PLANCHE XIBIS. LA PHILOSOPHIE ET LES ARTS LIBÉRAUX
En voyant cette belle composition, on dirait avoir sous les yeux le programme tracé au peintre verrier pour une de ces roses percées dans les façades de nos vieilles cathédrales au XIIe siècle®, comme la roue de la fortune à Bâle, dont l’ossature a une ressemblance frappante avec le cadre de notre sujet.
Au centre, la Philosophie trône comme une reine, le front ceint d’une couronne d’or d’où surgissent trois têtes humaines, désignées par les mots ctica, logica, phisica. Socrate et Platon sont assis à ses pieds et notent attentivement ses leçons.
Sur un long phylactère, dont le milieu est retenu sur sa poitrine, nous lisons que «toute sagesse vient de Dieu. Les sages
seuls peuvent faire ce qu’ils désirent1 2 3 *. » Sept sources d’eau vive jaillissent du sein de la Philosophie : ce sont les arts libéraux «dont l’Esprit saint est l’inventeur'», et dont les images rayonnent autour de la noble dame sous autant d’arcades cintrées, séparées l’une de l’autre par des colonnettes romanes, au chapiteau orné de feuillage ou de mascarons grimaçants. Ces arts restent à ses ordres dans la direction suprême qu’elle exerce sur le trivium et le quadrivium des études profanes, comme l’exprime la légende inscrite dans la circonférence qui encadre la Philosophie :
+ arte regens omnia quœ sunt ego philosophia subjectas artes in septem divido partes.
Au sommet nous voyons la Grammaire, la tête couverte d’un voile blanc, sous lequel parait la coiffe byzantine décrite tantôt, vêtue comme chacune de ses compagnes d’une tunique à manches justes et d’un bliau qui lui serre étroitement la taille et dont les manches, ouvertes à mi-bras, descendent jusqu’au-dessous des genoux. Elle est armée de la verge, scope, symbole de la rigoureuse discipline qu’il est nécessaire de maintenir dans la classe du petit peuple d’étudiants ; l’autre main tient un livre, dont la couverture est ornée de pierres précieuses. L’inscription suivante est tracée dans le cintre sous
lequel elle se trouve : Per me quivis discit, vox, littera, syllaba quid sit.
Suivent, en allant vers la droite du spectateur :
La Rhétorique, munie d’un stylet et de deux tablettes enduites de cire noire5, pour indiquer le soin qu’elle recommande à l’orateur dans la préparation du discours, dont chaque partie doit subir un examen sévère et au besoin de nombreuses corrections : causarum vires per me, aime rhetor, requires 6.
1. Ces détails de coiffure peuvent être très-bien étudiés sur les mosaïques de Saint-Vital à Ravenne, où les dames de la suite de l’impératrice Tkeodora paraissent sans voile. Cf. Hefner, Tracbten und Gcrâthschaften des Mitlclallers. 1879.
PI. 3. — H. Weiss, Kosttïmkunde, II., fig. 3 6, 40. — Voir aussi les miniatures d’un antiphonaire; de la fin du XI' siècle, appartenant à l’abbaye de Saint-Pierre à Salzbourg. Mittheilungen der K. K. Central-Commission, etc. XIV et un ivoire du XIIe siècle ornant la couverture d’un manuscrit de l’église d’Aix-la-Chapelle.
— Didron, Annales archéologiques. XX. PI. I. — Fr. Bock. KarVs des Grossen Pfalgkapette und ihre Kunstschàtge, p. 55.
2. C’est la place que le maître d’œuvre de la cathédrale de Laon a assignée aux arts
libéraux, qui figurent encore une seconde fois dans les voussures du portail occi¬
dental. Les personnifications des arts étaient volontiers admises parmi les images de
nos anciennes cathédrales. Nous les trouvons dans un vitrail de l’abside d’Auxerre,
au portail occidental de Chartres, à la porte principale de Notre-Dame de Paris et de Sens, sous le porche de la cathédrale de Fribourg, dans l’ancienne bibliothèque ou librairie de celle du Puy-en-Velay, etc. On les voyait autrefois dans une mosaïque du XIe siècle de la cathédrale d’Ivrée, assises à côté de la Philosophie
habillée en reine. Aus'm Weerlh. Der Mosaïkboden in St. Gereon gu Coin, nebst den damit verwandten Mosaïkbôdcn Italiens. In -fol. Bonn 1873. 21.
3. Ornas sapientia a domino Deo est. Soli quod desiderant facere possunt sapientes.
4. A la droite et à côté du siège de la Philosophie, l’auteur a tracé les mots : Septem fontes sapientia fluunt de philosophia, quœ dicuntur liberales artes. A la gauche on lit: Spiritus sanctus inventor est septem liber alium artium, quœ sunt: Grammalica, Rhetorica, ‘Dialetica, Musica, Arithmetica, Geometria, Astronomia.
5 . L’usage des tablettes de cire n’a jamais entièrement cessé pendant le moyen âge. La bibliothèque de Saint-Gall en possède six avec comptes divers écrits au XIV' siècle; celle de Dresde en contient deux ne remontant qu’à l’année 1426. On en voit deux autres de la même époque au musée Wallraff de Cologne, provenant d’Erfurt. V. Angeiger für Kunde der deutschen Vorgeit. Nette Folge, XII, 101, 275. XX, 78. XXXIII, 279.
6. Dans les peintures du XVIe siècle qui décorent l’ancienne librairie du Puy-en- Velay, la Rhétorique tient une lime. C’est, comme on voit, le précepte latin « sæpe stylum vertas » traduit par le pinceau en langage moderne, bien avant Boileau, dont les vers relatifs à ce passage sont connus de tout le monde.
La Dialectique, en vive discussion comme l’indique le geste de la main droite; elle tient dans la gauche une tête de chien qui aboie, symbole des cris incessants que provoque la dispute et de la vigilance avec laquelle l’argumenta teur suit le raisonnement de l’adversaire : argumenta sino concurrere more canino.
La Musique, jouant d’un instrument de la forme d’une harpe, mais que l’inscription appelle cithara; à côté d’elle se trouve figurée une vielle appelée organistrum et une lira, qu’on nommerait peut-être aujourd’hui rubèbe1 2 : musica sum latc doctrix artis variate.
L’Arithmétique comptant à l’aide d’une verge recourbée en demi-cercle, à laquelle sont enfdées vingt-deux boules noires : ex numeris consto, quorum discrimina monstro.
La Géométrie, appuyant sur le sol un compas, circulus, et tenant une longue perche d’arpenteur : terræ mensuras per multas dirige curas.
L Astronomie, les yeux levés vers le ciel, dont elle examine les étoiles. Elle tient d’une main une boîte fermée ou d’après le P. Ch. Cahier, un boisseau, «parce qu’on lui associait la Météorologie comme directrice des travaux agricoles» : ex astris nomen traho per quæ discitur omen
Toutes ces représentations sont inscrites dans une grande circonférence, qui porte l’inscription suivante :
+ Hec exercicia que mvndi pMlosophia investigavit • investigata notavit • scripto jirmavit et alvmnis insinvavit.
\ Septem per studia docet artes philosophia • hec elementorum scrvtatvr et abdita rervm.
Pleine d’estime pour les philosophes de l’antiquité païenne, «les sages du monde et les clercs d’autrefois»3, Herrade n’éprouve que de l’horreur pour les poètes et les mages, «inspirés par l’esprit immonde». Aussi les relègue-t-elle hors de cette magnifique rose imagée. Ils sont figurés au bas de la feuille, plongés dans leurs rêveries ou écrivant dans un livre les élucubrations mensongères que l’esprit du mal, sous la forme d’un volatile noir et disgracieux, s’efforce de leur souffler dans l’oreille. Jsti immundis spiritibus inspirati scribunt artem magicam et poetriam, fabulosa commenta. On remarquera la forme du pupitre à écrire ou scriptionale fixe, pouvant servir en même temps de lectrin. Les poètes, ainsi que les philosophes, sont munis du primitif encrier en corne enfoncé dans la tablette du pupitre. Les personnages qui écrivent, tiennent outre le roseau ou, la plume un couteau-canif à manche noir.
A ces sinistres agents de l’esprit du mal, comme les considère Herrade, l’abbesse rattache les diverses espèces d’idolâtrie, qu’elle déroule dans une série de scènes très-animées, au nombre de quatre, si nos souvenirs sont exacts.
Le feuillet 34 contenait l’attaque et la prise de la ville de Dan par Abraham. Ce sujet a été publié par Engelhardt (Atlas, PI. III), mais avec des suppressions et des additions que nous devons signaler. Sur l’original, la coupole, dessinée entière, était flanquée à droite d’une haute tour en feu comme le reste de la ville. A une hauteur assez considérable du sol, cette tour avait une porte ouverte au large et faisant voir les ferrements intérieurs. Dans l’embrasure de la fenêtre du bâtiment central recouvert d’un dôme, on voyait à côté d’une jeune fille en pleurs une seconde femme, dans l’attitude du désespoir. Les quatre pi'emiers guerriers, dont l’un démolit la porte à coups de hache, appartiennent seuls à cette miniature. Les suivants avec leurs gonfanons et étendards sont tirés du cortège qui accompagne l’arche d’alliance figurée sur un dessin ultérieur, comme Engelhardt l’indique lui-même4.
Les voyages d’ Abraham sont suivis de la réception des anges par Loth, figurée sur notre planche XI. Les anges sont représentés sans ailes: ils sont nu-pieds, comme l’exigent les traditions iconographiques, et portent une espèce de sceptre ou bâton de héraut, pour attester leur ministère. On remarquera les bandes d’ornementation qui coupent horizontalement la maison, détails que nous avons déjà observés plus haut et qui paraissent plusieurs fois dans les miniatures du livre comme décoration de façade.
Plus loin deux dessins montraient Loth et sa famille se réfugiant hors de la ville de Sodome. Sur le second, la femme de Loth était changée en une colonne.
PLANCHE XII. JACOB REÇOIT la BÉNÉDICTION D’ISAAC. — L’ÉCHELLE mystérieuse.
Deux miniatures ornaient la première page du feuillet 36 : le sacrifice d’ Abraham, dont le calque nous manque, et l’expédient de Jacob demandant la bénédiction réservée à son frère aîné Esaü que nous reproduisons.