ACTE III, SCÈNE V
DUPERR0N.
N'est-ce pas? car Amélie, qui l'aimecommeunesœur et qui la respecte comme une mère, pourrait trouver que l'homme qui épouse la sœur de la malheureuse qu'il a perdue, ne mérite pas l'amour qu'on doit à un mari... Elle pourrait penser que c'est là une trahison indigne d'un honnête homme.
Encore une fois, M. Duperron!...
DUPERRON
Encore une fois, je vous parle des sentimens probables de ma fille; et quant à moi, tout ce que je veux, c'est de la mettie à l'abri d'une pareille douleur. Je désire donc, et voilà tout, que vous vous assuriez devant moi, qu'aucune lettre de cette correspondance ne manqueà la restitution. Voyez, elles sontclasséesjet numérotées avec un grand soin ; est-ce bien cela ? N° 1. (// ouvre la lettre.) « Madame, c'est le cœur tremblant, c'est l'esprit perdu, que je vous écris, pardonnez-moi si...» Oh! la déclaration obligée! c'est bien. (// lui passe la lettre.) d'ervillé, prenant la lettre.
Oui, c'est cela, une lettre folle.
DUPERRON
Comme on les fait quaud on veut tromper ces pauvres femmes.
d'ervillé.
Oh! non, je ne voulais pas la tromper.
duperron. Alors, c'est quand on se trompe soi-même et qu'on croit les aimer... (Il prend une lettre.) En voici une seconde... (// lit.) « Vous ne m'avez pas répondu. » — Une troisième : <* Encore ce silence implacable, ce silence qui me tue!... 0 — Il paraît qu'elle a fait semblant de résister, et qu'elle n'a pas répondu tout d'abord , car voici encore une lettre qui commence ainsi : « Madame, par pitié, par grâce, un mot, qui me dise que vous me pardonnez. Si mon admiration s'est égarée jusqu'à devenir de l'amour, si la folie de cette passion s'est égarée jusqu'à se montrer à vous, est-ce un crime qui ne mérite aucun par-
don? Et que vous ai-je donc demandé, madame ? rien qu'une pensée, un souvenir, rien que le droit de me dire : dans la carrière aventureuse où je vais entrer, il y a quelqu'un à qui je puis dédier mes fatigues, mes dangers, ma gloire ; quelqu'un pour qui je serai fier de l'acquérir, quelqu'un qui se dira peut-être : Si j'avais été libre, je lui aurais permis dem'aimer. * — Oh! c'est avec cette soumission qu'on endort la prudence des femmes. Et elle vous a répondu, sans doute ? d'er ville, tristement y tendant une lettre à Duperron.
Oui, mais voilà sa réponse,
duperron, lisant.
« Monsieur, votre dernière lettre contient un mot qui dità la fois mon devoir et le vôtre. Je ne suis pas libre. Je veux rester une honnête femme, et j'espère que j'écris à un galant homme. C'est assez vous dire que je regarderais désormais comme une insulte, ce que je veux bien oublier comme un moment de folie. » (Parlé.) Ah ! le congé était rude, et la comédie assez bien jouée! Tout autre y eût renoncé; mais vous êtes persévérant. d'ervillÉjSc levant.
Oui, car j'étais fou...
duperron, allant à lui.
En effet... voici encore une lettre... dans quel état, mon Dieu !... froissée... déchirée... oh! c'est sans doute celle qu'on se plaisait à relire chaque jour ; voyons... d'ervillé.
Non, c'est inutile... Je sais...
duperron.
Mais, moi, je veux m'instruire!... (Regardant la lettre.) Que vois-je ? des projets de mort, des menaces de suicide... (Lisant.)* Oh! oui, madame; c'est une folie que mon amour pour vous... car je suis homme d'honneur, madame, et l'on trouvait que j'avais quelque raison. Mais, depuis que je vous ai vue, tout ce qui n'est pas vous, s'est enfui de mon âme que vous occupez tout entière. J'y cherche vainement tout ce qui m'animait autrefois; je n'y trouve que vous, vous seule. Vous êtes devenue ma pensée, ma gloire, mon devoir, mon ave-
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