‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 29 sur 54 · Allusion à la reine Marie-Antoinette · texte numérisé non relu

Allusion à la reine Marie-Antoinette

muscadins viendraient se promener sous vos fenêtres, après vous avoir vue dans quelque bal... Vous êtes environnée de bien des dangers, mais vous avez déjà une bien bonne renommée, c'est à vous à la maintenir.

» Ne vous montrez pas trop dans les bals, n'allez pas vous user aux yeux du public; évitez les femmes légères... Répondez-moi, ne soyez point paresseuse à écrire; que votre secrétaire soit toujours garni de jolis papiers de toutes les grandeurs. Répondez à vos amies des billets courts, mais polis, que l'on puisse parler à la fois de votre modestie, de votre simplicité, de votre politesse... Plus vous serez occupée et plus vous éviterez les dangers; plus vous dédaignerez les plaisirs bruyants, plus vous serez estimée et plus vous serez heureuse ; voilà mon seul et unique but. »

Madame Campan, fière et heureuse de voir son élève de prédilection placée ainsi en évidence sur un théâtre élevé, a aussi raison de s'inquiéter, car madame Bonaparte et Hor-

tense, transportées aux Tuileries, si elles n'ont aucune part à la souveraineté, ne sont cependant plus de simples particulières.

Presque du jour au lendemain, mademoiselle de Beauharnais deviendra la personne à la mode. Tout le monde aura les yeux fixés sur elle : les uns, amis du soleil levant, la loueront avec excès, les autres, hostiles au pouvoir nouveau, chercheront malignement à exercer sur elle leurs critiques.

Hor tense est alors dans tout l'épanouissement de cette beauté, si justement appelée la beauté du diable, qui ne peut guère supporter l'analyse, mais qui éblouit à force de jeunesse, de fraîcheur et de séduction.

Sans doute ses traits sont demeurés irréguliers, mais l'ensemble de sa figure si délicatement teintée de blanc et de rose, éclairée par des yeux bleus d'une douceur si pénétrante, et si joliment encadrée dans la mousse légère de ses boucles blondes, est tellement enchanteur, qu'elle éclipsera, parfois, les beautés grecques les plus irréprochables.

Quoique de stature moyenne, Hortense paraît plutôt grande, car elle porte la tête naturellement élevée; sa taille souple et onduleuse, que Ton était convenu, alors, de comparer à celle d'une nymphe, a perdu la maigreur de l'adolescence et est devenue ronde tout en restant menue. Son cou, ses épaules, ses bras sont de lignes pures et harmonieuses.

Elle a le pied bien modelé, la main fine, terminée par des ongles roses et bombés.

Sa démarche, son attitude, offrent un mélange très piquant de nonchalance créole et de vivacité française. Sa tournure élégante fait valoir la toilette et, comme sa mère, elle embellit ce qu'elle porte; aussi, est-ce une bonne fortune, pour les fournisseurs, que d'avoir madame Bonaparte et mademoiselle de Beauharnais pour clientes, et de pouvoir leur faire lancer leurs dernières créations.

Bientôt ce sont elles qui donneront le ton et qui régiront la mode. Déjà mesdemoiselles Despaux et Leroy se disputent l'honneur de faire leurs chapeaux. Madame Raimbaud et

178 HORTEN?E DE BEAUHARNAIS.

quelquefois madame Germond ^ sont chargées de leurs robes. Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry réservent, pour elles, leurs plus jolis modèles de lingerie, et la vieille mademoiselle Berlin, alors sur son déclin, imagine encore, dans Tespoir de leur plaire, des nouveautés exquises. Celle-ci prendra même quelquefois madame Campan comme intermédiaire et la priera, un jour, de présenter, à son ancienne élève, un tablier-fichu « le premier en ce genre d'un goût unique.» Il est « garni tout autour d'une fort jolie dentelle et ne coûte que cinq louis ». Comme sa mère, Hortense aime la parure et y deviendra vite fort experte, mais, différence à noter entre elles deux, tandis que madame Bonaparte, qui ignore la valeur de l'argent, achète sans cesse, et avec une prodigalité folle, des bijoux, des schalls, des étoffes, des colifichets de tous genres, paie des hérons mille huit cents francs, des esprits^ huit cents, et se

1. Madame Germond était la couturière attitrée des femmes de la finance.

Page 1