‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 27 sur 54 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Lorsque mademoiselle de Beauharnais vient rejoindre sa mère au palais du Petit-Luxembourg, madame Bonaparte ne revêt encore aucun caractère officiel, et c'est en vain que Ton chercherait autour d'elle un simulacre de cour, ou même le moindre vestige d'étiquette.

On la considère comme la femme du premier magistrat de la République et, à ce titre, Joséphine n'a d'autre préoccupation que de remplir ses devoirs de maîtresse de maison, en faisant les honneurs des salons du Luxembourg aux membres du Gouvernement et aux anciens amis qu'elle recevait jadis dans son

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hôtel, rue de la Victoire. Encore ces derniers sont-ils, de jour en jour, moins nombreux. Déjà, le 18 Brumaire en a éliminé une partie et le Premier Consul travaille à rompre les relations de sa femme avec les gens qui, à un titre quelconque, lui paraissent un tant soit peu suspects.

Tout d'abord, il la sépare de la société directoriale, puis il écarte, peu à peu, les banquiers douteux et les faiseurs d'affaires, tout-puissants jusque-là, malgré les offres tentantes que ceux-ci ne cessent de lui faire et en dépit de leurs femmes, presque toutes charmantes, qui tiennent alors le sceptre de l'élégance.

C'est ainsi que madame Tallien, avec laquelle madame Bonaparte semble avoir été très liée jusqu'à l'établissement du Consulat, devra un jour cesser ses visites. 11 en sera pareillement de mesdames Hainguerlot, Récamier, Hamelin, Visconti et de bien d'autres beautés à la mode.

Napoléon Ta dit lui-même :

ce On éprouvait un grand embarras pour composer celte société, car on ne voulait pas de nobles, pour ne pas effaroucher lopinion

publi(iue, ni de faiseurs d'affaires, afln de relever les mœurs si relâchées sous le Directoire ; aussi fut-ce d'abord, pendant quelque temps, une espèce de lanterne magique fort mêlée et très changeante. »

11 est extrêmement difficile, sinon impossible, d'établir, avec une entière certitude, la liste des personnes qui déli lurent dans le salon de Josél)hine durant cette période de transformation. Seul, le fond du tableau, composé des membres des familles Bonaparte et de Beauharnais, demeure invariablement le môme.

C'est d'abord madame Bonaparte, la mère, à la physionomie énergique, au type et à l'accent italiens très prononcés, qui vit avec sa belle-lille sur un pied de méfiance réciproque.

C'est Joseph Bonaparte, actuellement conseiller d'État, l'aîné de la famille, doux et sociable par nature, avec une jolie figure et des manières aisées, mais qui ne cesse de faire, à Joséphine, une guerre à la fois sourde et acharnée.

Rien de pareil n'est à redouter de madame

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Joseph, née Julie Glary, silencieuse et timide, qui a le bon esprit de rester étrangère aux querelles de la famille.

Lucien Bonaparte, moins bien physiquement que son frère Joseph, a de l'esprit, le goût des arts et une ambition démesurée. Nommé, le 18 Brumaire, ministre de l'Intérieur, il aspire à partager le pouvoir suprême avec Napoléon, et ne déguise pas sa haine pour la femme de celui-ci.

Il a épousé mademoiselle Christine Boyer, fille d'un aubergiste du Midi, agréable sans être belle, à la tournure gracieuse, et que l'on s'accorde généralement à trouver bienveillante et sympathique.

Vient ensuite, toujours par rang d'âge :

Élisa, peu aimable et par suite peu aimée, qui prend pour du génie ses aspirations littéraires et qui se pose volontiers en protectrice éclairée des lettres et des arts. Elle laisse peu de place à son époux : Félix Baciocchi, alors chef de bataillon, qu'annihile complètement sa personnalité encombrante

On voit rarement Louis Bonaparte, chef d'escadrons au 5^ régiment de dragons, qui affecte de se tenir à l'écart du ménage du Premier Consul et qui, déjà d'une mauvaise santé, analyse avec anxiété ses sensations maladives.

Voici Pauline, femme du général de division Leclerc, jolie à miracle et très occupée de sa beauté, pas encore assez cependant pour ne pas trouver le temps de tendre perfidement mille petits pièges à Joséphine.

Caroline, elle, ne complote pas contre sa belle-sœur, pour le moment du moins. Elle est alors dans tout l'éclat de ses dix-huit printemps et si éprise de son époux, le beau et élégant Murât, qu'elle ne craint pas de lui donner en public des marques un peu trop vives de sa tendresse, au point que madame Campan, très choquée, croit devoir la rappeler, par l'entremise d'Hortense à « la réserve qui convient à son sexe » ,

Enfin voici Jérôme, le plus jeune des enfants de madame Loetitia, âgé de seize ans et tout frais émoulu du collège de Juilly qu'il vient

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de quitter pour terminer ses études sous les yeux du Premier Consul. Ce n'est encore qu'un écolier, mais déjà il manifeste un goût très décidé pour le plaisir, et des tendances à une prodigalité inquiétante. Pour l'instant, il paraît l)ien avec belle-sœur, parce qu'elle garnit sa bourse, ce qui ne Fempêchera pas, plus tard, de se ranger dans le parti Bonaparte contre les Beauharnais.

La situation, pour Joséphine, est fort tendue, car, si elle n'a rien de bon à attendre d'un milieu aussi manifestement hostile, elle ne trouve guère de ressources, non plus, dans sa propre famille, alors disséminée et surtout peu nombreuse.

Outre sa fille Hortense qui, à présent, ne la quittera plus que pour se marier, elle est rentrée en possession de son fils Eugène dont elle est justement fière et que Napoléon aime comme son propre enfant.

Bien qu'il ne soit âgé que de dix-neuf ans, Eugène a déjà fourni une glorieuse carrière et exposé vingt fois sa vie dans les campagnes

d'Italie et d'Egypte. Sans avoir de beaux traits, il a une physionomie extrêmement agréable, une tournure élégante et une bonne grâce toute chevaleresque. On lui trouve, en général, plus de bons sens que d'esprit, mais tout le monde est d'accord pour rendre justice à ses grandes et nobles qualités, à la franchise, à la loyauté de son caractère, et pour apprécier son humeur douce et égale, son heureux naturel, son entrain et sa gaieté toujours de bonne compagnie.

Il aime tendrement sa mère et sa sœur et leur est tout dévoué, mais il évite de consulter Joséphine, tandis qu'il a toute confiance dans le jugement d'Hortense, avec laquelle il est en grande intimité.

Vainement chercherait-on, parmi les figures entrevues jadis dans l'entourage de la vicomtesse de Beauharnais , madame de Lamothe- Hosten, son ancienne amie et compagne de captivité, qui est morte peu après la Terreur, ou M. et madame de Croisœuil : le mari a été obligé de retourner aux colonies pour surveiller

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ses intérêts, et la femme, en l'absence de celuici, s'est retirée à la campagne avec ses enfants. Peut-être y voit-on madame Hosten de Merceron, dont la fille, Pascalie, a épousé M. d'Arjuzon, receveur général des finances sous l'ancien régime, que toutes deux ont connu dans la prison de Port-Libre. En tout cas, on retrouve la comtesse Fanny de Beauharnais, tante de Joséphine et marraine d'Hortense, bonne femme au fond, mais que ses prétentions littéraires rendent insupportable et qu'une mauvaise épigramme de Lebrun- Pi ndare parviendra mieux à sauver de l'oubli que tout ce qu'elle a pu écrire : Flsle de la Félicité, VEpitre aux femmes, et tant d'autres ouvrages qui n'ont plus de lecteurs.

Quant à madame Lavalette, la douce Emilie, à laquelle Joséphine a si généreusement servi de mère et qu'Hortense a toujours considérée comme une sœur, elle estaujourd'hui à Dresde, 011 son mari a été envoyé, en décembre 4799, comme chargé d'affaires de la République.

En dehors de la famille, de l'armée, des

membres du gouvernement, ainsi que des savants, des artistes et de toutes les personnalités marquantes dont le Premier Consul aime à être entouré, on voit encore habituellement, dans le salon de madame Bonaparte : madame Lebrun, femme du troisième Consul, et ses filles; mesdames Regnault de Saint-Jean-d'Angély, jeune et brillante; de Vaines, femme d'un conseiller d'État, très en faveur, dit-on, auprès des deux époux ; de Sémonville, de Crigny, d'Harville, de Lauriston, bonne et aimable ; d'Aiguillon, dont Joséphine, aux Carmes, partageait la cellule; de Lameth, mieux douée du côté de l'esprit qu'au physique ; Cafîarelli, de Laplace, Monge, dont le mari avait suivi le général Bonaparte en Egypte, etc.

N'oublions pas non plus madame de Montesson, veuve morganatique du duc d'Orléans, qui, en raison de son âge, ne sort plus guère, mais qui, dans son hôtel, rue du Mont-Blanc, ou à sa campagne de Romainville, reçoit l'ancienne société ainsi que la nouvelle.

Cette petite vieille, appétissante et proprette,

à la taille toujours droite, coiffée d'une perruque brune, est une des dernières dépositaires des traditions de bon ton, de nobles manières et de politesse exquise, qui caractérisaient le monde de l'ancien régime ; aussi, lorsque la Cour consulaire commencera à se faire pressentir, Bonaparte encouragera-t-il cette liaison de sa femme, laquelle se trouvera ainsi à bonne école pour apprendre les usages et l'étiquette à la fois minutieuse et compliquée des Cours.

Pour le moment, Joséphine se contente de plaire, cela suffit aux besoins actuels, mais déjà sa grâce, unie à l'ascendant de Napoléon, opère, dans les mœurs et les habitudes de la société, des modifications peut-être futiles en apparence, mais où se révèlent cependant des indices très significatifs du revirement qui se produit dans les esprits.

Au grand scandale de quelques républicains endurcis, les hommes commencent à soigner leur mise qu'ils négligeaient avec affectation sous le Directoire ; ils n'osent plus se présenter au Luxembourg avec leurs bottes, reprennent

les bas et quittent la poudre pour suivre l'exemple que Bonaparte leur donne depuis quelques années déjà.

La partie féminine de la société fait également montre de zèle : les étoffes de soie reviennent à la mode, « non à cause du froid, lit-on dans la Gazette de France^ mais par décence, parce que l'on assure que le Premier Consul a témoigné, à plusieurs reprises, qu'il n'aimait pas les femmes nues dans un salon ; on s'habille pour plaire... »

On voit également l'appellation de madame remplacer celle de citoyenne, et ce retour aux anciennes coutumes s'accomplit au Luxembourg, dans le salon de madame Bonaparte.

Mademoiselle de Beauharnais est installée, avec sa mère, au premier étage du palais du petit Luxembourg, dans l'ancien logement du directeur Gohier.

Toujours, le matin, les deux femmes déjeunent sans le Premier Consul, qui a l'habitude de prendre son repas à dix heures, de son côté, et qui vient leur souhaiter le bonjour en sortant de table.

Il s'entretient quelque temps avec elles, puis, suivi de son secrétaire Bourrienne, il redescend travailler dans son appartement du rezde-chaussée, situé à droite, en entrant par la

LA COUR CONSULAIRE. ir)7

rue de Vaugirard, et qu'occupait, autrefois, le directeur Moulins.

Le dîner, qui a lieu en famille, les réunit de nouveau, tous les trois, à cinq heures, après quoi le Premier Consul retourne dans son cabinet; si aucun travail pressé ne l'y retient il remonte dans le salon de Joséphine où il reçoit, habituellement, la visite des ministres. A minuit, souvent plus tôt, il donne le signal de la retraite, en disant brusquement: «Allons nous coucher. »

Joséphine, livrée à ses propres ressources, s'ennuierait à périr au Luxembourg, il lui faut du monde, du bruit, des distractions ; quand elle n'en trouve pas dans son intérieur, elle va en chercher au dehors.

Hortense, moins passionnée que sa mère pour le plaisir, n'y est pourtant pas insensible, comme la plupart des jeunes filles de son âge, tout ce qui est nouveau l'amuse, elle aime la danse et y trouve l'occasion de nombreux succès. Elle suivra donc partout madame Bona-

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parte et ne manquera aucune des réunions mondaines de Thiver.

L'année 1800 s'est annoncée fort gaiement du reste ; la confiance renaissant, tous les salons de Paris rouvrent leurs portes et, de tous les côtés, les divertissements se multiplient.

Il y a de nombreux bals : parmi ceux-ci, le plus remarqué a été celui que le ministre de l'Intérieur a donné, le 6 pluviôse, à l'occasion du mariage de sa sœur Caroline avec Murât, et que les trois Consuls ont honoré de leur présence ^

Les fêtes par souscription sont encore à la mode: ainsi, l'on voit, le 29 pluviôse, une foule élégante se presser chez le glacier Garchy, où se donne un bal en faveur des indigents. Lucien Bonaparte s'y trouve avec sa femme et une de ses sœurs. A minuit, deux quêteuses sont tirées au sort : ce sont mesdames Récamier et Dupaty qui tiendront les bourses. Elles font le tour de l'assistance, la première don-

1. Le ministère de l'Intérieur, ancien hôtel de Brissac, était situé rue de Grenelle, ancien 92.

nant la main à M. Lecoulleux de Ganteleu, la seconde à M. Récamier et récoltent sept cents francs.

Le danseur Despréaux qui, à présent, habite le rez-de-chaussée de l'hôtel de Bonneuil (chaussée d'Antin), donne, paraît-il, «des bals plus somptueux » que par le passé. Il se rend au Luxembourg pour inviter madame Bonaparte à une de ses soirées. « Elle y vint le lendemain avec son fils et sa fille », lit-on dans ses Souvenii'sK « Cette fois elle avait pris une voiture » (détail qui ferait penser que c'était pour Joséphine un luxe inaccoutumé). « Elle y est revenue plusieurs fois, ajoute-t-il encore, et arrivait toujours la première. »

Les soirs où l'on ne danse pas, madame Bonaparte etHortense vont au spectacle. Pour passer une agréable soirée, on n'a alors que l'embarras du choix, car la plupart des théâtres de Paris possèdent des artistes de premier ordre.

Veut-on aller à l'Opéra, dit Théâtre de la

1. Souvenirs de Jean-ÉUenne Despréaux, d'après ses Notes manuscrites publiées par A. Firmin-Didot.

IGO nORTENSE DE BEAUHARNAIS.

République et des Arts? On y entend Lainez, Chéron, Lays, Laforêt, mesdames Clairville et Maillard; on y admire de merveilleux danseurs, tels que Vestris et sa femme, Branchu, mademoiselle Chameroy, madame Pérignon, etc., etc. Le 9 nivôse, on y donne une reprise (ÏArmide, de Gluck, qui est une véritable solennité artistique.

Préfère-t-on le Théatre-Francais de la République, le régal est des plus rares. On y applaudit Emilie Contât, mesdemoiselles Mars, Devienne, Mézei'ay, madame Suin ; Talma , Dugazon , Fleury, Mole, Dazincourt, etc., etc. Ils jouent, les uns dans VAhhédeVEfée, pièce en cinq actes, de Bouilly, qui eut un grand retentissement ; les autres dans le Jaloux sans amours de Rochon de Chabannes, ou dans une reprise des Fausses confidences , de ]\larivaux.

Le théâtre Favart (Opéra-Comique) est aussi très remarquable : le 8 frimaire, il a donné la Dame voilée, opéra en un acte, des « citoyens Ségur jeune et Mengozzi », admirablement interprété par Elleviou, Martin, Bertin, mesdames

Berger et Saint-Aubin. En nivôse, il organise d'excellents concerts avec madame Barbier- Walbonne et Martin.

Le théâtre Feydeau n'est pas moins brillant. Il monte, en nivôse, les deux Journées, opéra en trois actes de Chérubini, paroles de Bouilly; en ventôse, Roméo et Juliette, opéra en trois actes du « citoyen Ségur jeune», musique de Steibelt ; Babini y chante, une autre fois, en italien, le rôle de Pygmalion dans l'opéra de ce nom ; et Garât, dont toutes les femmes raffolent, fait salle comble chaque fois qu'il y donne un concert.

En sortant du spectacle, on va prendre des glaces à Frascati ou au pavillon de Hanovre, à moins que l'on ne préfère se promener dans les jolis jardins de Tivoli, pour y voir tirer un feu d'artifice.

Il y a des distractions pour tous les goûts :

Dans la journée, les personnes éprises de littérature et d'art assistent au cours de Laharpe et vont, de là, au Louvre, contempler rEnlèvement des Sabmes, de David, qui y est exposé et

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que tout le monde peut voir moyennant trentesix sols, y compris le livret explicatif.

Madame Campan est venue tout exprès, de Saint-Germain, pour connaître cette toile qui fait l'objet de toutes les conversations, et, fidèle à une habitude quasi journalière, elle rend compte à mademoiselle de Beauharnais de ses impressions.

a J'ai vu, dans Jiomulus, un danseur bien posé, d'après les règles de son art, un Tatius indécemment nu, une Hersilie trop blanche, trop parée, trop également placée entre les deux combattants et ayant réellement des bras qui tiennent un peu du télégraphe... Passé ces remarques dont je n'ai pu mo défendre, tout m'a charmée. J'aurais vonlu être mère de tous ces petits enfants, je croyais réellement pouvoir les prendre dans mes bras, et je conçois qu'un spectacle aussi touchant devait apaiser les guerriers les plus animés au combat... Voilà, bonne petite, une partie de mes réflexions sur le tableau célèbre du célèbre David... »

Hortense ne se borne pas seulement à cor-

respondre régulièrement avec son ancienne institutrice, elle lui fait de fréquentes visites à Saint-Germain et prend encore part à toutes les fêtes qui se donnent à la pension.

« Venez décadi, lui écrit madame Cnmpan, le 7 pluviôse (27 janvier), si votre maman le permet, car nous avons un concert le 8... Je vous envoie, ma bonne Hortense, lui dit-elle deux jours plus tard, le programme de deux concerts que j'ai dans la décade prochaine. La salle est préparée à cet effet, et Bonesi compte bien sur vous pour le trio du Barbier de SéviUe, Arrangez cela avec mon Églé. Vous verrez que je figure dans le concert des petits chats. J'ai promis à mes petites de chanter deux airs en m'accompagnant sur la harpe... »

Puis, passant aux nouvelles du jour :

« J'ai eu la visite de madame Murât et du général, sa voiture était pleine de dragées, cet accessoire n'était pas nécessaire pour rendre sa visite agréable, cependant les bonbons ont eu bien du succès. »

Fidèle à son rôle d'éducatrice, madame Campan ne manque jamais de glisser un peu de morale, à l'usage de son ex-élève, jusque dans ses moindres petits billets... « N'allez pas choisir légèrement de légères amies... Ne vous mêlez jamais d'affaires... Soyez attentive avec les personnes âgées... Donnez aussi des marques de grande bienveillance aux femmes de province et aux étrangères dont vous remarquerez aisément la gêne et l'embarras dans le salon de votre maman, » lui recommande-t-elle. « J'ai reçu plus de cinquante personnes, hier, dans ce nombre quelqu'un a dit un bien infini de vous, mais on a ajouté : « Elle est un peu » froide avec les femmes... celte froideur tient » les hommes à une juste et convenable dis- » tance, mais c'est à elle qui dessine si bien, à » observer l'empire des ombres et à trouver la » nuance bien juste. »

A propos du Premier Consul, elle lui dit encore :

« La simplicité, la modestie, la politesse

des jeunes personnes, qui se trouvent placées près de lui, ne peuvent que faire un ornement utile à sa position. Caroline et vous êtes bien convaincues de ces vérités que j'ai eu souvent

tant de plaisir à vous répéter; jusqu'à présent,

je n'ai eu qu a me louer du fruit de mes leçons ; continuez toujours de même, ma bonne Hortense, votre conduite me charme et justifie la tendresse que je vous ai montrée. »

On est au 20 pluviôse (9 février), une grande fête a lieu aux Invalides où le général Murât, au milieu d'un imposant appareil militaire, doit présenter, à la Patrie, les drapeaux qui ont été conquis, sur l'armée ottomane, à la bataille d'Aboukir.

Ces reliques glorieuses, l'éclat de la cérémonie et l'éloquence des orateurs impressionnent profondément la population parisienne et rehaussent encore le prestige du vainqueur de l'Egypte. Le nom de Bonaparte est dans toutes les bouches et c'est à qui saluera son passage des plus flatteuses acclamations.

166 HORTENSE DE BEAUHAllNAIS.

Le soir, au Luxembourg, la réunion est nombreuse et le Premier Consul, heureux et gai, s'applaudit beaucoup du succès de la journée.

L'heure est venue où le Premier Consul, trouvant le Luxembourg trop étroit, va transporter sa résidence aux Tuileries.

Le projet paraît hardi sans doute, mais Napoléon, qui connaît les hommes, sait comment il faut s'y prendre pour ménager les opinions et tourner les difficultés. Il décide donc que le palais des Tuileries prendra dorénavant le nom de palais du Gouvernement et que ses deux collègues, Cambacérès et Lebrun, y éliront également domicile.

H fallut alors songer à restaurer cette antique demeure royale, bouleversée par tous les orages révolutionnaires, afin de la rendre habitable. Le Premier Consul pressait les travaux et, à ce propos, tous les journaux publièrent l'entrefilet suivant qui dénote, dans les esprits, des tendances a une nouvelle appréciation des excès révolutionnaires :

« Bonaparte, y peut-on lire, croyant que le palais qu'on lui prépare serait plus tôt en état de le recevoir, voulait en prendre possession le 2 pluviôse. Le citoyen Benezecli^ lui répondit que tout ne pouvait être prêt, et le pria, d'ailleurs, d'observer que ce jour-là correspondait au 21 janvier. « Que je vous remercie de » m'avoir fait faire cette observation, lui » répondit avec sensibilité le Premier Consul, y> non, je n'eusse point entré ce jour-là aux » Tuileries. »

La 30 pluviôse (19 février) est le jour fixé pour la translation solennelle du Gouvernement aux Tuileries.

Le cortège des consuls promet d être aussi magnifique que l'autorise alors l'état du luxe en France.

A une heure de l'après-midi, il s'ébranle et tout Paris est sur pied pour le voir passer. Madame Bonaparte et mademoiselle de Beauharnais, n'ayant aucun titre à y figurer, ont

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