AUX HABITANTS DE MALMAISON
j> En partant de Malmaison, la société avait les larmes aux yeux, ce qui leur a occasionné un si grand mal de tête que la journée, réellement, fut accablante pour ces aimables personnes. Madame Bonaparte, mère, a soutenu cette journée mémorable avec le plus de courage. Madame Bonaparte, consulesse, n'en a pas du tout montré, les deux jeunes dames de la dormeuse ^ : madeaioiselle Hortense et madame Lavalette se disputaient le flacon d'Eau de Cologne, et l'aimable M. Rapp faisait arrêter la voiture, à chaque instant, pour soulager son petit cœur malade qui était chargé de bile : aussi
1. Voiture de voyage où l'on peut s'étendre et dormir comme dans un lit.
LA COIR CONSULAIRE. 240
a-t-il été obligé d'aller se coucher en arrivant à Épernay, pendant que l'aimable société cherchait à oublier ses maux dans le vin de Champagne.
» La seconde journée a été plus heureuse, sous le rapport de la santé, mais les vivres manquaient et l'estomac s'en trouvait mal. L'espérance de trouver un bon souper à Toul les soutenait, mais le désespoir fut à son comble quand, arrivés à Toul, on trouva une mauvaise auberge et rien à manger. On vit des gens à mines risibles qui dédommagèrent un peu des épinards accommodés à l'huile de lampe et des asperges rouges fricassées au lait caillé. On aurait voulu voir les gourmands do la Malmaison assis à cette table si désagréablement servie.
» On n'a jamais vu, dans l'Histoire, une journée passée dans des angoisses si terribles que celle où nous arrivâmes à Plombières. Partis de Toul pour aller déjeuner à Nancy, car tous les estomacs étaient vides depuis deux jours, les autorités civiles et militaires, en venant au-devant de nous, nous empêchèrent
de réaliser notre projet. Nous continuâmes donc notre route, maigrissant à vue d'œil. La dormeuse, pour comble de malheur, a pensé s'embarquer sur la Moselle pour aller à Metz, par une chute qu'elle a manqué faire.
» Nous avons été bien dédommagés, en arrivant à Plombières, d'un voyage aussi malheureux, car, à notre arrivée, on nous a accueillis avec toutes sortes de réjouissances. La ville illuminée, le canon tiré, et les figures des jolies femmes, qui étaient à toutes les fenêtres, nous font espérer de supporter, avec moins de regrets, notre absence de la Malmaison.
» Voilà le récit exact de notre voyage, à quelques anecdotes près que nous nous réservons de raconter à notre retour, que nous, soussignés, certifions véritables.
» JOSÉPHINE BONAPARTE, » BEAUHARNAIS-LAVALETTE, » HORTENSE BEAUHARNAIS, » RAPP,
» BONAPARTE, mère.
» Ce 21 messidor. »
Les voyageuses, on le voit, n'engendraient pas la mélancolie ; elles retrouvèrent, à Plombières, une foule de personnes de leur connaissance, notamment mesdames de La Rochefoucauld, de Sourdis, de Talhouët, etc., qui les reçurent avec le plus vif empressement. C'était à qui rivaliserait de prévenances auprès d'elles. Madame Bonaparte ayant exprimé le désir de visiter l'établissement thermal de Luxeuil, localité voisine, une députation de baigneurs, à la tête desquels se trouvait M. Bigarré, capitaine de Carabiniers, vint la prier d'assister à une fête que Ton donnerait en son honneur. Joséphine y consentit.
On lui fit, à Luxeuil, une réception des plus flatteuses et, le soir, on lui offrit un bal charmant qu'Hortense ouvrit avec le capitaine Bigarré, organisateur de tous les plaisirs de la journée. Madame Bonaparte ne voulut pas demeurer en reste de politesse avec l'aimable société de Luxeuil, elle fit un grand nombre d'in^ vitations parmi les personnes présentes et leur donna, àPlombières, quelques jours plus tard,
un grand dîner, après lequel on se rendit au bal.
Pendant son séjour aux eaux, Joséphine apprit, par les journaux, les détails de la fête du 14 juillet, à Paris, qui fut très brillante et dont celle de nos jours n'est plus qu'une pâle copie.
Dès six heures du matin, les Parisiens sont réveillés par des décharges d'artillerie; à midi, il y a grande parade.
Dans les Champs-Elysées et leurs environs s'offrent des divertissements variés. Au carré Marigny se dressent trois grands théâtres pour les spectacles forains, ainsi que des tréteaux pour les escamoteurs, les danseurs de corde, les voltigeurs. Au Cours-la-Reine se trouve le cirque de Franconi et de ses élèves et, tout autour, sont établis des jeux de bagues, d'escarpolettes, des mâts de cocagne, etc. Lorsque vient le soir, la ville s'illumine de lampions de couleurs du plus jolieffet, une grande pantomime a lieu dehors, aux lumières, tandis que le Conservatoire donne un concert dans la salle dite du
Grand-Carré. Enfin, lorsque la nuit est complète, on tire un feu d'artifice à l'Étoile : la Renommée apparaît, lumineuse, sur un rocher ouvert en forme d'arc-de-triomphe, au milieu d'une pluie de feu, et le bouquet, très admiré, représente un volcan en pleine éruption. Quatre ballons, montés chacun par un aéronaute, s'élèvent ensemble, aussitôt après, dans les airs. Les danses commencent alors, au son de vingt-deux orchestres, échelonnés depuis le jardin des Tuileries jusqu'à la barrière de l'Étoile, et se prolongent fort avant dans la nuit.
Deux jours plus tard, le Premier Consul écrivait à madame Bonaparte, ces quelques lignes ;
Paris, le 27 (messidor » an IX).
« Il fait si mauvais temps que je suis resté à Paris. Malmaison sans toi est trop triste. La
1. Cette lettre, publiée chez Didot, ne porte quele quantième, sans indication de mois. Étant datée du 27, elle ne peut être que du 27 messidor, Joséphine ayant été absente depuis le 8 juillet jusqu'à la Un du mois, il n'y a donc pas eu d'autre 27 que le 27 messidor. C'est à tort que l'on a mis l'an X pour l'an IX.
"loi IIORTENSE DE BEAUHARNAlS.
fcte a été belle; elle m'a un peu fatigué... J'ai reçu, pour toi, les plantes que j'ai envoyées à ton jardinier.
» S'il fait aussi mauvais à Plombières qu'ici, lu soufl'riras beaucoup des eaux.
» Mille choses aimables à maman et à llortense.