À VIE
portera) avec les journaux de Marcus et le parapluie de Louis-Philippe, loin, bien loin^ sans espoir de retour !
' Ce n'est pas la seule chose que la révolution de r848'aît emportée, dans la vie ou autour d^Hortense. Bulwer la définissait : « Une invasion de barbares conduits par Orphée. » Hortense, à l'exemple de tant d'autres, s'en prit à Orphée lui-même de tous les maux qui s'abattirent en quelques mois sur son foyep' et i^ur le pays. Et le plus grand de ces maux, en <:îe qui la regardait, fut la dispersion de ses amis, car, tout en vivant dans la retraite, elle n'aimait pas la solitude; elle avait besoin d'entretenir un commerce quasi journalier de lettres ou de visites avec tous ceux qiîï lui étaierit chers.
Or, à peine Chateaubriand était-il mort que Sainte- Beuve quitta Paris pour aller faire un cours de littérature à l'Université de Liège. Puis ce fut au tour de Libri de passer la frontière, on sait dans quelles circonstances. M°*« de Mérîtens a toujours été persuadée qqe Libri fut la victime des jésuites. Ils ont le bras si long ! On prête si facilement aux riches 1 II y eut à cette époque tant de manigances, rue de Poitiersl Elle n'était pas d'ailleurs la seule qui crût à l-innooence de ce singulier bibliophile» Mérimée partageait sa conviction et même il la paya un peu cher.
Mais rien n'honore plus un homme que la fidélité à ses amis, et Libri se défendait si bien, il criait sî fort, de Tautre côté de la Manche, quHl eût ébranlé les pierres.
Il écrivait de Londres à M™® de Méritens, le 17 décembre i85o:
« Vous êtes une amie admirable,il y a presque plai^ sir à se Toir calomnié ponr être défendu comme vousle faîtes. Vos lettres me font grand bien et un plaisir infini. Ecrivez-moi souvent... Vous verrez la le*çon que je graverai sur le front des magistrats français. Jusqu'à présent on n'a vu que des jeux d'etifants. Il y a dans ma nature une chose dont j'ai fait! plusieurs fois l'expérience et qui est très utile. Aux approches d'un danger et à mesure que le moment critique approche, je sens un esprit plus net et plus calme, et ma résolution plus ferme et plus arrêtée.
f^ Apprêtez-vous à voir TOUT le monde avoir peur. Laissez-leis aller, ils me reviendront. Ne me sont-ils pas revenus après la publication du Rapport Boucly?
« Je compterai toujours sur vous, car vous êtes de ceux qui disent : Etiam si omneSj ego non.
« Mille choses à Marcus, son souvenir ni'est très ' cher. '
« Apprêtez-vous à juger les coups (i). »
(i) Leitre inédite. — Voir à Y Appendice, — Quand il écrivait ces lignes, Libri avait été condamné, le aa juin i85o, à dix années de réclusion^ à la dégradation et à la perte de ses emplois publics, pour
Puis vint ensuite le coup d'État, qui ferma la bou-»che au plup bavard des correspondants d'Hortensej : — c'est ainsi qu'elle appelait M. Thiers, — r Depuiç; lors, elle n'eut plus avec qui causer, rue Saint-Nicaise où elle avait gardé un pied-à-terre, que Béranger qui commençait à radoter, et une demi- douzaine de vieilles femmes, dont M"*® Regnault de Saint-Jean d'AjÇigély et la duchesse de Raguse, les protçictrices de sa jeunesse. Elle prit Paris en grippe et son cher village d'Herblay lui devint insupportable. Pour comble de malheur, la santé, de son âls Henri lui causait depuis quelque temps de sérieuses inquiétude^^,. Gomme elle était mère avant tout, elle pensa qv^e le changement d'air lui ferait du bien et se mit à voyager. Après avoir habité BezQus et Coulangesla^-Vineuse, elle s'établit dans la vallée de Talouan, à trois lieues de Sens, où elle mena trois ou quatre ans la vie de fermière. Mais cette vallée de la Bourgogne était tout de même l^iea éloignée de Paris pour une Parisienne comme elle. Et puis Marcus s'ennuyait tant de ssi mère I Un beau jpur, elle lâcha sa ferme, et ses vaches et sa basse-cour pour revenir s'installer dans la banlieue, à Thiais.
Inutile de dire que, dans l'intervaHe, elle n'avait pas laissé se rouiller sa plume. Sans parler de la correspondance qu'elle entretenait avec Bulwer, Béranger,
les audacieuses soustractions qu'il avait commises dans nos grandes bibliothèques, en qualité d'inspecteur général, et malgré tous les efforts tenifés par ses amis, il mourut à Fiesole (Toscane], le 28 septembre 1S69, sans avoir été réhabilité.
Thiers et Saiute^Beuve, elle avait entrepris deux ovi trois ouvrages d'bÎBtoire^ de politique et de phik>9Q^ phie, comme le Novam organum (i) et Y Essai sur Vhistoire politique depuis l'invasion des barbares jusqu'en i848y qui remplissaient tous ses loisirs. ; Que se passa-t-îl à Thiais et pourquoi n*y demeu? ra-t-ellepas ? Je ne saurais le dire. Ce qu'il y a de sûr^ c'est qu'en i856, après un séjour de quinze mois â Bourg-la-Reine^elie alla habiter à Montlhér j une petite maison voisine de la tour. Ce fut sa dernière étape» Béranger avait chanté autrefois les Lutins de Mont* Ihéry. Elle Tinvita à venir pendre la crémaillère. Il lui répondit selon la formule : « Je le voudrais bienj mais je ne le peux pas I » Depuis qu'il avait élu domicile au Marais, ses jambes lui refusaient le sep* vice. Un an après, il était mort. Dieu ne lui avait pas laissé le temps de lire le Novum organum^ où Hortense a résumé la philosophie des Grecs et scisi idées sur « Pascal saint (2) ». ■— Ce « Pascal saint »y
(i) Elle avait commencé eet ouvrais en 1846/ « dans le déair quHI serait utile aux personnes pieuses. Ce sera, disait'^lle, un ensemble de reli^on et de philosophie ». (Les Enchantements, p. Sic.)
(3) Quand il parut, en 1867, George Sand en rendit compte dans vn article qu'elle recueillit ensuite dans ses Souvenirs de 184S. En yoi6i les principaux passages :
« Sous ce titre un peu effrayant de Novum organum ou Sainteté philosophique, M°^« Hortense Allart de Mëritens vient de publier tta de ces livres clairs et brillants qui méritent la popularité et qui de« vraient être dans toutes les mains.
<r C'est le résumé concis des études et des réflexions de toate une . vie savante et lettrée.
n L'auteur est une femme charmante, qui a étudié les langues mor** tes et les p^ilosophies abstraites, sans que sa figure blanche et rase trahît par un pli les veiUes et les méditations. Il est vrai qu'elle n*a
je me hâte de le dire, «ent plus ou moins le fagot ; tt^empêche que W^^ de Méritens y côtoie d'assez près la doctrine chrétienne. Elle s'en rapprochait
T^To^mkUm^^i va TçUU ni jsouffert popr apprendre, v^m qii%i)« or|;»- DisatioQ. supérieure lui a permis de tout comprendre et de tout retenir sans le moindre effort. A la Toir si animée, êï active, %\ dévouée as7 nobles fardeaux de la famille et avec cela si brillante causeuse, nous ^^LYODseu besoin delà connaître lon|^temps pour croire <{u'ily çût tant ^ sagesse, d'ërudition et de tranquillité dans cette jolie tête blonde q«'*l)e>p<fftaH oeiniiw «l elle pe vidi piU Boopt^np^ «cr tes épaula». « Ilejst peu de c^ractère^ littéraires aussi fortement trempés et aussi notite^ que celui de Hortense Alîart. Elle a caché ses vertus privées àvo3 «n îMfimT sobre» libre 0. â«r. £ile a vécu mmpkvû^ni et, pcr un^g^f^nd esprit d'ordre» de prudence ou de stoïcisme, elle a pu vivre, ec( apparence, à Tabri des préoccupations de la réalité. Eue a écrit pour icfim, HT demaiidafll «pp«i et eoiim^ qu'A #ik-ffàaB#, wt rt^Q» pbant à pert^oime de paraïû'e l'oublier, ne sachant pas si elle Walt des amis ttèdes ou préoccupés, un puhlic ingrat ou trop exi-
, « Si on Teût mieux connue, on l'eût applaudie davajçîta^e. Il 7 a dea personnalités qui ne savent pas se communiquer, qui tout à la fois 00 reréUmt trop et paa «aeei!.
« C'était^ seloA noua, le défaut de M'"'' AJlart. La. voae mpptaii étir le piédestal, couverte d'an voile emprunté. On ne voit pas assez, 4fm$ fo» otorra^ la Umam eweeUaiU ^yiia m» anif ad^raiept ea 4épit de son mâle génie...
« Nous conseillons aux femmes intelligentes la lecture de ce livre, èl paHiculi^emeiLt de la partie intitulée Mémoiret qni cemble it'adresler là «eiki de préférnsca*
« La mamèare de l*atitcitr est origifiale. Ses défanta sont preaçoe taajemni des quatiftés. Son style court toujours et vole souvent... nie est «aiFttate, ^le est pioète et elle est fiemne.
« En somme, M™« Hortense Allart est, par ses travaux sérieux^ aea -Tertos privées, la noblesse de soa earaotère, rélération de son taleiU, «t la hante direetioii de son esprit, ime des gloires de son
« Il est impossitôe de mieux eempreodre i;a'ella ne l'a fait Platon et Pascal, Pythagore et Rousseau, tes pères de TEglise et les Encyclopédistes. C'est véritablement, à cette heure surtout, un très grand esprit ^ç» le sien, «a esprit arrivé à une telle hauteur que Ton sent poor lui un respect ennemi de la discussion, m
Nohant^ 3o upiemJbre iMj,
tous les jours, au fur et à mesure qu'elle se pénétrait, Sainte-Beuve aidant, de l'esprit de Port-Royal. Elle s'imagina qu'elle le possédait, le jour où Saint- Martin, « ie philosophe inconnu )),lui fit comprendre le sacrifice du calvaire et que « le désir en nous est ■acine de l'éternité ».
>ette disposition d'esprit, toute nouvelie chez ' de Méritens, ne lui fut pas inutile dans (reuve cruelle qui lui était réservée : la mort de i fils Henri, en 1862, ia trouva résignée à la onté de Dieu ! Peu de temps après, elle publia, 18 le titre de Nouvelle concorde des quatre éoanistes, une vie de Jésus qui pourrait être mise entre tes les mains chrétiennes, et, de ce jour, sa vie. Ile, fut vraiment édifiante.
i. Thiers, qui l'appelait « ma très ancienne ie », lui avait fait obtenir une petite pension d'un lier de francs, en qualité de femme de lettres ( r ).
)ll Imécrirailea iSSi ;
Ma ttès SDcicDDO amie, j ai parld k M. de Rothschild, a prèe Bul- . Tout IX que la recooiiDaDdation ta plus cbaude peul faire a été MaintenaDt il faut que votre fils se rappelle par sa prélence à de Hotbschild, et si cela ce «ufBt pas je reviendrai à la ^■
Je vieas de lire te petit volume de M. Paul Boileau (a). Je l'ai rë pleia de sens, de finesse et d'esprit. Si j'avais su que je lui Js l'envoi de ce volume, je l'en aurais remercié déjà depuis loQgis. Ne sachaat pas son adresse, je vous prie de me servir d'ioteriaire et de lui comtnuuiquer textuellement le passage de ma
D Mille et mille amitiés.
Il fl'a^iBsait du petit livre de l'aul Bolteau 9ur Béranger.
Non seulement elle se suffisait avec cette somme quasi ridicule, mais encore elle avait Tart de faire le bien tout autour d'elle, en sorte que les gens de Montlhéry l'avaient surnommée « la bonne dame ».
Le scandale de ses Enchantements Tétonna beaucoup : elle ne Pavait pas plus cherché que saint Augustin dans ses Confessions^ et elle croyait avoir, sinon sanctifié, à tout le moins purifié ses confidences par le3 prières qui les terminent» C'était une âme simple et naturelle du xviii" siècle^ à qui le sens moral pouvait faire défaut, mais dont la sincérité u'était pas. douteuse»
J'avais fait appel aux souvenirs de ceux qui pouvaient ravoir connue dans ses dernières années.Une de ses petites-filles a bien voulu rédiger à mon intention la note suivante :
« Dans sa retraite de Montlhéry, M°^® Hortense Allart de Méritens vivait au milieu des paysans de Teadroit. L'air de Montlhéry convenait à sa santé. La vieille tour féodale, encore solidement debout, ^'harmonisait avec ses méditations sur la politique
« Vous aurez mes Tolumes en noyembre, après quoi je prends ma retraite. »
Xt lA i3 lëTrier x864 ^
• Je suis grippé, fatigué et incapable d'écrire. Je vois le personnage
<iontYou8 me parlez, je fais cas de son grand talent et de son carac*
^ iodépendaïnt ; je sois bien «vec hû, mais je ne puis me permet-
^ tre de lui parler d'un sujet aussi intime que celui qui vous tient au
coeur.
€ Mille amitiés,