SCÈNE II
Ce beau drame est saris doute une œuvre d'importance? Nouvelle Closerie, à de longues amours...
GABRIEL
Trois actes seulement en resserrent le cours.
Des préjugés du cœur c'est l'histoire naïve;
Des ressorts féminins c'est l'étude attentive;
Éloquente leçon et modeste tableau
Où la vérité seule attache son flambeau.
Là, point d'événemens, nulle tragique histoire,
Dont les coups imprévus vont frapper l'auditoire;
Ici, tout est amour; l'amour seul a dicté
Cette œuvre si touchante en sa simplicité.
Dans ce cadre pour nous vit le portrait du maître;
Aux traits partis du cœur on peut l'y reconnaître.
EMILIE
De notre Frédéric éloquent souvenir,
De ce cœur tout amour c'est le dernier soupir.
Dans Roméo, l'amour eut sa première page,
Et l'amour seul l'inspire à son dernier ouvrage.
En lui-même longtemps Frédéric n'eut pas foi :
« La gloire, disait-il, est trop haute pour moi.
«Je suis bien malheureux! ni gloire, ni fortune!
« Eh bien ! donc, mettons-nous à la lâche commune;
« A mes yeux l'avenir s'est voilé d'un linceul!
« J'appelle en vain l'étude et l'espoir... Je suis seul !
« Et toujours seul ! et seul en ce désert du monde,
« Toujours versant des pleurs sans rien qui leur ré-
« Moi, dont l'âme, rayon du céleste séjour, [ponde,
« Comprit toujours si bien ce mot du ciel : amour! »
GABRIEL
Il put revivre enfin ! car voici qu'une fée De son bel avenir lui montrant le trophée, S'élance et le ranime, et lui prenant la main : « Debout ! ami, debout! voici votre chemin ! » Tout-à-coup, il marcha guidé par son étoile, Et vers tous les succès il dirigea sa voile. La fortune suivit son immense renom, Et l'Europe charmée applaudit à son nom.
o PROLC'GUR.
Emilie, découvrant le portrait.
Le voici, cet ami!... Je crois toujours l'entendre, Toujours rempli pour nous d'un intérêt si tendre; Nous prodiguant sans cesse, avec chaque leçon, Les trésors enviés de sa haute raison.
Oh ! que nous lui prêtions une oreille attentive! Eh! quelle vanité n'eût été sa captive! Qui de nous eût voulu résister à sa voix! Notre orgueil, c'était lui!... lui toujours... quelquefois Il grondait, de l'amant accusant la mollesse, La froideur de l'époux, et plus loin sa paresse; Ici quelque amoureuse aux regards trop coquets ; Là quelque premier rôle oubliant ses effets...
GABRIEL
Ici c'était le fils, là-bas c'était la mère ;
Et quelquefois aussi, sa paisante colère,
Dans un abîme obscur, criait : « Souffleur, tu dors! »
Mais, jaloux de lui plaire, on redoublait d'efforts,
Et bientôt, nous payant d*un gracieux sourire,
Son génie à bon port conduisait le navire.
àlexis, s' approchant du portrait.
Ah ! comme vous, je crois et l'entendre et le voir ! Voici ses nobles traits; cet œil ardent et noir Qui, d'abord, semblait fait pour inspirer la crainte, Et d'un fatal destin porter la triste empreinte... On y lisait franchise et courage et candeur, Et pour le beau, le grand, inépuisable ardeur.
GABRIEL
De justice indulgente aimable et pur emblème, Cet œil, cet œil si beau, c'était la bonté même.
ALEXIS
Nous l'admirons... mais tout à son rare talent, En Europe rendait un hommage éclatant.
Partout de ses écrits étincelle la gloire; Tous, aux pays lointains, assurent sa mémoire... Le cœur aime des chants qui sont partis du cœur. Au parnasse étranger il s'assied en vainqueur ; Et moi, je crois vraiment partager sa couronne; Son triomphe est le mien, son éclat m'environne.