‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 37 sur 54 · Fils du troisième consul Lebrun · texte numérisé non relu

Fils du troisième consul Lebrun

Seul, le Premier Consul, harassé de fatigue par une longue journée de travail, se montre peu pressé de partir, déjà même ses yeux se sont fermés et il a fini par céder au sommeil sur un canapé, au grand désappointement des trois femmes.

Sollicité par elles, Lannes, cependant, va tenter un effort: il s'approche de Bonaparte, le réveille non sans peine, plaide éloquemment la cause commune et le décide, enfin, à commander le piquet d'escorte. Les voitures sont avancées, le Premier Consul va monter dans la première avec les généraux Lannes, Bessières et le jeune Lebrun ; madame Bonaparte, sa fille et sa bellesœur suivront dans la seconde, accompagnées de Rapp.

Hortense et Caroline sont prêtes, Joséphine jette négligemment sur ses épaules un schall magnifique qui lui vient de Constantinople et qu'elle porte pour la première fois.

« — Permettez, madame, que je vous en fasse l'observation, lui dit Rapp avec une franchise toute militaire, votre schall n'est pas mis, au-

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j ourd'hui , avec cette grâce qui vous est habituelle .

Rapp a raison, Joséphine en convient et prie, en souriant, le jeune homme, de draper, sur elle, son schall à la manière des Égyptiennes. Celui-ci s'exécute et remplit de son mieux sa délicate mission, trop lentement, par exemple, au gré de madame Murât qui, entendant le bruit du départ du Premier Consul, s'écrie : « Dépêchezvous donc, ma sœur, voilà Bonaparte qui s'en va... » Tous les quatre descendent à la hâte l'escalier du pavillon de Flore et montent en voiture : madame Bonaparte et madame Murât au fond ; Hortense et Rapp sur la banquette de devant.

Le cocher touche les chevaux et part vivement pour rattraper, s'il se peut, le Premier Consul et son escorte qui ont quelques secondes d'avance.

Transportons-nous, à la même heure, à l'Opéra. Le concert va bientôt commencer ; tous les artistes sont à leur poste. Au milieu d'eux se détachent les principaux interprètes : voici Chéron, madame Barbier-Walbonne, dont le

public aime le beau talent et la figure sympathique; Garât, l'idole des Parisiens, vêtu, comme toujours, avec excentricité et qui, muni d'un lorgnon à double verre, examine la salle avec satisfaction.

Garât, en effet, peut être content, jamais Ton n'a vu plus belle réunion. Le Tout-Paris mondain s'y trouve au complet. Dans les loges se remarquent quantité de jolies femmes en toilettes de bal, aux diamants étincelants. Les moindres places ont été utilisées; toutes, du parterre au paradis, sont garnies de spectateurs, parmi lesquels on se montre des célébrités, des artistes, surtout, en grand nombre.

Le signal est enfin donné, un religieux silence s'établit et l'orchestre attaque l'ouverture. Les trente premières mesures de VOratorio sont à peine jouées que quelques spectateurs perçoivent un bruit lointain que la musique couvre à demi : « C'est étrange, dit Junot, qui se trouve dans l'assistance avec sa jeune femme, comment aurait-on tiré le canon à cette heure?» A part Junot, personne ne s'émeut et le concert suit

son cours. Bientôt, le Premier Consul paraît dans sa loge, située à droite de la scène, entre les deux colonnes séparant les loges de face de celles de côté ; comme toujours, sa figure est impassible. Il est suivi, à peu de distance, de madame Bonaparte qui arrive accompagnée de sa fille et de sa belle-sœur ; Joséphine est très pâle et semble terrifiée, Hortense a le poignet entouré d'un mouchoir et retient ses larmes avec peine; seule, madame Murât, grosse de près de neuf mois, parait en possession de son sang- froid. Bonaparte se retourne vivement vers les trois femmes et échange, avec elles, quelques paroles à mi-voix, puis il regarde, de nouveau, du côté de la salle et lorgne tranquillement les spectateurs.

Au même instant circule dans l'assistance, avec la rapidité de l'éclair, la nouvelle que le Premier Consul a failli être victime d'un odieux attentat formé contre sa vie. Un baril de poudre, chargé à mitraille et placé sur le passage de sa voiture, a fait explosion, tuant sept personnes, en blessant plus ou moins grièvement

vingt-huit autres. La secousse a brisé toutes les vitres du quartier et endommagé nombre de maisons environnantes...

En un clin d'œil toute la salle est debout : les hommes frémissent d'indignation et de colère, les femmes pleurent, très impressionnées, et tous, dans une commune pensée d'amour, se tournent vers le Premier Consul qu'ils acclament longuement et avec transports.

Le concert, ainsi interrompu, ne peut plus continuer, l'émotion a été trop violente, personne n'est disposé à écouter la musique, force est donc bien au régisseur de faire baisser le rideau, au milieu de la troisième partie de V Oratorio. C'est à ce moment-là, seulement, que le Premier Consul se retire avec toute sa famille *.

Que s'est-il donc passé dans le trajet des Tuileries à l'Opéra? Par quel concours de circonstances providentielles Bonaparte et son escorte, Joséphine, Hortense, madame Murât

1. Les commissaires de police reçurent Tordre d'empêcher les messes de minuit dans les églises ; il n'en fut dite aucune.

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et Rapp, qui le suivaient de si près, ont-ils échappé à la mort?

A peine la voiture de madame Bonaparte débouchait-elle sur la place du Carrousel, que celle du Premier Consul, arrivée à l'autre extrémité, s'engageait dans la rue Saint-Nicaise (l'une des nombreuses petites rues qui obstruaient alors le Carrousel), qu'elle devait suivre pour aller traverser la rue Saint-Honoré et gagner la rue de la Loi (ci-devant Richelieu) où se trouvait le théâtre de la République et des Arts, situé au coin de cette dernière et de la rue Louvois. « Une mauvaise charrette, dit la Gazette de France, attelée d'un petit cheval, stationnait, de manière à embarrasser le passage, rue Saint-Nicaise. Le cocher du Premier Consul, bien qu'allant extrêmement vite, eut l'adresse de l'évitera » Quelques secondes plus tard, la machine infernale, placée sur la charrette, faisait explosion avec un bruit terrible, blessant la

1. Dans leur enthousiasme, les cochers de fiacre de Paris offrirent à Germain, cocher du Premier Consul, un grand dîner à vingt-quatre francs par tête.

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monture du dernier homme de l'escorte, et à quelques mètres de la voiture de Joséphine dont les chevaux, effrayés, s'arrêtèrent d'euxmêmes.

Les trois femmes, affolées, poussent des cris perçants ; elles sont couvertes des débris des glaces de la voiture qui ont volé en mille morceaux, même Hortense a été blessée au poignet par des éclats de verre.

Le Premier Consul a-t-il succombé? Telle est l'horrible interrogation qui se formule dans l'esprit de Joséphine aussitôt qu'elle commence à rassembler ses idées. Déjà Rapp a sauté hors de la voiture pour courir aux nouvelles. Ordre est donc donné au cocher de poursuivre sa route, mais par un autre chemin, car la rue Saint-Nicaise est remplie de décombres, au milieu desquels gisent, pêle-mêle, les cadavres des victimes et les malheureux blessés dont on entend, dans l'obscurité, les clameurs déchirantes.

Quelques pas plus loin, la voiture croise les hommes de l'escorte envoyés pour rassurer

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Joséphine et lui apprendre que Bonaparte est sain et sauf. Un instant après, l'on arrivait enfin à l'Opéra.

Rentré aux Tuileries, le Premier Consul trouve rassemblés, dans le grand salon du rezde-chaussée, les ministres, les membres du Corps législatif et du Tribunal, des officiers, des fonctionnaires et une foule d'autres personnes accourues pour le féliciter.

Madame Bonaparte n'est guère en état de répondre aux compliments qu'on lui adresse, elle et sa fille ne sont pas encore revenues de leur stupeur et laissent couler leurs larmes longtemps refoulées. Jamais, peut-être, elles ne se sont rendu aussi bien compte des périls cachés sous leurs pas, des angoisses, des terreurs, de toutes les souffrances secrètes qui sont inséparables du rang suprême et qui le rendent si peu enviable.

Aujourd'hui, c'est un complot royaliste qui manque les faire périr; il y a deux mois, une conspiration, républicaine cette fois, conduite par Arena et Ceracchi, est découverte par la

police au moment où les assassins guettent l'arrivée du Premier Consul dans les couloirs de rOpéra. Précédemment, à la Malmaison, une tabatière, contenant du tabac empoisonné, a été déposée, par une main criminelle, sur le bureau de Bonaparte. A différentes reprises, on a eu des alerles à la campagne, et il a fallu faire garder le château par des chiens Terre-Neuve, dans la crainte d'une attaque nocturne ou d'un enlèvement possible. Il y a de quoi faire trembler de plus braves que Joséphine; l'avenir, ce soir-là, lui apparaît sous les couleurs les plus sombres. Que la pauvre femme se rassure : la Providence est là qui garde l'homme prédestiné. Elle le réserve pour l'exécution de ses desseins et veillera à ce qu'il ne lui soit fait aucun mal.

1801 s'ouvre, chez les Bonaparte, par un événement de famille : madame Mural met au monde^ son premier enfant, le 1°'' pluviôse (21 janvier).

a Si tu étois ici, écrit Hortense à une de ses anciennes compagnes*, je t'aurois fait manger des bonbons, car j'ai été maraine (sic), avec Buonaparte, du fils de madame Murât, que nous avons nommé Achille... »

Pour la France aussi, l'année commence bien : le 20 pluviôse (9 février), la paix est signée, à Lunéville, avec l'Autriche, ce qui remplit de joie

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