‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 28 sur 54 · Couseiller d'État · texte numérisé non relu

Couseiller d'État

pris les devants et sont venues se placer aux fenêtres de l'appartement du consul Lebrun donnant sur le Carrousel, au pavillon de Flore, avec madame Murât et quelques autres femmes de leurs amies. Toutes, gracieuses, élégantes, ont revêtu de riches costumes grecs et le groupe charmant qu'elles forment fixe tous les regards.

Hortense va donc assister à l'entrée triomphale de son beau-père dans le palais des rois. Elle le considérera dans toute sa splendeur militaire, escorté de ses troupes d'élite dont la vue rappelle tant de victoires, entouré de ses compagnons d'armes, des héros, bronzés par le soleil d'Itahe et d'Afrique, qui, tous, sont prêts à verser, pour lui, jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Elle contemplera cette foule enthousiaste accourue de tous les coins de la capitale pour le saluer, elle entendra les acclamations du peuple se mêler à celles de l'armée et, de toutes les poitrines, sortir ce cri unique : ^c Vive le Premier Consul!...» Comme son imagination se trouvera enivrée par ce déploiement

de gloire et d'héroïsme I comme son jeune cœur devra tressaillir de joie patriotique!...

Voici qu'apparaît la tête du cortège : un piquet de grosse cavalerie ouvre la marche, il est suivi des conseillers d'État, la plupart dans des fiacres dont on a eu soin de cacher les numéros avec du papier assorti à la couleur du véhicule. La musique militaire les sépare des ministres qui, eux, ont leurs voitures, presque les seules à peu près élégantes qu'il y ait alors dans la ville.

Viennent à présent : l'état-major de Paris et les officiers généraux à cheval, puis les Guides du Premier Consul qui, par leur belle ordonnance et leur magnifique tenue, soulèvent, sur leur passage, des murmures d'admiration. Enfin la voiture des Consuls, attelée de six chevaux blancs, don de l'empereur d'Allemagne au général Bonaparte après le traité de Campo- Formio, s'avance à son tour, entre la haie que forme la Garde consulaire à partir du guichet du Carrousel jusqu'à la porte des Tuileries. Le Premier Consul en occupe le fond, Camba-

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cérès est à sa gauche et Lebrun sur la banquette en face de lui. La voiture franchit la grille, elle s'arrête. Le Premier Consul en descend rapidement et, souple et léger, s'élance en selle sur le cheval qu'on lui présente. Il va passer la revue de ses troupes qui sont rangées en bataille dans la cour des Tuileries, tandis ([ue les deux autres consuls gagnent les appartements de réception.

Cependant, le Ilot populaire semble grossir encore et battre le pied des maisons comme une marée montante, tandis qu'une multitude de femmes, en grande toilette, penchées aux fenêtres du Louvre et des maisons de la place du Carrousel * qu'elles se sont disputées à prix d'or, agitent leurs écharpes et font retentir Tair de leurs applaudissements frénétiques.

Bonaparte est heureux, il semble prolonger,

1. A celte époque, la place du Carrousel présentait l'aspect le plus hétéroclite : somptueux hôtels, maisons d'ouvriers, échoppes, il y avait de tout. La loi d'expropriation [>our cause d'utilité publique, du 3 mai 1841, commenta à en niodilier l'aspecl, et le second Empire, en reliant le Louvre aux Tuileries, lui donna la physionomie qu'elle a conservée jusqu'en 1871.

comme à plaisir, cette revue qui restera légendaire. Un peu avant la fin, il va se placer devant le pavillon de FHorloge, ayant Murât à sa droite, Lannes à sa gauche, et voit défiler devant lui les drapeaux de la 96% de la 43^ et de la 30® demi-brigade, dont il ne reste plus que quelques lambeaux d'étoffe noircis par la poudre et criblés de balles, devant lesquels il se découvre avec respect.

La vue de nos enseignes mutilées sur tant de champs de bataille, achève d'électriser la foule: un souffle ardent d'orgueil national semble alors la soulever tout entière, et son émotion se traduit par de bruyants transports et des ovations sans fin à l'armée et à son chef. . .

La revue est terminée. Le Premier Consul descend de cheval et gravit d'un pas alerte l'escalier d'honneur de ce palais qui, désormais, sera le sien.

Il se rend dans les appartements de réception où diverses présentations officielles doivent être faites aux trois chefs du Gouvernement.

Cette cérémonie fournira encore, à Napoléon, une nouvelle occasion de succès. On comparera l'aisance et la dignité de son maintien avec la raideur solennelle et gourmée de Cambacérès, avec l'épaisse et lourde allure de Lebrun, et tout le monde déclarera, d'un commun accord, que ces deux derniers semblent être, bien plutôt, les témoins que les collègues du Premier Consul, à qui tous les honneurs s'adressent sans partage.

Celte journée mémorable se termine par de grands dîners. Le Premier Consul reçoit à sa table les deux autres Consuls, les ministres, ainsi que Sieyès, Duval et Desmeuniers, présidents des a trois corps constitués ». Murât traite- les chefs de l'armée, et Lucien Bonaparte le Conseil d'État qui remonte dans ses fiacres pour se rendre au ministère de l'Intérieur.

Aux Tuileries, le Premier Consul s'établit au premier étage, dans toute la partie comprise entre le pavillon de Flore et le pavillon de r « Unité ».

Madame Bonaparte et ses enfants habitent, au-dessous, les appartements du rez-de-chaussée ayant vue sur les jardins, tandis que le côté donnant sur le Carrousel est réservé aux bureaux.

Lebrun loge dans le pavillon de Flore et Ton restaure, pour Cambacérès, toute la partie qu'occupait autrefois la Convention.

Voilà donc Hortense installée dans un des

lu.

palais du Roi-Soleil ! Quel rêve 1 1 Elle habile un petit appartement contigu au cabinet de toilette de sa mère et composé de deux pièces : Tune est sa chambre à coucher, l'autre un salon assez exigu qui lui servira aussi de cabinet de travail et où elle placera son piano, ainsi que ses chevalets et ses boîtes à couleurs.

« Vous voilà donc, ma bonne Hortense, dans une jolie chambre, lui écrit madame Campan, dès le lendemain de son arrivée aux Tuileries; permeltez-moi de vous y suivre par ma tendresse et par mes avis.

» Chose des plus essentielles à observer : ne vous montrez jamais aux fenêtres ^ ; faites mettre des rideaux de mousseline aux vôtres pour l'hiver et de canevas pour l'été. Jamais la personne ^ qui y demeurait ne permettait aux jeunes personnes auxquelles elle s'intéressait de s'y montrer. Les plus impudents

1. Jusqu'à Louis-Philippe, les passants pouvaient longer la façade du château et plonger les yeux dans les chambres.

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