FERNAND A PROSPER
2 juillet 1S2..
J'étais à peine depuis une demi-heure dans la chambre de ma tante, où elle prenait du chocolat avec son mari, qu'il s'était élevé entre eux trois ou quatre discussions dont le motif ne justifiait ni Taigreur ni la \iolence : l'une sur le beurre trop salé, l'autre sur les raves trop grosses, et la troisième sur le piano, qui n'était pas d'accord. Je
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m'en approchai machinalement et je promenai ma main distraite sur le clavier. On me parla de mes progrès dans ma profession, de mes projets pour l'avenir.
— Mon ami, me dit ma tante, j'espère que tu ne donneras pas à de bons parents auxquels t'a confié ton père en mourant, le chagrin de te voir livrer ta jeunesse aux débordements honteux qui perdent l'espoir de tant de familles. Un bon et solide mariage te fera entrer au port dès le commencement du voyage.
— Et, crois-moi, dit mon oncle, c'est dans le mariage , 'dans une paisible union, que réside tout le bonheur qu'il soit permis à l'homme d'espérer.
— Sur la terre, du moins, ajouta ma tante.
— Ton père, dit mon oncle, n'avait pas de vœu plus cher, et il a fait choix longtemps avant de mourir...
— Le pauvre cher homme ! interrompit ma tante.
~ Il a fait choix, continua mon oncle, d'une femme entre les mains de laquelle nous n'hésiterons pas à remettre le soin de ton bonheur, nous qui avons vu se réaliser et fleurir en elle des vertus et des qualités qui n'étaient qu'en espérance quand nous avons perdu l'auteur de tes jours.
— J'espère, dit à son tour ma tante, que nous ne trouverons en toi aucune répugnance à l'accomplissement de son vœu le plus cher.
— Pourvu que ce ne soit pas tout de suite, matante.
— Au contraire, mon neveu, c'est qu'il est nécessaire que ce soit tout de suite.
— Nous en causerons plus tard, dit mon oncle.
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— Pourquoi plus tard? demanda ma tante.
— Parce que... , répondit mon oncle.
Je n'ai presque jamais entendu mon oncle donner une autre raison de ses volontés et de ses décisions. Je n'ai jamais non plus entendu ma tante s'en contenter. Il s'éleva une quatrième discussion. Celle-ci fut plus violente que les trois autres. Je pensais cependant aux joies ineffables que l'on m'annonçait tout à l'heure ne se trouver que dans le mariage. Mon oncle avait l'avantage, et se retranchait dans la plaisanterie amère et dans le sarcasme.
Ma tante l'attaquait de tous les côtés, essayait inutilement tous les endroits qu'elle supposait vulnérables , et portait toujours ailleurs, avec une infatigable persévérance, l'arme qui ne réussissait pas à entamer le point attaqué. Il est rare qu'elle ne finisse pas par trouver le défaut de la
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cuirasse. Alors mon oncle, se sentant touché, bondit comme un lion, et, perdant tout l'avantage de son sang-froid, se livre avec sa femme à un dialogue vif, précipité, haché et injurieux. Cette stratégie ne varie jamais. Dans cette occasion, mon oncle tint ferme assez longtemps. Aux premières invectives de sa femme, il se contenta de répondre :
— Ah! je comprends maintenant pourquoi j'use tant de culottes; c'est que nous sommes deux cales porter dans la maison.
— Mon Dieu, dit ma tante, n'aurez-vous donc jamais pitié de moi?
— Le souhait est aimable, dit mon oncle ; dans vos litanies, lihera nos à malo ne veut pas dire : délivrez-nous du mal , mais de mon... mari. Je ne crois pas, ma toute bonne, que Dieu ait une telle préférence pour vous, qu'il s'occupe
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d'exaucer vos prières sans s'occuper un peu des miennes ; et le seul moyen de nous rendre à tous deux le repos et la tranquillité serait qu'il voulut bien faire un miracle en nous rendant veufs tous les deux.
Je ne sais quel mot dit alors ma tante, qu'elle semblait tenir en réserve ; mais mon oncle frappa du poing sur la table et fit sauter les porcelaines du déjeuner. Moi, je m'aperçus tout à coup que mes doigts, sans m'en avertir, jouaient depuis dix minutes sur le piano : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? du moins la partie de l'air que je sais; carcetairépigrammatique, que je jouais involontairement, je l'avais joué bien des fois étant pins jeune, sur le même piano, avec une coupable préméditation, et dans des circonstances parfaitement analogues; j'avais toujours été arrêté dans mes facéties lyriques par
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un ou deux soufflets vers la huitième mesure de l'air, et il m'en est resté un instant de trouble et d'hésitation dont je ne pourrais même aujourd'hui me rendre maître, au moment où j'arriverais à cette fatale huitième mesure. Heureusement, cette fois, mon oncle ne m'entendit pas ; il m'en aurait trop voulu de ce qu'il n'aurait pas osé me souffleter. Il sortit en fermant brusquement la porte, et Fanny, la femme de chambre dont m'avait parlé Charles, vint prendre quelques ordres de sa maîtresse. Je m'esquivai au plus vite. Mes craintes, mon cher Prosper, ne deviennent que trop raisonnables : il me paraît démontré jusqu'à l'évidence que l'idée de mon père, surtout celle de mon oncle et de ma tante, est de me faire épouser ma cousine. Non que ma cousine soit une fille désagréable : elle est, au contraire, tout à fait jolie et char-
mante; mais je ne comprends pas l'amour pour une fille avec laquelle on a été élevé, à laquelle on a vu apprendre longuement et péniblement chacun des charmes qu'elle possède aujourd'hui. Julie est plus jeune que moi de quatre ans ; aussi ai-je gardé de son enfance des souvenirs trèsprécis. L'exquise propreté qui la rend aujourd'hui si appétissante, je sais encore avec quelle peine on la lui a fait prendre en habitude, et quels cris elle jetait chaque fois qu'on lui passait un linge mouillé sur le visage. J'ai appris à danser en même temps qu'elle, et je sais toutes les maladresses qu'il lui a fallu perdre une à une avant d'acquérir cette démarche noble et aisée qu'elle possède à présent. Comment puis-je oublier qu'étant enfant, la voix de la vieille Marie lui criait sans cesse : « Julie, voulez-vous bien ne pas vous gratter comme cela? » ou : a Julie,
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voulez-vous bien ne pas grimper aux arbres comme un garçon? C'est bien joli pour une demoiselle! »
Etj quand on admire sa voix pure et son talent sur le piano, puis-je jouir comme les autres d'un agrément que j'ai payé par quatre années, pendant lesquelles je l'ai entendue faire des gammes sans interruption, et par tous les sons faux et discordants qui sont sortis de son gosier pour mes oreilles, avant qu'elle arrivât à cette justesse qui enchante aujourd'hui?
Je ne sais s'il peut y avoir de l'amour sans illusions, sans mystères, sans curiosité ; du moins c'est ainsi que l'amour commence, avant de devenir une douce habitude assez robuste pour s'alimenter de réalités. Je plains les guèbres, qui épousaient leurs sœurs, et j'estime fort notre religion et nos lois, qui envoient aux galères dans ce
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monde, et aux flammes dans Tautre, les gens assez malavisés pour se priver de tous les charmes et de toutes les douces fantasmagories de l'amour.
On dîne à deux heures chez mon oncle ; c'est alors seulement que j'ai fait les réflexions diverses dont j'ai bien voulu ne te dire qu'une partie. Pendant le dîner, je plaçai avantageusement mes phrases d'argot judiciaire. Julie me plaignit spirituellement d'être obligé de me remplir la tète de paroles aussi barbares.
Mais tu n'as jamais rien vu d'aussi profondément comique que le sérieux de Charles, servant à table, la serviette sous le bras. Il ne s'est pas démenti un seul instant. Une seule fois cependant je m'aperçus que ses yeux voulaient me faire remarquer quelque chose; mais, ne pouvant comprendre de quoi il s'agissait, et craignant qu'on ne s'aperçût de ses signaux, je ne tournai plus les
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yeux de son côté. Alors, par une manœuvre habile, il saisit un moment où je manquais de pain pour m'en apporter sur une assiette, et il me dit :
— Ah I monsieur a laissé tomber de la salade sur son pantalon gris de perle.
Jamais on ne pourrait rendre les impayables inflexions de la voix de Charles en prononçant ces paroles.Tout ce qu'il y avait de mystère, de sarcasme, de mépris, de reproche, d'amertume, de menace, dans 60?z;son pantalon', qui n'est pas à lui, qui est à moi, que je lui prête, qui est mon pantalon à eflet, qu'il me salit, qu'il me détruit, dont j'ai envie de faire la réclamation devant tout le monde, son pantalon que je ne lui prêterai plus!
Et que de choses aussi dans la manière dont il prononça le gris dejyerle! si explétif pour des esprits Milgaires, si inutile à la phrase. « Gris de perle î » c'est-à-dire un pantalon si bien fait, d'un
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si beau drap, d'une si belle nuance, qui à la fois dessine les jambes et les exagère ; un pantalon qui tombe si bien sur la botte, mon plus beau et presque mon seul ! Un pantalon de 55 francs ! Un pantalon que je n'ai pas encore payé à mon tailleur, ce qui rend si difficile de le remplacer ! « Gris de perle ! » une nuance si charmante, si avantageuse, si susceptible, si fugitive, que je n'ai conservée qu'au prix de mille peines et de cent mille précautions ; un pantalon que je ne mettais presque jamais, taché en un seul jour, par un autre que moi, et avec de la salade!
Sa voix était si expressive, que je crus entendre exprimer tout haut les idées qu'il éveillait dans mon esprit, et je fus un moment mortellement embarrassé ; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que personne n'avait remarqué l'avertissement de mon valet. Le dîner dura jub qu'à six heures
moins un quart : ce n'est pas trop pour un dîner de province. On passa aujardin. Je voulus monter sur une balançoire; mais Charles, que j'étais bien loin de croire derrière moi, me dit :
— Le pantalon de monsieur est très-étroit, monsieur va nécessairement le faire éclater.
Cette fois, je voulus rendre à mon valet un peu des humiliations qu'il me faisait subir, et je dis à mon oncle :
— Mon oncle , si vous voulez faire plaisir à Charles, vous n'avez qu'à lui faire arroser votre jardin ; ce garçon a l'amour du jardinage à un degré peu commun ; à Paris, mes fenêtres sont encombrées de pots d'œillets et de géranium.
— Cela me convient d'autant mieux, répliqua mon oncle, que la sécheresse est extrême.
— Monsieur, reprit Charles, il va y avoir de l'orage, je le sens à des douleurs atroces que me
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cause mon rhumatisme. Il serait tout à fait inutile de jeter quelques arrosoirs sur une terre qui sera inondée dans quelques heures.
— Voyons le baromètre ! dit mon oncle.
On alla consulter dans une salle basse le baromètre, dont effectivement l'aiguille était immobile entre grande pluie et tempête. Je regardai le ciel : il n'y avait pas un nuage ; le vent soufflait de l'est ; il est clair que le baromètre déraisonne ou qu'il s'entend avec Charles.
Le soir, retiré dans ma chambre, j'étais déshabillé, j'allais fermer ma fenêtre , quand une apparition se leva devant moi : c'était un homme qui, du jardin, s'efforçait, au moyen des treillages, d'arriver jusqu'à ma fenêtre.
— Qui est là? m'écriai-je.
— Cbarles, répondit-on à voix basse.
— Comment! encore toi?
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— Et qui attendais-tu donc? Jette-moi une corde.
— Où veux-tu que j'en prenne ?
— Eh bien , noue tes serviettes.
J'obéis. Trois serviettes, nouées l'une au})0ut de l'autre, descendent presque jusqu'en bas, et je ne tarde pas à remonter un panier fort pesant, presque immédiatement suivi de Charles, qui, débarrassé
de son fardeau, monte facilementaprèsle treillage.
— Ah çà! pourquoi ne viens-tu pas par la porte ?
— Parce que j'avais caché ceci dans le jardin, et qu'il a fallu moi-même m'y laisser enfermer.
— Je n'ai pas faim.
— Je le crois bien : mais, moi, ce n'est pas la même chose. Tu vas me servir à ton tour : mets le couvert, tu trouveras tout ce qu'il te faut dans le panier.
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Charles me laisse faire et mange, ne s'interrompant que pour me dire de temps en temps :
— Une assiette... A boire... Du pain. — Saistu que tu as voulu me jouer un vilain tour, avec ton maudit jardin à arroser? Mais tu m'en avais parlé le matin, et je ne me suis pas laissé surprendre.
— Ne vas-tu pas te faire un grand mérite de ce qu'un mauvais baromètre s'amuse d'annoncer une pluie impossible ?
— Je m'en fais d'autant plus un mérite que tu en es dupe toi-même. Je te promets que le baromètre annoncera de la pluie tant que je serai ici. Avec deux clous d'épingle, je m'en suis fait un esclave obéissant A boire I du vin de Champagne I
Quand Charles eut fmi de souper, il me dit :
— Maintenant, nous allons faire du punch.
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— Avec quoi ?
— Avec du rhum.
— Tu avais dans ton panier une bouteille de vin de Bordeaux et une bouteille devin de Champagne, et il n'en reste rien.
— Cherche dans l'armoire.
En effet, je trouvai dans l'armoire un bol, une cueiller à punch, une bouteille de rhum et un oit f on.
— J'ai dit aux domestiques que monsieur avait rhabitude de boire la nuit quelquefois un verre de punch qu'il se plaisait à faire lui-même, et qu'il fallait mettre dans sa chambre tous les ingrédients nécessaires.
— Jamais tu n'as fait une plaisanterie plus malheureuse et de plus mauvais goût ; elle sera sans aucun doute répétée à mon oncle, et Dieu sait le charmant effet qui en résultera : c'est assez
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pour me faire manquer le but de mon voyage.
— Allons donc I tu fais là un punch de petites filles; il faudra que je le fasse moi-même. Mon Dieu ! que les maîtres sont bêtes et maladroits ! que nous sommes donc heureux de ne pas les avoir pour domestiques I Sais-tu que ta cousine est très-bien ?
— Elle n'est pas mal ; est-ce qu'il ne te semble rien à ce sujet?
— Non.
— Je crains que mon oncle ne veuille me la faire épouser. Les gens n'en disent rien ?
— Loin de là ; elle est promise, ou à peu près, à ce jeune homme qui était à table à côté de toi. Je ne sais pourquoi ce gaillard-là m'a déplu ; aussi je me suis chargé de le servir, et je ne l'ai pas laissé boire une seule fois sans lui offrir de l'eau qu'il n'a pas osé refuser.
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Pendant ce temps, Charles remuait le punch en le faisant brûler ; puis il se mit à en boire sans relâche, et il netarda pas à me sembler qu'il y avait moins de lucidité dans ses idées et moins de précision dans sa parole.
— C'est, dis-je à Charles, que mon oncle m'a parlé d'un mariage avec la fille du plus ancien ami de mon père, d'un mariage que mon père lui avait recommandé avant de mourir.
— Je m'oppose au mariage et je refuse positivement mon consentement.
— Oui-da !
— J'aime ta cousine, et le faquin qui s'aviserait de se présenter aurait affaire à moi. Ce petit drôle dont je te parlais tout à l'heure lorgnait une superbe poularde depuis le commencement du dîner; mais, quand elle fut découpée, je fis le tour de la table en commençant par son voisin
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de gauche et je m'arrêtai à son voisin de droite, sans voir aucun des signes qu'il me faisait. Je ne sais quel maladroit lui a donné un verre de vin de Champagne, mais il n'a eu que celui-là. Ah 1 quêta cousine est donc belle, Fernand! je t'en prie, accorde-moi sa main.
Il n'y avait plus de punch, et Charles, dont l'exaltation était au plus haut degré, se jeta à mes genoux, les embrassa, récita des vers et finit par s'endormir profondément sur un tapis. Il était jour quand je réussis à le réveiller.
Depuis ce moment , j'envoie chaque jour Charles chercher à la ville des lettres que je n'attends pas. Il se promène, il pèche et n'a que peu de service à faire dans la maison de mon oncle. Tout le monde a repris ses hal)itudes, et on ne fait plus la moindre attention à moi. Cependant, mon oncle et ma tante ont deux ou trois fois
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quitté brusquement leur conversation au moment où j'arrivais près d'eux. J'attends qu'on me reparle da fameux mariage ; mais, à la première occasion favorable, je tente le coup de main sur l'oncle, et, en cas de succès, tu nous verras immédiatement revenir k Paris avec des capitaux, dont la nécessité se fait depuis si longtemps sentir.
Fernand.
Accès bucoliques.