeu sensation, sentiment, expérience, mémoire, imagination, sympathie, passion, raisonnement, calcul... Et ce qui donne à nos jugements, à nos hypothèses mêmes, quelque valeur, c'est précisément cette emprise simultanée de la réalité extérieure par tous les organes de la pensée. La justesse de nos opinions a pour garantie ce contrôle obscur et continu que nos facultés exercent l'une à l'égard de l'autre.
Si quelqu'une, en définitive, l'emporte sur les autres, c'est le sentiment; mais lui-même n'est-il pas sous la dépendance du raisonnement, de l'expérience, de toute autorité consacrée, science ou tradition?
Le premier état de l'àme humaine, c'est la poésie; et l'esprit réfléchi de l'homme moderne a conservé des formes, des catégories esthétiques; c'est ce qui explique ù la fois les déterminations du sentiment et l'autorité de la logique.
La logique est l'harmonie de l'esprit ; elle procède de ses habitudes acquises, et delà cohésion de celles-ci. Nous appelons vérité toute notion qui concorde avec cjtte harmonie. Parfois dans le tréfonds inconscient de notre être se prépare peu à peu une harmonie nouvelle; (l'homme n'est-il pas avec lui-même en perpétuelle contradiction?) il peut arriver qu'au conctact d'un fait, d'une idée, surface et fond, nos deux âmes se heurtent, nos deux harmonies discordent; l'alarme de la logique déterminera alors l'explosion du sentiment; puis de nos deux êtres un seul être se refera pour se dédoubler à son tour. Ainsi se déroulent dans la pensée une suite de dissonances et d'harmonies qui
renaissent longtemps les unes des autres avant de se fondre en un accord final.
L'esprit, en dépit de cette dualité de l'être, reste un; nous n'avons qu'une conscience, dont l'équilibre tient à la collaboration de tontes nos facultés; abstraire de l'esprit une faculté, s'isoler en elle, effort illusoire!
Pas une philosophie ne s'y est condamnée. Lorsque Descartes a proclamé le principe de l'évidence, lorsque Kant a entrepris la critique de la raison, ils ont l'un et l'autre implicitement admis la légitimité des opérations initiales de l'esprit exerçant sur lui-môme ou sur les choses le contrôle de ses facultés.
Comment expliquer le désaccord des philosophies, s'il était possible d'abstraire de l'intelligence celles, au moins, de nos facultés, dont on peut dire que les procédés et l'intensité sont identiques chez tous les hommes sains?
Comment, d'ailleurs, un sceptique se conlîerait-il à l'une plutôt qu'à toute autre de ses facultés, quand précisément l'exercice du doute a éveillé sa défiance à l'égard de chacune? Quel plus sûr critère que l'esprit lui-môme, statuant avec toutes ses facultés ? l'esprit, c'est-à-dire tout l'homme?
La critique et la foi sont les produits d'un nombre indéterminé d'inconnues. Tous les moyens sont bons, à condition qu'on les emploie tous. Persuadez-vous 1 Persuadezmoi! Croire et convaincre, voilà la grande affaire!
Les sceptiques n'ont ménagé aux systèmes ni l'ironie, ni l'outrage; mais, lorsqu'elle prétend nous ramener à la foi, la critique contracte une haute obligation de respect. JVe méprisons pas les divinités chancehintes, ni la science, ni la raison, ni les pactes sociaux, ni le progrès, rien de ce que les hommes ont honoré, parce que l'homme qui honore, loin de s humilier, s'ennoblit de la noblesse de son culte.
« L*-S dieux qui ne sont plus, furent les dieux quand même. »
Les générations, nos aïeules, ont droit à notre piété de petits-hls. L'humanité apparaît vraiment comme un Grand- Être vénérable — c'est une touchante et profonde conception, dont il faut louer Auguste Comte — et l'on ne doit
loucher qu'avec respect aux feuillets les plus déconcertants de l'histoire de la pensée.
Peut-être l'intelligence humaine fut-elle enchaînée dans un infranchissable horizon d'erreur. Peut-être toutes les institutions sociales tombent-elles sous la condamnation qui frappe l'intelligence.
Mais ce n'est certes pas un signe indiscutable d'erreur ou de malfaisance que l'hérédité plusieurs fois séculaire des traditions. Si, comme le pensait Sénèque, oîi est le nombre, là est l'erreur, l'adhésion des siècles vaut pourtant un bon argument; si, en effet, le consentement du temps, ni l'expérience, n'impliquaient aucune probabilité, où trouverions-nous les certitudes pratiques de la vie?
Respectons la religion, ce premier idéal moral de la jeune humanité; respectons la science, plus antique encore, contemporaine de notre espèce sur ce globe, nourrice de la vie, gloire de la pensée.
Respecter, c'est comprendre; comprendre, presque toujours c'est respecter; le plus souvent la rigueur et le blâme n'attestent que l'impuissance de comprendre. Les meilleures démonstrations se heurtent à des réfutations non moins décisives. Personne n'a jamais tout à fait raison, personne tout à fait tort. Pour juger avec impartialité, essayons d'abord de comprendre. « Qui n'a pas saisi la vérité que contient une erreur n'en est pas affranchi », observe très justement M. Séailles. L'homme est plein de sophismes, d'illogismes, de contradictions. Besogne stérile de les relever. Je voudrais que la critique put se borner à signaler dans toutes les doctrines les idées les plus belles, les aspirations les plus nobles. Vivons avec tout ce qui nous élève, avec tout ce qui nous fortifie! Combien une critique respectueuse, pieuse, et, si je puis dire, optimiste, serait instructive, féconde, — et respectable! La sévérité n'est juste que lorsqu'entre deux thèses contradictoires il faut absolument choisir. Mais alors même ne condamnons point. Jugeons le bien, sans regarder au mal. Savons-nous jamais si le mal est dans les choses ou dans l'esprit? Respecter en autrui l'humanité et la pensée, c'est, en définitive, honorer encore Pune et l'autre en nous-mêmes.
Peut-être au cours de ce voyage à travers la cité des ruines, — douloureux comme un pèlerinage d'amour, — quelque sceptique, fils d'une race chrétienne, se ressouviendra, attendri, des agenouillements, des mains jointes, des beaux chants religieux de l'enfance. La foi qui suffît si longtemps à ses pères peut lui suffire encore.
Est-il donc rompu pour toujours le charme des légendes dorées, des puretés mystiques, des paradis d'azur? L'amour s'est-il trompé pendant de si longs siècles ? Le dieu des aïeux, quand nous sommes passés dans le camp ennemi, nous a-t-ilàson tour pour jamais abandonnés? Sceptiques, qui retrouvez vivante au fond de votre cœur la piété du culte héréditaire, n'allez pas plus loin! agenouillez-vous 1
Mais l'idole n'est qu'un symbole. Sous le manteau du Dieu palpite la .force infinie. La science dévoilera le symbole, elle révélera à l'homme les vérités éternelles.
La vérité, ne l'avons-nous pas méconnue? La poursuivre, n'est-ce point la raison de la vie? La conquérir, toute la gloire de l'homme ?
Sceptiques, qui goûterez encore l'ivresse de l'étude et l'orgueil da savoir, vous ne leur échapperez plus. Cherchez, pensez, croyez! Vous êtes sauvés !
Le seul mal de l'esprit, c'est l'angoisse du doute. Et puisse ce peuple croire avec vous en un Dieu libre ou à cette Force inconnue qui régit le destin mè.ne des Dieux I Qu'il ait avili l'idéal, voilà le seul péril. Quand même entre les divinités ennemies se rallumerait la guerre, eh bien 1 fmisse la trêve de nos impiétés ! La guerre vaut mieux.