‹ Hortus deliciarumChapitre 51 sur 157 · PLANCHE I. CRÉATION DES ANGES. — LUCIFER DANS SA GLOIRE · texte numérisé non relu

PLANCHE I. CRÉATION DES ANGES. — LUCIFER DANS SA GLOIRE

Herrade de Landsperg a suivi l’opinion de plusieurs commentateurs de la Bible, d’après lesquels la création des anges a devancé l’existence du monde matériel. Le dessin qui accompagne son texte représente le moment où Dieu prononce les paroles : Que la lumière, c’est-à-dire, comme l’interprète immédiatement la docte abbesse, que la nature des anges soit, et la lumière fut « Fiat lux. id est angelica natur/z et facta est lux»'. Dieu parle et déjà les anges existent; ils lèvent respectueusement les mains vers lui et adorent «la majesté incompréhensible1 2» qui leur a donné la vie.

Cette miniature, que nous empruntons à la collection des calques exécutés autrefois pour l’Œuvre Notre-Dame, ne reproduit malheureusement que la figure centrale dessinée au surplus par une main moins habile que celles qui furent chargées des autres calques. C’était une des plus remarquables de tout l’ouvrage. Nous cherchons à en compléter la description d’après nos notes prises en i858.3

Dieu est assis sur un siège soutenu par d’élégantes colonnettes romanes et faisant office de trône. Le nimbe d’or qui entoure la face du Créateur, est timbré d’une croix rouge, détail qui caractérise habituellement les représentations de la Divinité, mais que le Hortus deliciarum ne montre qu’une fois dans les scènes de la création. L’acte de la parole est figuré par le geste de la main droite, appelé geste de la bénédiction. Notre miniature représente cette bénédiction à la manière grecque4 et fournit ainsi dès le début la preuve de l’influence que l’art byzantin a exercée sur l’artiste. Le vêtement de cette figure vraiment majestueuse se compose d’une double tunique carmin-clair et d’un manteau d’azur, aux plis serrés et nombreux, jetés avec beaucoup de goût. Un large galon d’or orne la manche au poignet; une bande semblable, lisérée de rouge, est cousue à la hauteur de l’épaule; le même ornement relève deux fois la partie antérieure de la tunique de dessus, dans le sens vertical. Comme partout dans les miniatures que nous aurons à décrire, Dieu a les pieds nus.

Les anges, qu’on apercevait sur l’original, aux deux côtés du trône, avaient également les pieds nus. Ils portaient les

1. Herrade ajoute comme seconde explication de cette parole biblique : Fiat lux, id est, confirmcUir angélus, et facta est lux, id est, confirmatus est angélus.

2. On lisait à la droite du Créateur les mots : incomprebensibilis maj estas ; de l’autre côté : mob ilium motus sum presens undique totus.

3. Nous possédions un calque complet de cette miniature et de la suivante, exécuté

avec le plus grand soin. Lors du concours ouvert pour les peintures de l’ancienne église de Rosheim, nous cédâmes aux instantes prières d’un ami qui s’intéressait à un

jeune artiste et nous en demanda communication en sa faveur. Le calque fut perdu.

4. Le calque ne rend que d’une manière imparfaite le geste de la bénédiction grecque, qui était très-nettement exprimé sur l’original. Le pouce est posé en croix sur l’annulaire pour former le X (xç'.cttoc), l’index levé et le troisième doigt légèrement recourbé donnent les deux lettres I C, par lesquelles les Grecs expriment en abréviation le nom de Jésus Ctyffouç). — A côté de la main bénissante on lisait: bac mundum dextra complectitur intus et extra.

cheveux séparés à la nazaréenne, retenus par un délicat diadème orné d’une pierre précieuse au milieu du Iront. Quelques-uns seulement étaient nimbés. Tous avaient la tunique rehaussée de l’ornement byzantin que nous avons observé sur l’épaule et sur le devant de la tunique du Créateur. La légende qui suit et qu’on lisait au-dessus de la représentation des anges, nous' fait savoir que nous avons sous les yeux les neuf chœurs des esprits célestes.

archangeli principatus

Plebs angelica ■ plialanx et archangelica ■ principans turma •

virtutes 8. cœlestis potestates dominationes

virtusque uranica • ac potestas almifoma ■ dominantia numina

throni

divinaque subsellia • Chérubin etherea • ac Séraphin ignicoma •

Les mots archangeli, principatus, etc., sont des explications écrites en petits caractères par Herrade au-dessus de dénominations moins usuelles. On voit que l’abbesse, en écrivant pour ses religieuses, tenait avant tout à être bien comprise, sans toutefois se résigner au sacrifice de la forme poétique.

La moitié inférieure de la même feuille représente Lucifer dans sa gloire. Ce sujet est annoncé par la légende :

Lucifer signaculum similitudinis Dei plenus sapientia et perfectus décoré in deliciis paradisi dei fuit mferior deo.

L’ange est figuré dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Plus grand que les anges au milieu desquels il se dresse et qu’il couvre de ses ailes déployées, il tient de la droite un sceptre terminé en fleur, et soutient de la gauche le signaculum dei que l’art grec donne fréquemment aux messagers divins. Ses cheveux bouclés sont partagés au milieu du front par un ornement d’une grande richesse, composé d’une pierre rouge, encadrée de quatre perles, bien différente de la petite pierre rouge qu’on remarque sur le front des anges subalternes de cette composition. H est vêtu d’une double tunique d’azur, ornée en bas d’une large bordure élégamment brodée de rinceaux.

Le vêtement de cette figure est surprenant de richesse et rappelle les costumes des hauts dignitaires de l’Orient. Les bords de la tunique, la ceinture dont l’extrémité est portée en écharpe sur le bras gauche, les brodequins même sont couverts d’or, de pierres précieuses et de perles, et servent à relever le contraste que forment les anges d’un ordre inférieur, dont le seul ornement, les bandes verticales de la tunique, ne consistent qu’en un galon de couleur blanche. Les vêtements de Lucifer, dit Herrade, ruisselaient de pierres précieuses de toute espèce et éclipsaient par leur éclat la beauté de tous les chœurs des anges, auxquels Dieu l’avait préposé. Omnis lapis preciosus operimentum fuit primi angeli : Sardonius, topazius et jaspis • crisolitus onix et berillus • Saphirus carbunculus et Smaragdus • quia cunctis agminibus angelorum prelatus . ex eorum comparatione clarior fuit • 1

Les anges ont reconnu cette supériorité. Deux déroulent un long phylactère qui sur le manuscrit portait l’inscription : Tu cherub extensus et protegens et posui te in monte sancto dei.

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