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La marquise de Beauharnais (madame de Renaudin

130 HORTEXSE DE BEAUHARNAIS.

liortense était encore absente au moment de la rentrée des classes, madame Gampan cherche à la rappeler à l'ordre.

13 août.

c( Je n'entends plus parler de vous, ma chère Hortense, ni de votre retour. Cette suspension de travail m'affli'^^e pour vous dans l'âge où vous êtes le plus disposée à perfectionner vos talents. Tous les exercices sont repris, presque toutes les pensionnaires rentrées, à l'exception de quelques traîneuses que je gronderai un peu sérieusement. »

Le 19.

« Je compte toujours sur vous; votre chambre vous appartient et sera refusée à tout le monde jusqu'à ce que vous n'ayez plus besoin de mes conseils et des talents réunis chez moi... »

Un autre jour, madame Campan est mécontente d'IIortense, elle le lui témoigne:

« Soignez un peu plus vos lettres, ma bonne

amie, vous faites, par étourderie, des fautes d'orthographe. Songez donc que l'on envoie loin de soi, en écrivant, une mesure de ses talents, de son éducation. Le billet d'une femme, même écrit à sa marchande de modes, peut être vu par des personnes instruites qui jugent par là si une femme est ou n'est pas bien élevée. »

Cependant Joséphine, à laquelle Napoléon avait écrit d'aller s'embarquer à Naples avec madame Marmont, ne se décidait pas à partir pour l'Egypte : le vaisseau qui devait la transporter avait été, paraît-il, capturé par les Anglais ; de plus, elle redoutait que sa santé ne souffrît du changement de climat. Le général Bonaparte lui conseilla alors de rentrer à Paris et de chercher à acheter, dans les environs, une campagne où il pût se reposer des fatigues de la guerre et se dérober à l'importunité de la foule.

Un inslant, madame Bonaparte avait songé à acquérir la propriété de M. de Groisœuil, à

Groissy, mais celui-ci, pressé d'entreprendre un voyage, venait justement de s'en défaire. Elle s'adressa donc à M. Ghanorier, son ancien ami, qui lui indiqua le domaine de la Malmaison, que la propriétaire, madame Lecoulteux du Moley, cherchait à vendre, moyennant la somme de deux cent quatre-vingt dix mille francs.

« Si vous pouvés donner ce prix, écrivait-il à Joséphine, le 1^' mars 1799, madame du Moley vous invite à voir sa maison et sa terre... Après demain, la maison vous sera ouverte... Ayés la bonté de me répondre par le commissionnaire, c'est le fils du menuisier Cochard, pour lequel vous avés eu des bontés au tems heureux où nous vous possédions... Je vous invite à ne mener à la Malmaison que votre charmante enfant... »

Hortense, de retour en pension depuis peu, en sortit, ce jour-là, pour se joindre à l'excursion avec Isabey, qui, en dépit des recommandations de M. Ghanorier, avait été appelé à

donner son avis sur l'acquisition projetée. Les opinions des visiteurs furent favorables à la propriété, et le contrat d'achat fut signé le il avril. Le prix porté était de deux cent vingtcinq mille francs, sur lequel il fut payé comptant quinze mille francs provenant d'emprunts.

« Le château, dit Isabey dans ses Souvenirs, était loin de réunir les conditions d'élégance et de confortable que pouvait désirer la femme du général Bonaparte ; les pièces étaient à peine meublées et les murs dans un état de délabrement déplorable. Cependant, grâce au bon goût de la châtelaine, au talent de Fontaine, les choses furent mises assez vite dans un état présentable. »

Tout est donc prêt pour le retour du général Bonaparte, que le bruit de ses succès en Afrique a encore grandi aux yeux de l'Europe. Tout Paris s'apprête à fêter le héros.

Hélas ! pourquoi faut-il que, pour Hortense,

le retour d'Egypte soit si différent du retour

d'Italie!...

134 UORTENSE DE BEAUHARNAIS.

C'est le 10 octobre 1799, au Luxembourg, à un dîner chez le directeur Gohier, que madame Bonaparte apprend le débarquement de son époux à Fréjus. Impatiente de le revoir, elle veut voler à sa rencontre jusqu'à Lyon, mais la fatalité s'en mêle : tandis qu'elle prend la route de Bourgogne, le général passe, avec Eugène, par celle du Bourbonnais et arrive à Paris quarante-huit heures avant elle. Sans [)erdre un instant, il se rend directement à son hôtel, rue de la Victoire, sûr du tendre accueil qui l'y attend. 0 déception cruelle ! point de maison en fête, point de visages joyeux, partout il ne trouve que vide et silence.

Or, il faut le dire, depuis de longs mois, Joséphine vit en mauvaise intelligence avec la famille Bonaparte. Sa belle-mère, ses bellessœurs : mesdames Baciocchi et Leclerc, ses beaux-frères, voient d'un œil jaloux sa situation prépondérante et l'ascendant qu'elle possède sur le cœur de son époux, et ils rêvent d'amener entre eux un divorce. Déjà le terrain est bien préparé : ils ont inquiété Napoléon, en

Egypte, en faisant courir des bruits fâcheux et plus ou moins fondés sur le compte de Joséphine ; à présent, ils profiteront de son absence, qui sert merveilleusement leurs projets, pour achever de la perdre. Bonaparte, que le dépit dispose mal, prête l'oreille aux perfides insinuations des siens, il s'irrite, se passionne et médite des projets de vengeance.

Sur ces entrefaites, Joséphine rentre en hâte à Paris, elle accourt rue de la Victoire, mais son mari, qui est enfermé dans son appartement, refuse de la recevoir. Prières, pleurs, supplications, promesses, rien ne peut le fléchir. La nuit se passe ainsi au milieu de mortelles angoisses. Vers le matin, Joséphine envoie chercher ses enfants, elle connaît l'affection de Napoléon pour eux, sans doute il ne pourra résister aux instances d'Hortense, si douce, si tendre, ni à celles d'Eugène, dont la conduite en Egypte a été au-dessus de tout éloge.

Le frère et la sœur arrivent enfin ; ils se traînent à genoux : « Je vous en supplie, n'abandonnez pas notre mère, elle en mourra... »

disent-ils à leur beau-père, en mouillant ses mains de leurs larmes. Napoléon se tait, il ne sait que répondre. Comment, en effet, pourraitil entretenir ces enfants des torts de leur mère? Le général s'attendrit ; les enfants ont gagné leur cause, et ils profitent habilement de l'émotion qu'ils lisent dans ses yeux pour aller chercher leur mère et la mettre entre ses bras.

Le retour d'Egypte ne précède guère que de trois semaines le 18 Brumaire. Dans la nuit qui suivit cette journée mémorable, les élèves de Saint-Germain furent réveillées en sursaut par le bruit qui se faisait à la porte de la maison. Madame Campan, inquiète et mécontente de ce tapage nocturne, parlemente par la fenêtre. Ce sont les dragons de Murât qui répondent ; ils accourent annoncer la victoire que le général Bonaparte vient de remporter sur le Directoire et l'établissement du Consulat. A cette nouvelle, la joie éclate dans la maison ; Hortense et Caroline Bonaparte sont entourées, félicitées et, quelques jours plus tard, elles

vont rejoindre Napoléon et Joséphine qui se sont installés au petit Luxembourg.

C'est, à proprement parler, au commencement du Consulat que les deux jeunes filles font leur entrée dans le monde. On ne peut plus, à présent, les traiter en enfants : Hortense, bientôt, va avoir dix-sept ans et Caroline dixhuit. Cette dernière, même, songe à se marier. Elle a fait, en Italie, la connaissance de Murât, et a été éblouie par la superbe prestance du jeune homme, ses magnifiques uniformes de fantaisie, ses coursiers fougueux et, surtout, par la renommée que lui a méritée son intrépidité proverbiale. Il n'a que vingt-neuf ans et, déjà, il est général de division et commandant de la Garde consulaire ; de plus, argument irrésistible, il est très épris de la sœur de son général. Pourrait-il, d'ailleurs, en être autrement? Caroline est ravissante de jeunesse et si fraîche qu'on la compare à un paquet de roses trempées dans du lait.

« Sa peau, dit la duchesse d'Abrantès, ressemblait à un satin blanc glacé de rose, ses

pieds, ses mains et ses bras pouvaient servir de modèles ; ses dents étaient charmantes, comme toutes celles des Bonaparte. » * Son intelligence était prompte, sa volonté impérieuse, et le contraste de la grâce un peu enfantine de son visage avec la décision de son caractère, faisait d'elle une personne extrêmement attrayante », écrit, de son côté, une autre contemporaine.

Malgré la vive inclination que les deux jeunes gens avaient l'un pour l'autre, le Premier Consul ne se montrait pas favorable à cette alliance. Murât, toutefois, risque sa demande.

« La demande de Murât, raconte Bourrienne dans ses Mémoires, fut, comme on peut le croire, le sujet de la conversation du soir dans le salon du Luxembourg. Madame Bonaparte mit en usage tout ce qu'elle avait d'amabilité et de moyens de persuasion pour obtenir le consentement du Premier Consul. Hortense, Eugène et moi, nous nous unîmes à elle:

), — Murât, nous dit-il entre autres choses, Murât est le fils d'un aubergiste I Dans le rang

élevé où m'ont placé la fortune et la gloire, je ne puis pas mêler son sang à mon sang!... D'ailleurs, rien ne presse, je verrai plus tard. »

» Nous fîmes valoir l'amour réciproque des deux jeunes gens; nous ne manquâmes pas de lui faire observer combien Murât était dévoué à sa personne, de lui rappeler son brillant courage, sa belle conduite en Egypte.

» — Oui, dit-il avec feu, j'en conviens. Murât était superbe à Aboukir.

» Nous ne laissâmes pas échapper ce moment de bonnes dispositions, nous redoublâmes nos instances et enfin il consentit. Quand, le soir, nous fûmes seuls dans son cabinet :

)) — Eh bien ! Bourrienne, me dit-il, vous devez être content, moi, je le suis aussi ; toule réflexion faite, Murât convient à ma sœur, et puis on ne dira pas que je suis fier, que je recherche les grandes alliances...

On prit alors juste le temps nécessaire pour confectionner le trousseau et la corbeille qui surpassèrent en magnificence tout ce que l'on était, jusque-là, accoutumé à voir et, deux

mois après Brumaire, le 30 nivôse, an VIII (20 janvier 1800), le mariage de Murât et de Caroline Bonaparte se célébrait à Plailly, commune sur laquelle était située Morlfontaine, la propriété de Joseph Bonaparte.

Ilortense ne semble guère être retournée en pension après cette époque ; sans doute, madame Bonaparte ne peut plus se passer de cette charmante fille, le plus bel ornement du salon consulaire, qui l'aide, avec tant de grâce, à en faire les honneurs à la belle société de Paris.

Mais Hortense n'est pas ingrate. Elle n'oubliera pas sa dévouée institutrice, ni ses amies de pension, et le leur prouvera constamment par le zèle qu'elle mettra à les servir, par le plaisir qu'elle aura à les recevoir à la Malmaison ou à aller les visiter à Saint-Germain.

Pelite bonne, ainsi que les pensionnaires ont conservé l'affectueuse coutume de l'appeler, est toujours accueillie avec transports, déjà « elle règne sur cent jeunes cœurs et sur celui de son institutrice », écrira madame Campan.

Lorsque, devenue reine, il lui faudra com-

LA PENSION. 14i

poser sa Maison d'honneur, c'est encore à la pension de Saint-Germain qu'elle songera, et la plupart de ses dames du palais seront d'anciennes compagnes qu'elle continuera à tutoyer avec une simplicité charmante, comme au temps de sa première jeunesse.

Tous les souvenirs qui se rattacheront à cette époque de sa vie lui seront particulièrement chers. « La ceinture de pensionnaire et le petit chapeau de percale, dira-t-elle, me rappellent de vrais moments de bonheur. »

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