‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 42 sur 54 · Mémoires inédits de Fontaine · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Fontaine

:2o8 IlORTENSE DE B E A U II A K N A I S.

en conséquence, Fontaine d'aménager, en attendant mieux, une salle de spectacle dans le château même. Rien n'est plus malaisé, la distribution du local ne se prêtant nullement à cette combinaison. Cependant, à force de s'ingénier, Fontaine trouve moyen d'installer, tant bien que mal, le théâtre, dans une grande pièce, tout en haut du château, presque sous les combles. Certes, ce n'est pas encore Tidéal rêvé, mais llorlense, qui ne désespère pas d'y atteindre, un jour ou l'autre, se montre satisfaite.

On se met donc, avec ardeur, à l'étude des nouveaux rôles et chacun s'efforce de s'y distinguer. Mademoiselle de Beauharnais, l'étoile de la troupe, joue avec une grâce, une finesse que tous ses contemporains se sont plu à reconnaître ; on accorde, également, du talent à Bourrienne, à Eugène, à Isabey qui cumule les emplois d'acteur, de décorateur et de metteur en scène. Madame Lavalelte, sans être remarquable, jouit d'un succès d'estime ; madame Junot qui, depuis son mariage, fait, avec son mari, partie des habitués de la Malmaison,

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remplit ses rôles avec intelligence; Junot se tire convenablement des siens. Quant à madame Murât, elle se contente d'être jolie, mais il ne faut pas lui en demander davantage, car si elle charme les yeux, elle écorche les oreilles: « son accent italien, très prononcé, a quelque chose de sec, fort peu agréable à entendre », écrit mademoiselle Pannelier, son ancienne compagne de pension ; de plus;, elle chante outrageusement faux.

L'assistance, toujours fort brillante, est des plus imposantes, les représentations se donnant ordinairement le mercredi, jour spéciale ment consacré au monde officiel.

Les dimanches, au contraire, les réceptions, réservées à la famille et à l'intimité, ont un caractère privé qui bannit toute contrainte. La jeunesse s'amuse entre elle et organise, le plus souvent, un petit bal impromptu auquel Bonaparte ne dédaigne pas, quelquefois, de prendre part. Il ne danse pas volontiers V Anglaise ^ il lui préfère la Monaco et, surtout, le Grand-Père, sorte de Farandole qui a aussi beaucoup de

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ressemblance avec le Cotillon de nos jours et qu'Hortense conduit avec un entrain sans pareil. Personne ne sait mieux qu'elle imaginer et varier les figures « les plus bizarres et les plus drôles sont les meilleures », et conduire une promenade à travers les escaliers, les corridors et jusque dans les chambres des paresseuses que l'on réveille en sursaut.

Fréquemment aussi, les artistes qui viennent à la Mal maison y improvisent de charmantes soirées musicales; Garât se montre, dans ce cas-là, d'une complaisance inépuisable, passant, sans se faire prier, des grands morceaux du répertoire à des boléros ou à de petits airs italiens qu'il accompagne, lui-même, au piano, et qu'il chante dans la perfection.

On y entend également, avec un plaisir inflni, d'Alvimare, premier harpiste solo de la musique du Premier Consul, artiste du plus rare mérite et homme du monde accompli *.

1. M. d'Alvimare appartenait à une des meilleures familles du pays Chartrain. 11 naquit en 1772 et, à l'âge de sept ans, joua de la harpe devant Marie-Antoinette qui fut émerveillée de son précoce talent.

Forcé, par la Révolution, de tirer parti de son talent pour vivre, il avait donné quelques leçons à Joséphine, qui voulait apprendre à se servir d'une très belle harpe d'acajou, à ornements de bronze doré, placée dans son cabinet, mais qui, fort mauvaise élève, n'avait jamais pu retenir qu'un seul air, qu'elle jouait souvent, par désœuvrement, et répétait, alors, à satiété.

Hortense fit plus d'honneur que sa mère à M. d'Alvimare, qu'elle eut aussi comme professeur, et qui contribua, pour une large part, à sa formation musicale. Ses débuts furent marqués par un sacrifice méritoire : mademoiselle de Beauharnais, on se le rappelle, avait de belles mains, des doigts effilés, au bout desquels s'enchâssaient des ongles roses, qu'elle taillait en amandes et soignait avec une coquetterie bien naturelle. M. d'Alvimare lui fit observer qu'il faudrait tenir ses ongles courts, ce serait certainement moins joli, mais c'était indispensable pour jouer de la harpe.

« Couper mes ongles, monsieur, oh! non, jamais je n'aurai ce courage. » Un moment de

silence suivit celte déclaration, llortense réfléchissait: tiendrait-elle plus à la longueur de ses ongles qu'à ses leçons de harpe? L'amour (le la musique l'emporta enfin, elle se leva résolument, sans mot dire, prit une paire de ciseaux, la tendit à son maître et, lui présentant ses mains, elle immola ses ongles héroïquement ^

llortense ne se borne pas seulement à l'étude de la harpe, elle continue aussi à s'adonner, avec ardeur, au dessin, et y fait chaque année des progrès surprenants. Une lettre, que Joséphine adresse à madame Tascher de la Pagerie, à la Martinique, au milieu d'autres nouvelles, contient un renseignement précieux sur les travaux de sa fille.

« ... Il y a bien longtemps, ma chère maman, que je n'ai eu de vos nouvelles, écrit-

1. Cette anecdote nous a été racontée ù différentes reprises par M. d'Alvimare fils. Jal, qui la tenait de la même source, l'a reproduite dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire.

elle le 26 vendémiaire an X (18 octobre 1801), je pense, cependant, bien souvent à vous. J'espère que vous vous portez bien, que vous êtes heureuse et que vous aimez bien votre Yeyette^

» Eugène a cinq pieds cinq pouces, il est lieutenant-colonel de cavalerie dans la Garde de Bonaparte; il désirerait bien aller à la Martinique pour voir sa grand'maman.

» Hortense est grande comme moi, elle dessine très bien et fait, dans ce moment, un tableau qui représente Bonaparte se promenant dans son parc. Ce tableau vous est destiné.

» ... Bonaparte vous écrira, lorsque nous aurons pris possession de la colonie. Il désirerait bien que vous veniez (sic) en France, si vous pouvez vous accoutumer à vivre dans un climat si différent du vôtre... Vous devez bien aimer Bonaparte, il rend votre fille bien heureuse, il est bon, aimable, c'est en tout un homme charmant, il aime bien votre Yeyette.

1, Petit nom donné à Joséphine dans sa famille.

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» Adieu, ma chère maman, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur; vos petits enfants se joignent à moi pour vous embrasser.

» LAPAGERIE-BONAPARTE. »

Cependant Napoléon aspire à toutes les gloires: après avoir étonné le monde par ses victoires, il laisse l'épée pour le rameau d'olivier et impose la paix aux nations.

Toute la diplomatie européenne est, aujourd'hui, en mouvement pour l'œuvre de pacification, et les peuples, jadis ennemis acharnés, fraternisent à Tenvie.

Vendémiaire an X pourrait s'appeler le mois des traités, ils se succèdent presque sans interruption.

Le 7 (29 septembre), la paix, avec le Portugal, est conclue à Madrid.

Le 9 (1" octobre), les préliminaires de la paix, avec l'Angleterre, sont signés à Londres et la nouvelle en est annoncée le 11, au soir, à la clarté des flambeaux « dans tous les carrefours et places de Paris, par les commissaires de

police escortes de la force armée et précédés de tambours et de trompettes ».

Le 17 (9 octobre), la paix se fait avec la Sublime Porte et est publiée, le 25, à la pointe du jour.

Le 19 (11 octobre), Tentente est complète avec la Russie et la proclamation de la paix a lieu dans la soirée.

A l'anniversaire du 18 brumaire, date mémorable entre toutes, il convient de célébrer cette réconciliation universelle par une fête dite Fête de la Paix générale.

La journée, annoncée par des salves d'artillerie, débute par une messe solennelle et un Te Deum à Notre-Dame « en action de grâce, disent les journaux, de la paix continentale et maritime ». Pour rappeler cette double qualité, la fête prend d'abord un caractère nautique : toute l'après-midi, la Seine est sillonnée par des flottilles de barques et de chaloupes pavoisées, montées par des équipages costumés en marins de toutes les nations, qui évoluent autour d'un temple dédié au Commerce, élevé

sur la rive gauche du fleuve, entre le Pont- Rojal et le Pont-Neuf.

Lorsque le soir arrive, on quitte l'eau pour la terre ferme, et la foule se porte sur la place de la Révolution, devenue place de la Concorde, où un immense théâtre a été dressé pour une pantomime de circonstance : tous les malheurs de la Guerre défdent successivement sous les yeux des spectateurs. On assiste à des évolutions de troupes, à des assauts, à des batailles et jusqu'à des bombardements. Tout à coup, le canon se tait, les constructions militaires s'écroulent, une douce lumière baigne la scène sur laquelle apparaissent trois temples dédiés à la Paix, aux Arts, au Commerce, qui s'ouvrent et livrent passage à des groupes d'hommes et de femmes vêtus à la mode de tous les pays. Ils chantent, d'abord, des hymnes à la Paix, puis dansent un grand ballet final, destiné à figurer la réconciliation des peuples.

Telles sont les principales attractions de la journée, auxquelles il convient encore d'ajouter les concerts en plein vent, donnés par des musi-

cîens ambulants qui parcourent la ville en chantant des couplets patriotiques en Thonneur de la Paix, les « fanfares d'allégresse », les bals installés sur toutes les places, les feux d'artifice, les illuminations, etc., etc.

Cette fête populaire devait marquer parmi les plus brillantes du Consulat, et laisser de profonds souvenirs dans l'esprit des Parisiens.

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Bonaparte n'est pas encore à l'apogée de sa fortune et bientôt, pourtant, il va toucher à l'apogée de sa gloire.

Il vient de rendre, à la France, son antique prépondérance en Europe, il l'a refaite grande, puissante, redoutable au dehors, mais ce n'est pas tout : au dedans il l'a pacifiée, lui a donné richesse, indépendance, prospérité et, insatiable pour elle, il continue à travailler, sans relâche, à son bonheur.

Quels prodiges, en effet, se sont accomplis sous le Consulat! Que ne doit-on pas au Premier Consul I Sa main habile et ferme a calmé les

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partis, rétabli l'ordre et la confiance, là où régnaient la confusion et l'anarchie. Il a réorganisé les finances, équilibré le budget, restauré la religion^ encouragé puissamment le commerce, l'agriculture, l'industrie, ainsi que les lettres, les sciences et les arts. Son génie s'est étendu à tout; il a fait creuser les canaux, réparer les ponts, les routes, remplir les arsenaux, etc., etc.

Non seulement il se montre administrateur incomparable, mais encore profond législateur: c'est sous ses yeux que se discute le Gode civil, il élabore aussi le plan d'une forte organisation de l'Instruction publique : l'Université, et médite la création d'une grande institution de récompenses nationales : la Légion d'honneur.

Il reçoit les étrangers, rappelle les émigrés, de sorte qu'aussitôt la paix signée avec l'Angleterre, on voit délivrer, à Londres, jusqu'à vingt mille passeports pour la France, sans compter tout ce que nous envoient encore les autres pays.

1. Le Concordat avait été signé avec le cardinal Consalvi, lé-at de Pie VII, le 15 juillet 1801.

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Toute la vie du gouvernement est concentrée en lui seul; qui songerait à s'en plaindre? n'est-on pas trop heureux d'obéir à ses lois et de se le donner pour maître?

Non seulement on respecte ses volontés, mais on va au-devant du moindre de ses désirs; aussi liabitue-t-il, sans difificulté, les esprits à son règne.

La Cour, si elle n'existe pas de nom, existe, au moins, de fait, et les futurs souverains sont entourés de complaisants qui aspirent à recueillir les premières places, lorsque le moment sera venu de les distribuer.

De ce nombre est madame de Rémusat que l'ambition talonne et qui travaille à mettre madame Bonaparte dans ses intérêts; en attendant son tour, elle veut au moins, caser son mari. Elle finit, enfin, par obtenir de Joséphine l'assurance « qu'il ne se passerait pas longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du Palais * ».

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