‹ Hortense Allart de Méritens ...Chapitre 7 sur 28 · A VIE · texte numérisé non relu

A VIE

Montauban, où il venait d'être nommé architecte du goiivernement. Tout alla bien pendant les premiers jours. Elle écrivait à Sainte-Beuve, le 28 mai :

(< Je trouve le mariage excellent au fond, mauvais dans quelques parties qu^on peut corriger; Thomme en disant parfois : « je veux », le gâte. Former un mari seul est plus difficile que si la loi était changée

ceUe. église ad prôoe de la mesie paroissiale, les difQai>çbes 12 et 19 mars présent mois, sans qu*il se soit trouvé aucun empêchement ou op^sition, vu la dispense du troisième ban et du temps prohibé du carême accordée par l'Officiaiité diocésaise en date du 1 4 mars présent mQis; — Vu Tacte civil de la mairie de cette commune en date de ce jonr'; — Vu la dispense d*heure accordée par Monseigneur Tévêque de Versailljesi en d^te de ce jour« Le s' . de Méritent ayant attesté que le^..bans avaient été publiés à l'église de Belleville et que c'était par oul!»Ii que le certificat n*cn avait pas été levé ; de plus, autorisation dfe passer outre ayant été demandée à Monseigneur l'évéque de Versail* Tes ; toutes les autres lois civiles et ecclésiastiques ayant été observées.

c( I^u» souesi^é, curé de Saint-Martin d'Herblay, avons donné la bénédiction nuptiale au S"" Napoléon-Louis-Frédéric-Gorneille deMéritens de Malvé2ie, architecte du gouvernement," né à Sàvone (État de GéDesf, dook^icilié à BeUeviUe (Seine), fils msyeurr du S'* Bernard-Martin-Cyprien de Méritens, baron de Malvézie, domicilié à Toulouse (Haute-Garonne), et de D« Elisabeth Dufourg, son épouse d'une part ;

« Et Di'c Hortense-'niérèse-Sigismonde-Alexaadrine-Sophié Allart, née à Milan (royaume Lombard- Vénitien), Me majeure de défunt Nieolas-Jeaii-Gabriel AUart, et de défunte Marié*Françoise Gay, son épiîduse, d'atttre part.

m Tout ce que dessus en présence des sieurs Jean- Baptiste-Séraphin de Méritens de Malvézie, frère de l'époux, domicilié à Paris, rue de la Marche, no 9; le comte Auguste Dillon, colonel en retraite, ami de répoux, domilicié en cette paroisse; Etienne Gran^hon, avocat à la cour royale de Paris, domicilié à Paris, rue des Vieux- Augustins, 69, ami de l'épouse, et Loais-Bien>aimé Mongtes, médecin, domicilié en cette paroisse, aussi ami de Tépouse, qui ont signé avec les époux et nous.

« Ont si^né :

« L. de Méritens de Malvézie, Hortense Allart,A. Dillon, Granghon, S. de Méritens, Mongies, M. AUart, BerlraQd, curé. »

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pour le genre humain. Mon mari est aussi bon qu'il est brave et généreux. Je le souhaite uh jour de vos amis; dites-moi quelque chose d'aimable sur lui, comme Libri et les autres ont fait, car il faudra le voir* Nous sommes ici, mais pas pour toujours (i). »

Puis vint rhiver. Pour tuer les longues soirées, elle se mit à lire les œuvres complètes de Diderot ; elle fréquenta aussi la duchesse de Polignac, qu'un amî de M. de Méritens avait trouvé le moyen de retenir à Montauban. La lune de miel était déjà finie. Hor* tense jugeait son mari « dur, despote, jaloux, emporté » ; elle détestait leurs liens, elle disait « qu'aucune femme fière n'en supporterait de pareils et qu'elle les briserait, si ce n'était son enfant ».

« J'ai parlé du mariage et je ne le connaissais |pàs.' La loi est mauvaise qui soumetun être libre et capable de liberté, La communauté n'est pas même, puisque l'homme peut tout et la femme rien sans lui* Que lea hommes l'acceptent pour eux, bon! mais pour leui*& filles! Je n'y conçois rien. Vous direz : N'allez pas juger par des exceptions, et Ajax (2) en est une'. C'est bien dit. Mais il faut pourtant compter que là moitié des femmes se plaignent comme moi ou plus que moi. Et voilà Bulwer qui vient se placer de l'autre côté des Pyrénées, devant ma fenêtre!

<( O mes amants, mes aimables amants, amants d'un jour, de dix ans, amants d'indignation, amants*

(i) Lettre inédite.

(a) Elle désignait ainsi M. de Méritas, à cattse de son caractère emporté.

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de cœur, combien tout cela revient avec charme à la mémoire quand ou vit seule et opprimée (i) 1 »

Cette lettre est du 4 mars 1844- Un mois après, Hortense jetait son anneau de mariage sur la grande route de Montauban à Paris (3) et revenait seule à Herblay, qui fui toujours « son port ». Elle y habitait, non loin de l'église, une petite maison que conn^lç^ient tous ses amis, pour y avoir couché plus d'une fois dans la belle saison, depuis Bulw^er, Libri, Lehmaun et Sainte-Beuve jusqu'à cette « belle Marie aux longs cheveux » (3), dont elle était un peu jçJouse»

. A pgirtir de ce moment, elle s'enferma dans cette maison de campagne et y vécut relativement chaste, ep^tre ses historiens préférés, ceux de Rome et ceux 4e Florence; elle partagea sa vie entre l'étude et l'éducation de son fils, — ce qui ne l'empêchait pas d'aller de temps en temps passer un jour ou 4eux. àParis, hôtel du Rhône, rue Sain t-Nicaise,, pour ç€^er politique, religion et littérature avec Thiers, Mignet, Déranger, Leroux, Sainte-Beuve, et quelquefois Chateaubriand. Car elle s'intéressait à tout Ç)ç qui passionne, les esprits d'élite, et cette « femme à la Staël jd, comme la définissait Sainte-Beuve, avait des connaissances extrêmement vaxiées. Peut-être u'avait-elle pas suffisamment digéré ses lectures; pçut-être ne savait-elle pas non plus giu juste ce

(1) Lettre inédite à Saiote-Beure.

jja) Les Enchantements^ p. 3ii.

(3) Madame d^Agoult.

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qu^elle voulait, mais elle savait parfaitement ce qu'elle ne voulait pas. D'abord elle n'aimait pas la démocratie (i) et ne comprenait le gouvernement qu'aux mains des aristocrates. Dans les temps anciens, son homme était Cicéron; dans les temps modernes, c'était Pitt. Elle avait passé la moitié de sa vie à étudier Cicéron, « assise à ses pieds » ; elle le lisait dans le texte, le pénétrait jusqu'à la moelle. Son admiration pour lui venait de ce qu^il avait tout prévu

(i) En 1875, elle écrivail à Jules Troubat;

« Montihéry, 17 septembre.

« Tcmt en délesUtit et niâDt la démocratie dans les grand* étuAs «t , en France, j'ai commencé à m'apercevoir, monsieur, que noua n'ajvpps de la démocratie que le mot et qu'ici elle n'existe pas. Le grand Conseil de Florence, Tlrssemblée du peuple d'Athènes et les éiettions <pàr le peuple sont de ces deux yilles : voilà la démocratie possible dans ces lieux réservés.

« Bn France le peuple vote, mais sous la direction des partis : ces partis c'est le choix, l'élite, \ aristocratie naturelle. Voici M, Thieprs qui se réveille et qui se déclare pour le scrutin de liste et contre le Syllabm* Il va donc mener les élections comme il a mené les cinq milliards. C'est là, Y aristocratie; c'est celle de l'Angleterre et de Home, non celle de Venise, qui ne comptait pas le peuple.

« Le peuple sans direction^ c^st la commune de l'autre jour, c'est celle de 93.

« Mais l'aristocratie héréditaire de Londres et de Rome (qui en avaient deux), celle4^, nous ne l'avons plus.

« C'est ainsi, il me semble, que les médecins, cherchant l'âme d'après des lois terrestres, ne la trouvent pas. Platon savait qu*on se noyait à moitié et qu'on s'évanouissait, mais il rattachait la question d'une conséquence universelle qui est visible, et qui nous annonce une suite à la beauté absolue et à l'enchaînement des choses. Il était sûr de son aperçu, de même qu'il avait deviné Tattraclion, prouvée depuis.

«( 11 ne faut pas sans doute, monsieur, faire des querelles de mots, mais je n'avais jamais bien compris la tragédie de Cmn(i,par<$e qu'elle s'appelle Ginna. Kn l'appelant dernièrement pour m'amuser: Auffusie ou la puissance criminellCy alors j'ai compris cette tragédie et sa beauté; c'est Auguste qui est le héros et qui est la leçon. Cinna> Cinna» n'est rien du tout, ni Emilie. . . » [Lettre inédite.)

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et que, pour dominer la société de son temps, « il n'avait eu recours ni à Fhypocrisie, ni à Tépée » .

« Les grands Romains se drapaient pour vivre et pour mourir. Cicéron seul était simple. Il entraînait les cœurs et les esprits ; il ralliait à lui tous les bons. César ne songeait qu^aux batailles, aux rivalités; mais l'esprit de Cicéron a vaincu César à la Pharsale du genre humain (i)! »

En résumé, Hortense était pour la liberté en matière politique, mais pour la liberté sage et contenue. En religion, elle était libre-penseuse, mais elle était franchement déiste et ne comprenait pas qu'on pût être athée. Le plus grand tort du xvin® siècle, à ses yeux, était d'avoir empêché Buffon d'être religieujs. Elle l'aurait « mieux aimé élève de Port- Royal que si dur, si bête y riant des causes finales évidenteSy et supposant toujours ses coups heureux et hasardeux de la matière » . Mais le catholicisme étriqué, corrompu, fanatique, lui faisait horreur. Elle avait le sentiment qu'il périrait comme la race humaine au déluge. Elledisait,un jour, au curé de son village :

. « Cette foi catholique sera pressée par les grandes eàux' sur un point, un arbre, tin roc, et disparaîtra dans les flots. II est beau de mourir ainsi, comme Israël, mais il faut mourir. Nous deviendrons tous (notre race) protestants, c'est-à-dire évangélistes, protestants progressifs, comme ils sont essentielle-

(ï) Cf. son Timide essai sur la Correspondance sublime de Cicéron (Sceaux, împr. Gharaire, 1876).

ment, rejetant Tenfer et jusqu'à la divinité du Chrùt. Ce sera la philosophie unie à la partie sublime de la morale du Christ, mais je désire qu'on rejette '"^orreur pour l'amour en lui-même. La retenue) it, quoique les anciens l'aient peu connue; mafe orreur, non. Cela vient moins de Jésus-Christ q: saint Paul, et permettezrmoi d'appeler saint Paul baron d'Holbach de Jésus-Christ, Il y a une iiipe de petits hommes qui ont gâté le xviii" siècle^ on daigne les comprendre dons le xviii' sièèle ; de même «ne troupe de petits saints (et perme*- -moi d'y mettre cette bête -de saint Paul) ont gMé morale de l'Ëvang'iie en la forçant et svrcherint. On chassera du Temple et da eiède les rons *f Holbach et par là l'Evangile; la philoBA* le et le svin* siècle se donneront la main, isAt h it les écoleâ à tontes les époques cfRÎ ont dénaturï travaux (i).-. »

Tout cela, certes, était d'une belle audace, bien 'un peu confus. Et la preuve qu'eu s' exprimant isi, devant le curé d'Herblay, Hortense était sine, c'est qu'elle avait déjà commencé à mettre ses Joriœ en pratique. En iSSg, quatre ans avant de marier à l'église, — et elle n'y avait consenti que - déférence pour les Mérilens de Malvézie de Marnac TAsclaveSj de Saman et l'Esbalx, et par res- ;l pour les Croisades, — ^ elle avait fait baptiser, nme nous Tavona vu, son second fils à l'église

) Lettre inédite adressée i Sua(»iBane,.aiiau liiô-

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évangélique de Florence* Et, deuK ans plus tôt, en 1837 j éfcant à Rome elle avait dit à son fils Marcus, en -lui montrant le dôme de Saint-Pierre : <i Mon enfant, à partir d'aujourd'hui, tu fs protestant l ^ Marcus, était trop jeune alors pour comprendre^ mais le grain, kon ou mauvais, qu^on a. semé dans Ui^e âme d'eûfant lève tôt ou tard. J'ai ouvert par curiosité la brochure de combat que Marcus publia» en 1876, SOU& le titre : le Concordat: Napoléçn et le. Catholicisme, à propos de C enquête de Mun (i), et j'ai constaté qu'il s'y montre très} sévèrç pour l'Église en général et pour les évoques et le pape en piaj?tiQ«Uer. Telle mère, tel fite 1 ^•.!Cef>endant,Marcus tenait aussi de son père. Ilavait son! esprit, son visage, son . originalité ; à peiqe âgé de dix-huit, ans, il amusait sa mère en lui parlant des femmes, de son envijs de se maxieir et de son désir d'avoir un enfant !...

Il faut entendre Hortense raconter ses fredaines à Samte-Beuve :

çc 3 Dpveml^re 1845.

« J'ai passé la journée dans la forêt sous une pluie àe feuilles. C'était fort beau ; le pied des grands arbres est entouré de jeunes arbres; on ne voit que verdure d'automne; c'est un endroit dont les siècles et la nature se sont emparés. J'y ai pensé à la poésie, à vous, à l'amitié, car tous mes sentiments moins

(i) Brochure de 5s pages (Amyot, éditeup). :.

ioiit envolés à l'approche de l'hiver, où je repris et tiraillé par les belles. Je reprends les avantages de l'automne et me trouy^

it dans l'état de la forêt.

vais commandé pour demain un déjeuner, retour» la petite maîtresse de mon fils l'a rivant, avec un joli chapeau rose, et le déa pour eux. Allez donc, amour, en chapeau î sentirez-vous si bien le langage de l'au-

t ii Dorembn.

.fît chapeau rose est revenu, elle ne bouge i lèvent à deux heures, que dois-je faire ? Il endre avec lui à Paris. Écrivez-moi elparc vous. »

« 13 novembre.

curé, qui est un homme d'esprit et de vos it de publier un livre traduit de l'indous- 'a priée d'en faire un article qui a paru ou ■e dans la Revue indépendante. Vous voyez lettré à Herblay! Je suis interrompue par qui vient de mettre sa petite en voiture. »

udrais vous amuser de ce qui se passe ici, tié n'ose :je crains de déplaire à une fenme

que j'estime, maîîs qui a, comme vous, un tel goût dés formes et de la jeunesse que voilà la seconde fois que mon étourneau de fils manque une occasion qui nous aurait tous transportés. Passy me Ta envoyé pour six semaines, et cet enfant, beau, simple, agréabla n'ft jançiais su ni voulu comprendre une beauté qu'il confond trop avec sa mère. Il aime toujours cette pe.tite fille de Tautre année, qui est si jolie, elle est venue iqal à propos ici pour tout gâter; et j'ai en vain parlé de M""® de Charrière, de Benjamin Constant, des amitiés durables, des lettres et des femmes encore séduisantes. Il nie cela, il dit que c'est vicieux, il n'est point fat, et ne veut rien comprendre. Enfin il est parti après six semaines et, après un accueil charmant, il a reçu un adieu trop glacé, car je ne le conçois guère là-dedans. Mon fils est un garçon plutôt moqueur et ironique, qui voit comme son père le côté ridicule de toute chose, et qui a beaucoup d'esprit, mais il ne le laisse guère voir, étant timide et réservé. Je ne vous l'ai pas envoyé, pensant que ces garçons de vingt ans sont toujours ennuyeux puisqu'ils ne savent pas causer, mais il est à vos ordres si vous pouviez avoir besoin de lui pour des commissions ou pour lire tout haut. Il m'a dit de vous en avertir, en vous prévenant qu'il est encore trop bête pour oser vous chercher, mais qu'il le fera plus tard avec un grand empressement. »

« 28 août.

c( Mon fils, enlevé encore ce soir par sa petite maî-

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treèse, ine laisse une soirée solitaire* Je me seas sloïcienHe de la tète aux pieds. »

a 1er décembre.

« Oui, vantez la jeunesse ! Cet enfant dit déjà du petit chapeau rose : « Comment m'en débarrasser? Que.doifihje faire ? » Je réponds i « Quoi! une fille si belle I » Il dit : (c Je voudrais qu'elle fût laide, ee serait un changement, ce ne serait plus^lle. » Hélas l iJ est fi.ls de ce penseur qui me disait dans Porage de ^otre passion : « Permettez-moi une expression v«i-» gaire, mais lai^^sez-moi vous dire que; le jeu n'en vaut pas la chaindelle 1 -. » Yoiià* ce que sont les pen^ seurs ^t surtout les poètes. Mf^is vous sentes que, .m jamais Minerve a -pu aimer, cela a dû être Téclait d'un moment» » i

« 4 février 1848, de Passy. ,,

« Je n'ai ici ni la ville ni la compagne, mais j'ai mon fils, plein de journaux et plein , d'affaires, avec le naturel de Sampayo qui se déclare, un, enfan^t dui ne pense qu'à la politique. Il me raconte que sa petite maîtresse, pour le retenir la nnij, lui prépare les journaux du soir ; et quand il dit : « Je vais jtire les journaux », elle les lui présente avec un beau sourire. »

Pauvre petit chapeau rose ! encore quelques nuitfe d'amour^ et le coup de vent du 24 Février vous ^em^

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