‹ Hortus deliciarumChapitre 128 sur 157 · Rom. IV · texte numérisé non relu

Rom. IV

Saints; les trois couronnes suspendues au-dessus d’ Abraham et des palmiers symbolisent la récompense des Justes, enfin les quatre fleuves du Paradis, personnifiés par quatre jeunes gens déversant de l’eau de leurs vases, signifient qu’il y aura des Elus de toutes les parties du monde1.

PLANCHE LXXVIII. spécimens de calendrier, d’écriture et de notation musicale.

Après la miniature du sein cï Abraham qui occupait le f° 2.63 verso, le manuscrit ne présentait plus de peintures jusqu’aux deux tableaux de la fin, que nous reproduisons d’après les excellents calques d’ENGELHARDT dans les deux planches suivantes LXX1X et LXXX. Dans celle-ci (LXXVIII) nous donnons, également d’après Engelhardt, un fragment de calendrier et de martyrologe, puis des spécimens d’écriture et de notation musicale, et enfin un facsimile du titre du Codex.

Le premier numéro de cette planche est un spécimen de calendrier embrassant une période de 53a ans. Les indications pour chaque année sont renfermées dans une case carrée, au haut de laquelle se trouve la lettre du jour de Pâques, Paschales dies ; le où les gros traits tout en bas de la case indiquent le jour de la semaine où tombe la fête de Noël, en commençant par le mercredi qui est marqué par un seul trait, le jeudi est marqué par deux traits et ainsi de suite; les points au milieu de la case marquent le nombre de semaines depuis Noël jusqu’au premier Dimanche de carême, et les petits traits ou virgules qui suivent comptent le nombre de jours qu’il faut ajouter aux semaines pour arriver au premier Dimanche de carême; quelquefois il y a un point après la ou les virgules, cela signifie qu’il manque un ou deux jours à la dernière semaine. Les croix que l’on rencontre à chaque quatrième case indiquent les années bissextiles; les triangles rouges, dont l’un paraît à la quatrième case de la ligne supérieure, et l’autre à la troisième case de la ligne inférieure, marquent la première année du cycle de 19 ans du Nombre d’or, et lorsque la lettre pascale est écrite en rouge, elle indique le commencement de la période de i5 ans du cycle de l’Indiction.

Nous donnons en note le texte latin de la préface explicative qui précédait le calendrier, et qui se termine par ces mots, d’un grand intérêt pour l’âge du manuscrit: «Cette page a été faite en l’année MCLXXV (1175)». Le tableau commençait au f° 3 19 verso et remplissait les deux pages suivantes, il était composé de 532 cases2. La deuxième figure présente les deux premiers mois d’un martyrologe qui se trouvait au f° 3 19 recto. Dans ce martyrologe chaque jour est marqué par un trait vertical reposant sur la ligne horizontale du mois. Lorsque le trait vertical est croisé une ou deux fois, cela veut dire que l’Eglise célèbre ce jour-là la fête d’un ou de plusieurs Saints. Trois points au-dessus du trait indiquent les fêtes de Notre-Seigneur, deux, celles de la sainte Vierge, un seul point, une fête d’Apôtre. Deux petites virgules attachées au trait vertical indiquent l’octave d’une fête. Chaque septième trait est prolongé au-dessous de la ligne horizontale pour marquer une semaine après laquelle revient la même lettre dominicale. Le premier jour du mois se distingue des autres par un demi-cercle à la base, enfin les traits dont la partie supérieux-e s’ouvre en Y doivent indiquer les «joui’s critiques», dies Aegyptiacos3 .

Notre planche présente ensuite un spécimen de quelques lignes d’écriture du Hortus deliciarum tirées du f° j 1 verso; puis deux exemples de notation musicale, la première, d’après le système de portée de Guy dArezzo, la seconde (voir la toute dernière ligne au bas de la planche), avec la seule indication du son et de sa durée, sans les lignes de portée. Ce dernier système était quelquefois employé économiquement pour les cantiques de plusieui’s sti’ophes; la première seule était notée l'égulièi'ement avec portée musicale, pour les autres stL'ophes à chanter selon la même mélodie, on se contentait d’indiquer les notes sur chaque syllabe. Nous laissons aux connaisseurs en musique le soin de reconnaître et d’apprécier cette notation.

Enfin notre planche donne le titre du Codex, qui se ti’ouvait au f° 1 vei’so du manuscrit, à la suite de la poésie dédicatoii’e et de la préface. Nous en donnons timidement une ti’aduclion, sans espoir de pouvoir l'endre le charme de l’original: «Ici commence le Jardin des délices, où souvent parmi les fleurs cueillies dans les Saintes Écritui’es, poui'ra joyeusement butiner le petit essaim de nos jeunes élèves4».

r. Cf. Auber. Histoire et Théorie du Symbolisme religieux. T. II, p. 354. — Engelhardt. Herrad von Landsperg, p. 54. — Gérard. Les Artistes de l’Alsace pendant le Moyen-Age. T. I, p. 82.

2. « Régula quo modo inveniatur in liac pagina singulis annis feria Nalivitatis Domini, et hebdomada a Nativitate Domini usque ad Dominicain Quadragesima, et Indictiones et Bissexlus, ac Pascales dies.

Sequens pagina ex magno cyclo Dionisii (Denis-le- Petit), qui dicilur graca pagina , collecta est. In bac pagina invenilur in qua feria dies Nativitatis Domini singulis annis occurrat, et quoi sint hebdomada ac dies a Nativitata Domini usque ad Dominicain Quadragesima. lnveniuntur quoque indictiones , Bissexlus, pascales dies. Itaque feria Nativitatis Domini per virgulas notantur, quorum virgularum initium est a feria quarla. Verbi gratia: Ubi ma virgula est in hune modum I, feria quarto notatur. Ubi dua II, feria quinla; ubi III, feria sexta, et sic de cœleris usque ad septem. Seplem enim virgula in hune modum 111I1I1, feriam tertiam signant. «

Puncta feriis superposita numerum bebdomadarum a Nativitate Domini usque ad Dominicain Quadragesima in unoquoque anno demonstrant, et brèves virgula ipsa puncta sequenles dies pradiclas hebdomades excedentes manifestant. Sed si ipsas virgulas brèves punctum subsequilur, defectus dierum in ultima hebdomada oslendilur. Quoi enim virgula sunt ante punctum, tôt dies deficiunt in ultima hebdomada. Punctum enim post

virgulas pro hebdomata computandum est, et quoi virgula procédant, tôt dies in ipsa hebdomada deficiunt. Littera pronotala et subnolata qua punclis superposita sunt, pascales dies indicant. Capitales littera minio colorala primtim anntim decemnovalis cycli semper déclarant. Rubea littera, sed non capitalis, indictiones aque demonstrant. Per figurant in modum crucis faclam, Bissexlus notatur. Facta est hac pagina anno MCLXXV.»

Vérification faite, les indications de la première case sont parfaitement exactes et se rapportent à l’année 1175. La fête de Noël 1174 tombait un mercredi, et de cette fête jusqu’au premier Dimanche de Carême 1x75 il y avait bien 9 semaines et 4 jours (de mercredi au dimanche). L’année 1173 était la VIIIe de l’Indiction et la XVIIe du cycle du Nombre d’Or. Mais qu’est-ce qu’il faut entendre par pascales dies ? Les auteurs que nous avons pu consulter se taisent à cet égard.

3. Les indications des fêtes, octaves, etc. de ces deux mois sont justes, mais que signifient les chiffres placés au-dessus des jours? Engelhardt, p. 117, les appelle chiffres d’or, güldene Zahlen ?

4. Cf. Engelhardt, Herrad von Landsperg, p. 56 — 58, 68—69, 162 : Versus ad inveniendum inlcrvallum a die nalalis Domini usque ad quadragesimam ; — et Tab. X. — A. J. Weidenbach, Calendarium Historico — Christianum medii et novi avi, p. 90, 99 — 100 et passim.

PLANCHE LXXIX. le duc éticho fonde le monastère de hohenburg.

Nous sommes arrivés aux deux dernières miniatures qui ornaient le Hortus dehciarum. Toutes les deux se rapportent à l’histoire locale du couvent de Sainte-Odile et se trouvaient l’une en face de l’autre, f° 322 verso et 323 recto.

Le premier tableau (planche LXXIX) représente le couvent sur le mont Hohenburg', et donne probablement la façade de la chapelle telle qu’elle pouvait alors exister. Devant cette façade parait la figure de Jésus-Christ «Fils de Marie»1 2 3 recevant de la main droite un bâton doré, comme gage de l’offrande que le duc Éticho lui fait du monastère fondé sur le mont Hohenburg, avec tous ses biens et dépendances. Entre Jésus-Christ et le duc se trouvent les figures de la vierge Marie et de saint Pierre qui servent d’intermédiaires dans la ti’ansmission du bâton d’or. Le duc Éticho est incliné, presque agenouillé sur la montagne, il porte la couronne ducale, mais il s’est dépouillé de sa chlamyde qu’il tient de la main gauche, sans doute par respect pour la majesté divine. Au-dessus de lui se trouve le texte suivant: «Le saint duc Eticho, aussi appelé du nom d’Adalric, offre en don à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à sainte Marie et à saint Pierre le monastère qu’il a fondé sur le mont Hohenburg avec toutes ses dépencjances»*. De la main gauche le Christ tient une large banderolle avec cette inscription: «O vous qui sur cette triste terre êtes comme emprisonnés, brisés par la fatigue, affligés par l’exil, épuisés par la douleur et consumés par la violence des passions, cherchez-moi, espérez en moi, apprenez à me connaître, à m’aimer et à m’invoquer: je serai dans le ciel votre lumière, votre repos, votre patrie, votre remède et votre l'afraichissement !’» Du même côté, au delà de la banderolle, se tiennent saint Jean-Baptiste, pour qui sainte Odile avait une affection et une vénération spéciales, et sainte Odile «illustre Vierge consacrée à Jésus-Christ4 *».

Au-dessous de cette scène qui se passe au sommet du mont Hohenburg, il y en a une autre bien gracieuse et pleine de charme, c’est le duc Éticho remettant à sa fille sainte Odile, en sa qualité de première Abbesse, la clef du monastère dont il lui confie l’administration8. Dans cette seconde scène, le duc est revêtu de sa chlamyde et assis sur un «faudesteuil» au siège seigneurial pliant, avec un «quarrel» sous ses pieds". H agit ici comme prince dans l’exercice de son pouvoir. Sainte Odile en recevant la clef s’incline respectueusement devant son père; elle est suivie des religieuses de sa congrégation naissante, qui s’inclinent comme leur Abbesse, et au premier plan on remarque de toutes jeunes filles vêtues cependant comme les religieuses; représenteraient-elles les novices?

Le dernier sujet de cette planche témoigne de la piété filiale de notre Abbesse pour celle qui la précéda dans sa charge, et qui fut son institutrice et sa mère spirituelle : c’est l’Abbesse Rilinda montrant une croix dans laquelle sont inscrits des vers que notre Herrade entendit sans doute plus d’une fois dans la bouche de sa maîtresse; entre cette croix et la figure de Rilindis, notre Abbesse a tracé en peu de mots ce magnifique éloge: «Rilinda, vénérable Abbesse du monastère de Hohenburg, a soigneusement réparé tous les dommages du monastère qu’elle a rencontrés de son temps, et y a réformé avec une grande sagesse l’esprit religieux alors presque détruit7». — Dans la croix se lit cette inscription: «Rilindis à la congrégation de Hohenburg : O cher troupeau uni sous une loi céleste à l’abri de toute erreur, que Celui que l’on appelle la montagne de Sion, qui sert de pont pour arriver à la patrie, qui est la source de tout bien, la voie et la lumière te serve de guide, que sa croix te protège! Le Christ procure la douce rosée de la chasteté, le bonheur immuable de l’éternité, la fleur de la virginité, qu’il te gouverne, cher troupeau, et qu’il ait pitié de moi, maintenant et toujours. Amen8».

L’ordonnance de ce tableau, la disposition des personnages est vraiment noble et monumentale, et pourrait servir de guide aux artistes qui s’occupent de peintures, murales. Nous faisons naturellement abstraction de la montagne de Hohenburoreprésentée au bas de cette image et de la suivante, car notre artiste ne savait en aucune façon rendre les beautés d’un paysage ; dans la miniature suivante le nom de Mons Hohenburg est accompagné de cette explication : « dellifer id est sublimis». Le mot dellifer ne se trouve dans aucun glossaire, il est probable que, le mot étant peu usité, Herrade a cru devoir l’expliquer par sublimis, c’est-à-dire très élevé9.

1. « Jhesus Christus Maria Filins. — Sca. Maria perpétua Virgo. — Scs. Petrus. »

2. Scs. Eticho dux qui et alio nomme dicilur Addlricus dotaliter offert Duo. Jhesu Christo, et S. Maria ac S. Pelro monasterium cum omnibus appendiciis suis per se in monte Hohenburg fundatum.» — Herrade appelle ici le duc Éticho saint, comme encore maintenant dans le langage ordinaire on dit d’une personne pieuse et bienfaisante: c’est une sainte personne; mais elle ne le représente pas avec le nimbe qui caractérise les Saints reconnus par l’Église.

3. « Vos quas includit, frangit, gravat, atterit, urit Hic carcer mastus, labor, exilium, dolor, cestus ;

Me lucem, requiem, patriam, medicamen et utnbratn,

Quarite, sperate, scilole, tenete, vocale /»

4. «5. Johannes Baptista, quem singulariter pra caleris sanclis dilexit Sca.

Odilia. — Sca. Odilia Virgo Christi inclita. »

5. « Pradiclus dux commiltit prefatum monasterium S. Odilia filia sua, scilicel prima abbatissa inibi ordinata.

6. Cf. Viollet-le-Duc. Dictionnaire raisonné du mobilier. T. I, p. 109 et 203.

7. v Rilinda venerabilis bobenburgensis ecclesia abbatissa tempore suo ejusdem ecclesia quaque diruta diligenter reslauravit, et religionem divinam inibi penè destructam, sapienler reformavit.»

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